PLAIES PAR INSTRUMENTS TRANCHANTS
également pâle, sauf dans les parties déclives où les hypostases, bien que très atténuées, ne manquent jamais complètement, du moins d'après ce que nous avons vu.
Les cavités du cœur sont vides ; la plupart des veines, du moins celles qui sont visibles à Tœil nu, le sont également; toutefois les veines de la pie-mère font souvent exception.
L'état exsangue des divers organes se manifeste par leur pâleur, plus ou moins facile à apprécier suivant leur couleur naturelle, et par le peu de sang qui s'écoule quand on les incise et quand on les comprime ; ce sang paratt plus liquide et d'une coloration moins intense qu'à Tétat normaL Certains organes perdent, du fait de l'hémorragie, une grande partie de leur volume et de leur poids. Ainsi, chez nn nouveau-né à terme, bien constitué, de développement normal, qui avait été tué par section du cou, le foie ne pesait que 115 grammes.
Les effets de l'hémorragie ne se manifestent pas toujours également sur tous les organes. D'après ce que nous avons vu, c'est le foie qui présente le plus souvent les signes les plus nets d'anémie ; il n'est plus rouge, mais d'un jaune brunâtre clair; quand on le sectionne, il laisse échapper à peine quelques gouttes de sang très liquide et peu coloré . C'est surtout chez le nouveau-né, dont le foie contient à l'état normal une grande quantité de sang, que cet aspect est frappant.
En ce qui concerne les poumons, leur aspect varie beaucoup. Parfois, ils ont conservé à peu près leur coloration habituelle ; parfois, au contraire ils sont d'un blanc presque parfait. Même dans ce dernier cas, il subsiste presque toujours quelques zones colorées, capricieusement disséminées sur la surface aussi bien que dans la profondeur.
Quand les signes qui viennent d'Otre indiqués sont bien accentués, on peut dire que la mort résulte d'une hémorragie. Mais nous ne croyons pas que la réciproque soit exacte. Nous avons vu plusieurs fois en effet des cas où la mort ne pouvait être attribuée qu'à une hémorragie et où, cependant, les signes en question n'étaient pas très nets.
Ainsi un homme est tué d'un coup de couteau qui lui sectionne la carotide et la jugulaire ; tous les autres or-
ganes du cou, y compris le pneumogastrique, étaient intacts ; il n*y avait pas de bulles de gaz dans le sang du cœur ni dans les vaisseaux encéphaliques. Un autre succombe à un coup de couteau qui ouvre Tartère fémorale. A Tautopsie, on trouve une quantité assez abondante de sang liquide dans le cœur, une coloration normale des poumons, et les autres viscères ne paraissent pas remarquablement exsangues.
Il est donc très probable que la mort par hémorragie n'est pas exclusivement et rigoureusement sous la dépendance de la quantité totale de sang perdu. D'autres facteurs secondaires, mais non négligeables , interviennent. Ainsi, toutes choses égales, Thémorragie lente est mieux supportée ; certaines femmes qui ont fini par succomber à des pertes utérines répétées, présentent à Tautopsie une anémie générale beaucoup plus grande que celle observée chez un individu tué par l'ouverture extérieure d'un vaisseau. Même parmi les sujets qui succombent à une blessure de ce genre, c'est-à-dire à l'hémorragie pure et simple, pn constatée l'autopsie des différences très marquées dans le degré des signes d'anémie. La limite à partir de laquelle la perte de sang n'est plus compatible avec la vie n'est donc pas la môme chez tous les sujets.
ARTICLE 7. — PLAIES PAR ARMES A FEU § I. — Caractères des blessures.
Les blessures par armes à feu que le médecin légiste est chargé d'examiner ont été produites ordinairement par des revolvers ou des pistolets, plus rarement par des fusils, chargés à balles ou à plombs. — Nous parlerons plus spécialement dans ce paragraphe des blessures par revolver*.
Les caractères des blessures par arme à feu varient
1. On trouvera une description très détaillée des divers revolvers et pistolets dans : Gérard, Etude médico-légale sur les armes & feu courtes, Thèse de Nancy , 1906.
beaucoup suivant les cas. Ils dépendent de la nature de Tarme. de la forme et des dimensions du projectile, de la quantité et de la qualité de la charge, et, principalement, de la distance à laquelle le coup a été tiré.
L'aspect le plus habituel des blessures par entrée de balle est celui d'une plaie circulaire ou ovalaire, de coloration noire, sèche (sur le cadavre), dont les bords, assez réguliers, sont entourés d'une zone parcheminée. Celte zone parcheminée, jaunâtre ou d'un brun plus ou moins foncé, ne mesure en général que quelques millimètres de largeur; elle n'est pas toujours exactement concentrique à la plaie, mais plus étendue de tel ou tel côté. La zone parcheminée résulte du froissement de la peau par le projectile ; celui-ci déprime les téguments tout en les perforant, et il contusionne légèrement les parois de la dépression ainsi produite dont la plaie forme le fond. On comprend donc que la zone parcheminée formera un ovale d'autant plus allongé et d'autant plus excentrique à la plaie que la balle aura abordé plus obliquement la peau, et qu'elle pourra même n'exister que d'un seul côté. — La couleur brune que présente ordinairement la zone parcheminée et la couleur noire de la plaie s'expliquent |)ar ce fait que la balle, noircie par les produits de combustion de la poudre, s'essuie en quelque sorte sur la peau en traversant celle-ci. Dans certains cas, la couleur noire est due à une véritable brûlure.
