MORT ACCIDENTELLE PAR BLESSURES
Si l'on consulte le tableau de la page 316, on voit en effet que chaque année le nombre total des morts accidentelles en France reste à peu près le même ; il oscille autour de 12.000. Dans ce chiffre, les femmes figurent dans la proportion d'un quart.
Pour chaque genre de mort accidentelle, les chiffres restent à peu près les mêmes depuis 25 ans.
§ I. — Dlag^nostic médlco-lég^al de la mort accidentelle par blessures.
Nous avons étudié déjà la plupart des genres de mort accidentelle énumérés dans le tableau ci-dessus. Il nous reste à parler des chutes de haut et des écrasements, et notamment des moyens de reconnaître le caractère accidentel de ces morts.
Ce caractère est en général clairement établi par les circonstances de Tévénement. Cependant des doutes subsistent quelquefois sur la véritable cause de la mort, et l'expert est appelé à les élucider.
Presque toujours, Tautopsie permet de reconnaître facilement qu'un individu a été écrasé, est tombé de haut. Ainsi qu'on le verra plus loin, les blessures produites en pareil cas diffèrent par certains caractères, et notamment parleur énormité, par leur multiplicité, de celles que pourraient produire des coups. Mais l'examen extérieur du corps ne suffit pas pour ce diagnostic, la peau ne présentant souvent que des lésions légères ou nulles.
Le diagnostic peut être plus difficile quand il s'agit de reconnaître si une fracture du crâne, non accompagnée d'autres blessures, résulte d'un coup ou d'une chute d'une faible hauteur. Si la fracture consiste en un simple trait plus ou moins étendu et irrégulier, il n'y a souvent pas de raisons décisives pour l'attribuer à Tune de ces causes plutôt qu'à l'autre, et c'est alors dans la forme et le siège des ecchymoses et des lésions du cuir chevelu, s'il en existe, dans la disposition des lieux, la situation qu'occupait le corps au moment où il a été trouvé, qu'on peut trouver des éléments de jugment. Quand les fractures sont comminu-
tives, cela suppose une grande violence, plus considérable que celle pouvant résulter d'une chute d'un lieu peu élevé. Une question d'un autre ordre se pose quelquefois. Il peut arriver qu'une personne tuée par un meurtrier soit ensuite, pendant qu'elle vit encore ou très peu de temps après qu'elle a succombé, précipitée d'un lieu élevé, ou que son corps soit disposé de telle sorte qu'il soit écrasé par une voiture ou un train de chemin de fer. Si l'homicide a été commis à l'aide d'une arme à feu ou d'un instrument piquant et tranchant, le crime estfacile à reconnaître; mais il n'en est pas de même si la victime a été étranglée ou tuée par un coup d'un corps contondant. La blessure primitive échappe alors ou est attribuée à la même cause (chute ou écrasement) qui a produit les autres blessures. Cependant un examen attentif des lésions et de la disposition des lieux peut encore mettre sur la voie de la vérité. Dans un cas cité par Taylor, on trouva une femme morte au pied de Tescalier d'une cave, et l'autopsie prouva qu'elle avait succombé à une fracture du crâne et de la colonne vertébrale produite par la chute ; cependant il y avait sur le mur, à une hauteur de 4 ou 5 pieds au-dessus de la marche supérieure, des taches récentes de sang qui, d'après leur caractère, provenaient d'un jet artériel. Il existait en effet sur la région temporale droite une plaie qui avait ouvert l'artère. On en conclut que la plaie avait été faite au haut de Tescalier et que la femme avait été ensuite précipitée, ce qui fut en effet démontré par l'enquête ultérieure. Dans un autre cas, rapporté par M. Tourdes, un homme avait été assommé d'un coup de hache qui avait broyé le . crûne et fait sortir une partie du cerveau ; le corps avait été étendu sur une roule fréquentée la nuit par des voitures pesamment chargées, la tête dans les ornières du chemin ; mais le sang et la matière cérébrale formaient une mare non étalée par les roues, et il n'existait pas de sillon sanglant produit par le passage de celles-ci. Nous avons vu une femme étranglée avec les mains, puis jetée dans le fossé des fortifications de Paris ; les marques de strangulation étaient très nettes ; les coupables furent retrouvés et
! avouèrent.
