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ARTICLE II. — AVORTEMENT PROVOQUÉ CRIMINELLEMENT

L'avortement criminel est rarement tenté après le sixième mois de la grossesse. Dans la plupart des cas où le médecin légiste intervient, il s'agit d'avortements efl'ectués entre deux mois et demi et quatre mois. Mais il est bon nombre

de femmes qui tentent de se faire avorter dès que leurs règles sont en retard de quelques semaines ou môme de quelques jours. Dans ces conditions, le crime est facile à cacher, et fût-il soupçonné, qu'il serait en général bien difficile d'en faire la preuve, puisque le produit de la conception, à peine visible, échappe presque fatalement aux recherches, et que d'autre part une grossesse terminée aussi prématurément ne laisse pas de traces sur Tutérus.

Une autre cause rend très difficile la preuve médicale de Tavortement criminel. Dans les grandes villes, beaucoup de femmes s'adressent à des sages-femmes, à des pharmaciens, ou môme à des médecins (rarement, nous aimons à le croire), c'est-à-dire à des personnes qui savent, en général, s'arranger de façon que le crime ne laisse pas de traces matérielles. Plus souvent encore elles s'adressent à des matrones qui font de l'avortement une véritable profession. Or, à l'heure actuelle, beaucoup de ces avorteuses opèrent avec une réelle habité, et savent éviter les manœuvres compromettantes. Telle était la fille Thomas, jugée à Paris en 1891, qui avait une clientèle extrêmement étendue. Nous avons examiné 72 femmes qui avouaient s'être fait avorter par elle ; pas une seule ne portait trace de blessures sur les organes génitaux. .

§ I. — Substances abortives.

Il n'existe pas de substances qui, ingérées à une dose convenable, amènent Tavortement en agissant uniquement sur l'utérus, sans impressionner en môme temps, et à un degré souvent supérieur, d'autres organes ou l'ensemble de l'économie. D'une manière générale, on peut dire que l'avortement n'est obtenu par l'ingestion de breuvages, de médicaments ou de substances quelconques, qu'au prixde troubles généraux souvent graves, quelquefois mortels et qu'il n'est alors que l'une des manifestations d'un véritable empoisonnement.

Cependant ce principe comporte quelques restrictions- Il ne faut pas oublier en effet qu'il y a des femmes qui avortent avec une très grande facilité, et on comprend que

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chez elles une perturbation assez légère de l'économie, amenée par Taclion d'une drogue plus ou moins énergique, puisse occasionner Tavorleraent. Il est probable qu'un assez bon nombre d'avortements, surtout de ceux effectués dans les deux ou trois premiers mois de la grossesse, sont provoqués notamment par l'administration de drastiques, qui ne déterminent d'ailleurs d'autres troubles qu'une purgation violente.

D'autre part, quelques-unes des substances dites abortives ont parfois une action réellement élective sur l'utérus et, dans quelques cas, leur influence sur les autres organes est à peu près nulle. Une observation publiée par Martin Saint- Ange est très remarquable à cet égard : l'ingestion de substances abortives détermina une congestion intense de là caduque, avec foyers hémorragiques, suivie plus tard de l'avortement, sans qu'il y ait eu de troubles notables de la santé ^.

Quoi qu'il en soit, il est certain que les substances abortives, qui sont très fréquemment employées, produisent rarement l'effet qu'on en attend ; presque toujours l'ingestion des drogues constitue seulement les préliminaires, les

4. Voici celle observation. Une femme de 40 ans a un retard dans ses règles : comme diverses circonstatices semblaient exclure la possibilité d'une grossesse, on lui donna d'abord pendant cinq jours une po> tion composée de :

Eau de sabine . . 100 grammes. — de rue ... 50 — Sirop de cannelle . 49 —

A prendre une cuillerée à bouche toutes les quatre heures.

Puis, pendant dix jours, deux capsules d'apiol de 10 centigrammes chacune.

Ce traitement avait été institué au commencement d'octobre ; le 6 décembre apparaissent des douleurs utérines, et on diagnostique la grossesse; le liquide amniotique s'écoule, mais l'avortement n'a eu lieu que le 29 décembre, quatre mois et demi après la conception. Le fœtus, le placenta et la caduque tenaient ensemble, mais les membranes étaient rompues. Toute la caduque était criblée de petits foyers hémor^ ragiques dont la production avait entraîné la mort du fœtus, et par suite Tavortement. sans que l'action des substances abortives ait eu de retenUssement bien sensible sur la santé de la mère.