Les plaies présentent parfois un tout autre aspect. La bordure parcheminée, peut faire défaut, quand la peau ne s'est pas laissé déprimer par le projectile. La forme de la plaie peut être non pas circulaire ou ovalaire, mais irrégulière, étoilée ; elle peut aussi être linéaire, rectiligne, sur-, tout quand elle a été produite par un projectile cylindroconique de petites dimensions ; parfois même ses bords sont assez nets pour qu'on puisse la confondre avec une; blessure produite par un instrument contondant à arêtes coupantes, ou même par un instrument piquant. Enfin la plaie d'entrée peut encore présenter la forme d'une sorte de rectangle allongé, quand la balle cylindro-conique, au Heu de conserver sa pointe en avant pendant son trajet
dans Tair, se désaxe, se renverse, et vient frapper le corps par une face latérale. Le fait se produit assez souvent avec les revolvers de mauvaise qualité, ainsi que cela a été vérifié par Gérard.
L'aspect des blessures d'armes à feu est beaucoup plus spécial quand le coup a été tiré à courte distance, parce qu'alors à l'action du projectile se joignent un ou plusieurs des facteurs suivants.
Incrustation de grains de poudre dans la peau. — Au moment où le coup part, toute la charge de poudre ne brûle pas ; un certain nombre de grains échappent à la combustion et sortent de l'arme, projetés en même temps que la balle par les gaz d'explosion. Leur impulsion, d'abord très vive, diminue rapidement en raison de leur petit volume ; mais si le coup a été tiré à une faible distance, ils conservent en arrivant sur le corps une force suffisante pour perforer la peau. En s'incrustant ainsi dans le derme, ils forment autour de la plaie un tatouage généralement indélébile* constitué par des points noirs ou d'un noir bleuâtre. Plus le coup a été tiré de près, plus ces points sont nombreux, rapprochés et répartis sur un pluf^ petit espace, car, en sortant de l'arme, les grains divergent de façon à décrire un cône.
Les grains de poudre peuvent quelquefois traverser la chemise ou un autre vêtement mince avant de pénétrer dans la peau ; mais en général ils sont arrêtés par les habits ; les cheveux et les poils les retiennent ordinairement aussi.
Dépôt de fumée, — En brûlant, la poudre produit une certaine quantité de fumée dont une partie reste dans l'arme, l'autre partie s'échappant au dehors. Celle-ci, quand le coup a été tiré de très près, se dépose autour de la plaie; elle forme une tache noire, plus ou moins foncée, plus ou moins large, à contours peu précis, qu'on peut faire disparaître complètement en frottant ou en lavant la peau.
Brûlures accompagnant les plaies d'arme à feu. — Une portion de la poudre peut sortir encore enflammée de
1. Quand les grains de poudre n'ont pénétré que dans la couche superficielle de répideime, le tatouage disparaît spontanément au bout de quelques jours.
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l'arme et produire, si le coup est tiré à très courte distance, une brûlure des vêtements, des cheveux, des poils, de la peau ; quelquefois c'est la bourre qui communique le feu aux vêtements.
Même quand le coup a été tiré de très près, s'il atteint une partie dénudée du corps, la brûlure est ordinairement peu étendue et peu profonde ; les cheveux, la barbe sont roussis ou carbonisés, les poils follets complètement détruits; la brûlure de la peau est superficielle et il est rare sans doute qu'elle s'accompagne de phlyctènes, car nous n'en avons jamais vu.
Mais les vêtements prennent feu plus facilement et ils produisent quelquefois des brûlures très étendues de la peau, accompagnées ou non de phlyctènes. Voici par exemple deux cas que nous avons observés. Une femme P... reçoit trois coups de revolver dont l'un à l'épaule droite, recouverte seulement d'une chemisette en coton ou en toile. Ce vêtement prit feu et il en résulta une brûlure au 3e degré, de 6 à 7 cent, de diamètre. — Un homme, tué d'un coup de feu dans la poitrine, dont les vêtements : chemise de flanelle, gilet de laine, veston de drap avaient pris feu autour de la plaie et avaient carbonisé une partie de l'épaisseur du derme sur environ un quart de l'étendue de la poitrine. — On a même vu le feu se communiquer ainsi aux meubles voisins, et dans un cas à une haie de genêts qui avait brûlé sur une étendue de 4 mètres *.