CHUTE d'un lieu ÉLEVÉ 319
Enfin on soupçonne quelquefois que la victime d'une chute de haut a été poussée par une autre personne. Les constatations médicales peuvent apporter quelque lumière dans la discussion, en ce sens surtout qu*elles permettent de contrôler certaines des assertions de l'inculpé, par exemple de vérifier si le corps est tombé en avant ou en arrière, la tête ou les pieds en bas, si la victime avait mangé ou bu peu de temps avant la chute, à quelle époque remonte la mort, etc.
{ II. — Chute d'an liea élevé.
Les chutes faites d'une hauteur de plus de 5 à 6 mètres produisent en général des lésions nombreuses^ constituées par des fractures osseuses, des contusions multiples, des déchirures d*organes internes.
Les fractures intéressent d'abord les os qui ont touché directement le sol. Ainsi quand on trouve le calcaneum ou les malléoles fracturés, les os du tarse luxés, on peut en conclure que la victime est tombée sur les pieds. Mais parfois aussi le corps, après avoir touché le sol soit par les
1. Toutefois, la gravité des lésions n*est pas toujours en rapport avec la hauteur de la chute, et, dans des cas tout à fait exceptionnels, des individus tombés d'une hauteur considérable n'ont été atteints que de lésions relativement très légères. Un jeune homme fut précipité du toit d'une maison à six étages, et cela fut attesté non seulement par ses déclarations, mais par celles de plusieurs assistants. Charge lie l'examiner, nous nous transportâmes sept jours après à son domicile; .il était absent, ayant été faire une promenade ; trois jours après, il se rendit à notre cabinet et nous ne pûmes constater que de nombreuses et larges ecchymoses avec des érosions insignifiantes à la peau, sans troubles fonctionnels indiquant une lésion grave des divers organes ; la chute avait eu lieu sur une terre molle. — 11 y a quelques années, à Paris, un homme se précipite du haut de lacolonnedelaBastille(50 mètres); il rebondit sur une toile qui était tendue au pied du monument à 4 ou 5 mètres du sol, tomba sur le trottoir, et put continuer son chemin. Cet homme fut employé ensuite à l'Ecole de médecine.
L'innocuité relative de certaines chutes de haut tient à ce que le corps tombe sur un sol peu résistant : sable, terre molle ou sur un obstacle élastique, tel par exemple qu'une toile tendue En pareils cas, la force vive dont est animé le corps est employée pour la plus grande partie à déformer l'obstacle. — La façon dont la chute est faite a aussi de l'importance. Les gymnasiarques peuvent sauter sans se blesser d'une hauteur assez grande ; ils savent tomber sur la pointe des pieds et de laçon que la force vive s'épuise en se répartissant dans Uutcs ics articulations des membres inférieurs.
pieds, soit par la tête, retombe aussitôt horizontalement avec une force assez 'grande pour que ce nouveau heurt occasionne d'autres fractures.
Un autre mécanisme intervient pour la production des fractures comme des nombreuses autres lésions que Ton observe en pareils cas : c'est celui de la commotion et de V ébranlement.
Ainsi, à la suite d'une chute sur les pieds, surtout quand elle a eu lieu d'une grande hauteur, on peut observer des fractures du crâne, du bassin, du rachis, lesquelles ne sont pas dues à un heurt contre le sol, car on ne trouve aucune trace de contusions des parties molles à ce niveau , mais résultent de ce que la force vive de la chute s'est transmise jusqu'à ces os où elle a produit ses effets nocifs.
Par suite également de la secousse, de l'ébranlement imprimé à tout le corps, un organe est projeté violemment, tend à quitter son emplacement naturel, est lancé contre les organes voisins ou contre les parois des cavités splanchniques, en môme temps qu'il est retenu par ses attaches naturelles. De ce conflit entre des forces opposées résultent des lésions traumatiques, souvent de la plus extrême gravité. D'autres facteurs interviennent d'ailleurs encore pour les produire : le déplacement brusque et violent du sang dans les vaisseaux, celui de l'air dans les poumons, des liquides et des gaz dans le tube digestif, du fœtus, dans l'utérus, etc.
Cet ébranlement général du corps est capable de produire des hémorragies, des déchirures, des arrachements de n'importe quel organe interne, de ceux môme qui sont très éloignés de la région sur laquelle a porté le choc générateur de la commotion. Il peut môme arriver que les effets de l'ébranlement se localisent sur un ou deux organes plus ou moins éloignés, alors que les organes voisins restent indemnes.