(Martin Saint-Ange, Iconographie pathologique de l'œuf humain fé" condé en rapport avec Vètiologie de Vavortement, J.-B. Baillière, 1885).

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premières tentatives de Tavortement, qui en réalité n'est obtenu qu'ensuite, à Taide de manœuvres exercées sur Tutérus.

Parmi les substances réputées abortives, il en est qui paraissent tout à fait inefficaces et dont l'emploi indique seulement les intentions de la femme qui en a fait usage ; telles sont le safran^ le borax, la tanaisiCj V armoise ^ le marruhe blanc *, V absinthe *, la cannelle, etc. Les substances qui peuvent avoir une action plus énergique sont les suivantes.

Seigle ergoté, — On a cru à une certaine époque que le seigle ergoté, très efficace pour réveiller les contractions de l'utérus quand cet organe était épuisé pendant le travail de l'accouchement, ne pouvait faire nattre à lui seul les contractions utérines si elles n'étaient pas commencées. Plusieurs observations ont montré que celte opinion était exagérée ; le seigle ergoté a môme été employé avec succès par des médecins pour obtenir un accouchement prématuré '. Toutefois l'action de l'ergot donné dans ces con-

1. Une femme, poursuivie comme avorteuso, déclarait qu'elle avait on effet provoqué ravorlement chez diverses personnes, mais en se servant toujours uniquement de marmbe blanc (de la famille des labiées) qu'elle faisait boire en infusion. Nous fûmes chargés, G. Poucbct et moi, de rechercher si cette plante possédait des propriétés abortives. Nous avons expérimenté sur des lapines, une chienne, une femelle île cobaye, et les résultais ont été entièrement négatifs ; les femelles n'ont mis bas qu'à terme, et n'ont pas présenté de troubles notables de la santé.

2. Dusser (Etude expérimentale sur l'absinthe, particulièi^ment au point de vue de l'action abortive. Thèse de Montpellier, 1890) n'a pu obtenir l'avortement des lapines, des chattes, des cobayes auxquelles il administrait l'essence d'absinthe ou la liqueur d'absinthe Pernod.

3. Whilehead rapporte que chez une femme atteinte d'une grave difformité du bassin, l'avortement fut provoqué au cinquième mois de la grossesse par le seul usage du seigle ergoté, administré en huit ou dix doses; cette pratique réussit dans trois grossesses successives, mais échoua dans la quatrième : l'expulsion du fœtus avait lieu vers la (in du troisième jour (cité par M. Tourdes, art. Avortement tlu Dict. encycl. des se. méd.). Ranisbotham cite trois cas semblables pour le huitième mois ; Krause a employé cette méthode dans 80 cas. dans 62 cas il y eut des douleurs qui 18 fois restèrent sans effet ; 3 femmes succombèrent. — De nombreux exemples d'échecs ont été aussi publiés, notamment un cas où Paterson (cité parle professeur Brouardel) administra cent grammes (Vev^oi en 5 ou 6 jours sans obtenir aucun résultat.

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ditions est infidèle et non constante ; on voit souvent, et notamment dans les épidémies d'ergotisme,des symptômes d'intoxication grave se manifester sans que Tavorlementse produise. Celui-ci a lieu d'autant plus facilement que la grossesse est plus rapprochée de son terme normal ; il est extrêmement rare qu^il s'effectue dans les première mois de la gestation.

Dans un rapport à T Académie de médecine en 1850, Danyau formulait déjà cette opinion. « Nous ne pensons pas, disait-il, que le seigle ergoté puisse, sans aucun travail commencé, sans impulsion étrangère, sans manœuvre préalable, à lui seul enfin, mettre en jeu les contractions de Tutérus dans la première moitié de la grossesse, qui est celle pendant laquelle le crime d'avortement est le plus souvent commis. Mais ce qu'il ne saurait accomplir tout seul, il peut au moins concourir à p ofi i? l'opérer, et nul doute que dans ces seigle.

ténébreuses manœuvres, il ne fasse

partie des moyens employés sinon à la destruction, du moins à l'expulsion du fœtus. »