Action des gaz de combustion. — Les gaz produits par la combustion de la poudre sont encore animés, quand ils sortent de l'arme derrière la balle, d'une force d'expansion considérable capable de produire des effets mécaniques importants. Ces effets s'ajoutent à celui du projectile quand le coup a été tiré à bout portant ^ ; il se produit alors une
i. Tardieu, Combustion du corps humain et blessures par armes à feu {Annales d*hyg, pubL et de méd. lég., 1860, 2« série, t. XIII).
i. Dans le langage ordinaire, l'expression « à bout portant » a une signification peu précise : elle veut dire seulement que le coup a été tiré à une faible distance du corps, distance qui peut être de plusieurs centimètres.
Quand la gueule de Tarme est appliquée exactement et fortement sur la peau, il peut arriver, dit-on, que le projectile ne pénètre pas et qu'il
blessure qui offre dés caractères tout particuliers permettant de reconnaître qu'elle a été faite avec une arme dont la gueule touchait la peau, ou en était séparée seulement par une distance très minime, que nous ne saurions évaluer exactement, mais qui ne doit guère dépasser, croyons-nous, un ou deux centimètres, du moins quand la charge de poudre n'est pas excessive.
En pareil cas, les gaz de combustion entrent, par l'orifice qu'a produit la balle, sous la peau et la décollent dans une plus ou moins grande étendue. Parfois la peau se trouve distendue d'une façon si violente et si rapide, qu'elle éclate de dedans en dehors, et qu'il se produit ainsi une plaie en forme de croix ou d'étoile dont les branches rayonnent autour de l'orifice de la balle. — Cela s'observe surtout quand le coup a été tiré sur une région où la peau recouvre immédiatement un os (comme au front, par exemple) parce que ce dernier résistant mieux, l'action des gaz se trouve concentrée sur les téguments. — Dans tous les cas où la peau a été décollée par les gaz, la cavité ainsi produite offre des parois tomenteuses, fortement colorées en noir parla fumée, par les grains non brûlés de la poudre, et sans doute aussi par des brûlures superficielles.
Cette môme action se produit quand le canon de l'arme a été introduit dans la bouche. L'expansion des gaz occasionne alors habituellement des déchirures profondes et très étendues des joues et des parties molles, et même des fractures des os, indépendamment des lésions qui sont le fait du projectile seul. — Avec des armes fortement chargées, le dégât ainsi produit peut être énorme. Hofmann a vu un soldat qui s'éfait tiré dans la bouche un coup de fusil dont la cartouche contenait 6 gr. 5 de poudre ; la tôle avait été enlevée à peu près complètement ; il ne restait que quelques éclats d'os et des fragments méconnaissables des parties molles.
se produise seulement une contusion ou une excoriation de la peau. On attribue ce fait, dont nous n'avons vu personnellement aucun exemple incontestable, à ce que le projectile est retenu parla colonne d'air qu'il comprime en avançant dans le canon : cette compression Gairait par contre-balancer la force d'impulsion des gaz de la poudre.
Dimensions de la plaie d'entrée du projectile. —
Dans certains cas, la plaie est plus petite que le projectile qui Ta produite. Le fait s'explique par l'élasticité de la peau <jui se laisse distendre avant d'être perforée et revient ensuite à ses dimensions premières. Il se passe là, à un moindre degré, la même chose qu'on observe quand on tire sur des plaques en caoutchouc ; la balle déprime ces plaques en entonnoir avant de les traverser et laisse sur elles un trou beaucoup plus petit que son propre diamètre.
Sur les vêtements, le trou produit par la balle peut également être plus petit que celle-ci, surtout si ces vêtements sont lâches et d'un tissu élastique. Il arrive quelquefois aussi que les vêtements ne sont pas perforés, mais que la balle s'enveloppe dans leurs plis et pénètre ainsi dans le corps. Chez un homme, nous avons vu une balle qui avait traversé le sternum en en traînant avec elle une portion d'un foulard ;ce foulard était demeuré intact, et en tirant fortement sur la partie restée au dehors, nous avons ramené la balle.
§ II. — Coups tiré» à courtes disl<*nce8.
Les signes du coup de feu tiré à courte distance sont : la présence de grains de poudre, inscrustés dans la peau ; à une distance moindre, le dépôt des produits de combustion ; à une distance moindre encore, la brûlure des vêtements où des poils ; et enfin le décollement et l'éclatement de la peau qui ont été décrits dans le paragraphe précédent *.
Il reste à préciser quelles sont ces courtes distances et à quel éloignement de l'arme, exprimé en chiffres, correspondent les signes qui viennent d'être indiqués. C'est là une évaluation qui ne peut être faite d'une manière générale et qui varie notablement dans chaque cas particulier, suivant la nature de l'arme, celle du projectile, la quantité
1. Un autre signe des coups tirés à courte distance a été indiqué par Paltauf ( lFî>/ier Klin. Wocfienschvift, 1890). C'est la couleur rouge vif d'une partie du sang épanché autour de la plaie, couleur qui résulterait de l'absorption de 1 oxyde de carbone qui se trouve dans les produits de combustion de la poudre.