Parmi les organes qui présentent le plus souvent des déchirures, on peut citer d'abord le foie. Les déchirures occupentsurtout les faces inférieure et antérieure de l'organe. Viennent ensuite la rate, les poumons, les reins, le mésentère.
CHUTE d'un lieu ELEVE 321
Sar les poumons on voit assez souvent, outre les déchirures superficielles et profondes, de larges ecchymoses superûcielles, accompagnées de bulles d'emphysème souspleural dont le volume atteint parfois le volume d'une noisette.
Ces lésions des poumons peuvent exister sans fractures de côtes. Deux fois nous avons observé la formation dans Tintérieur des poumons d'une cavité anfractueuse remplie de sang, en partie liquide, en partie coagulé. Dans un cas, il s'agissait d'un adulte tombé d'une hauteur de deux étages, et atteint de fractures du crâne : le poumon gauche présentait une cavité contenant plus de 60 grammes de sang. L'autre cas concerne un nouveau-né précipité d'un premier étage sur le pavé de la rue; bien qu'atteint de fracture du crâne, il survécut quelques semaines, et l'on trouva à l'autopsie une cavité remplie de sang liquide occupant la plus grande partie du lobe supérieur du poumon droit. Dans les deux cas, les côtes étaient intactes. Ces déchirures du poumon sans fracture du thorax ont été signalées par plusieurs auteurs*.
On note quelquefois aussi la rupture de l'aorte, la déchirure ou l'arrachement du cœur, la rupture du diaphragme avec hernie de l'estomac dans la cavité thoracique, la fracture du larynx, etc.
Au reste, tous les organes peuvent présenter de telles lésions. On a môme vu des déchirures étendues du cerveau, sans fracture du crâne *.
Les effets de la commotion générale, c'est-à-dire ceux qui résultent de l'ébranlement violent du corps, et non pas d'un choc direct, s'apprécient bien sur l'enfant encore dans le sein de sa mère. Chez une femme enceinte de 8 mois qui s'était précipitée d'un 5* étage, nous avons vu que, bien que les membranes de l'œuf ne fussent pas rompues, l'enfant portait de nombreuses blessures, et notamment des
1. M. Dionis du Séjour, Contribution à l'étude des contusions profondes du thorax ; Tes déchirures pulmonaires en dehors des fractures decôtes{7%é5e de Paris, 1902),
2. Plusieurs de ces exemples ont été rassemblés par Zaaijer [Viereljahrschrift f, gerichtUche Afedic, 1893).
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contusions du cerveau sans fracture du crâne. Une autre femme, presque à terme, s'était jetée du 6* étage ; le crâne était broyé, plusieurs côtes fracturées ; mais tous les viscères abdominaux étaient intacts, à l'exception de Tuténis qui était fendu verticalement sur la paroi antérieure, et avait laissé sortir Tenfant avec le placenta. Le cadavre de Tenfant n'avait pas de blessures extérieures ; mais Tun des fémurs était fracturé; le foie déchiré ainsi que les poumons.
Un autre effet de la commotion générale consiste en la production d'épanchements sanguins non seulement autour des blessures, mais encore dans les parties profondes du tronc et des membres, en des points où il n'y a pas d'autres lésions ; c'est autour du fémur ou des autres longs, dans la gaine du sciatique, des autres gros nerfs ou des gros vaisseaux, dans les interstices musculaires, sur le diaphragme, qu'on les voit le plus souvent. Ces ecchymoses profondes, qui dénotent un ébranlement violent de tout le corps fournissent un élément très important pour le diagnostic.
Ce diagnostic est presque toujours facile. Il est vrai que des coups peuvent produire des déchirures des organes internes ; on voit souvent la rupture des intestins, de la vessie, du foie produite par un coup de pied. Il peut même arriver que des organes très bien protégés par le squelette se déchirent à la suite d'un coup ; ainsi Zaaijer rapporte deux observations où une déchirure très étendue du cerveau a été occasionnée par un coup violent sur le visage. Mais quand il s'agit d'une chute d'une certaine hauteur les lésions sont toujours multiples, et les ecchymoses profondes marquent la commotion violente qu'a subie le corps.
§ III. — Écrasement.
Les lésions résultant de l'écrasement par une voiture pesamment chargée consistent en général, comme celles produites par la chute d'un lieu élevé, en fractures des divers os, et en déchirures des organes internes ; mais ces lésions sont ici moins éparses. On note plus souvent aussi des épanchements sanguins sous-cutanés et sous-muscu-