Le seigle ergoté est souvent employé par les avorteuscs. Une de celles-ci. H..., sage-femme, devenue hémiplégique, s'était établie herboriste. Elle vendait à de très nombreuses clientes de l'armoise, du safran, de l'absinthe et surtout du seigle ergoté. Celui-ci était consommé dans la boutique même. H... le pulvérisait dans un moulin à café, le mettait dans un verre d'eau que buvait la cliente. La dose était donnée comme d'un gramme, renouvelée deux et trois fois par jour, et continuée parfois pendant une quinzaine de jours. Une centaine de femmes auraient suivi ce traitement d'après l'enquête. — Il sera parlé plus loin de cette môme H... à propos des manœuvres directes.

Les symptômes que peut déterminer l'ingestion d'une dose exagérée d'ergot de seigle consistent en vomissements, coliques et diarrhée, épistaxis, céphalalgie, vertiges, délire.

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ralentissement du pouls (jusqu'à 24), dilatation de la pupille. La mort peut survenir soit par le fait direct de l'empoisonnement, soit par hémorragie résultant de l'extinction de la contractilité utérine. Mais, ainsi que le montrent les observations d'accouchement prématuré obtenu par ce moyen, une dose modérée d'ergot peut amener Tavorlement sans produire de symptômes généraux graves. On doit même ajouter, suivant la remarque de Danyau, qu'il est rare que des doses considérables d'ergot, prises en très peu de temps, déterminent des accidents sérieux. Il est vrai qu'il y a à cet égard des différences considérables, suivant la provenance et la qualité du médicament, lequel perd beaucoup de son efficacité en vieillissant.

Dans les cas où l'on a attribué la mort de la femme à une intoxication par l'ergot, on a trouvé, à l'autopsie, de la congestion de l'estomac, de l'intestin, du cerveau et de

la moelle. Ce qui est plus caractéristique, c'est la présence, dans le tube digestif, de fragments du médicament ; on peut reconnaître Tergot à l'examen microscopique; son tissu se montre Fig. 37. — Coupe tran^ver- formé de cellules hexagonales sale d'un ergot de seigle /fj^^ 37) ^ parois épaisses, ren- (Planchon). \ ^ !' ^ .1 i ,1 u •

^ fermant des gouttelettes hui-

leuses; la couche corticale est colorée en violet foncé. Si Ton place un de ces fragments dans une solution de potasse et que l'on chauffe, il se développe une odeur de saumure de hareng (triméthylamine). L'analyse chimique peut compléter ces recherches.

Rue. — La inie (Ruta graveolens), de la famille des rutacées (fig. 38), est un arbuste haut de 50 centimètres à 1 mètre, qui croit spontanément dans le Midi de la France et est cultivé dans les jardins. Les feuilles et toutes les parties de celle plante contiennent une huile essentielle qui possède des propriétés toxiques et est douée d'une odeur forte et fétide. Cette huile est volatile, aussi la plante a-l-elle une action beaucoup moins active quand elle est desséchée que quand elle est à l'état frais.

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La réputation abortive de la rue est universellement connue, et elle est justifiée en ce sens que cette plante exerce réellement une action spéciale sur Tutérus. Beau la considérait comme plus efficace, dans certains cas, que le seigle ergoté, et il l'employait contre la métrorrhagie. — Mais la rue ne détermine généralement Favortement qu'au prix de troubles graves de la santé. Hélie (de Nantes) * a réuni trois observations d'avortements obtenus par ce moyen à 4 mois dans un cas, à 7 mois dans un autre; les femmes guérirent après avoir présenté divers accidents. L'expulsion du fœtus a lieu plus ou moins rapidement, mais souvent avant que n'éclatent les troubles graves de l'intoxication.

Ces troubles consistent en vomissements, coliques sans diarrhée abondante, évacuation involontaire des urines, quelquefois salivation et tuméfaction de la langue, refroidissement, ralentissement et petitesse du pouls, tremblement des membres, un état d'ivresse mélangé de narcotisme et * d'excitation. Toutefois ces troubles ne sont pas constants Ranwez * a vu une fille enceinte de 5 à 6 mois qui avorta le lendemain du jour où elle avait pris de la rue, et qui n'eut aucun trouble de santé important.

En expérimentant sur les animaux, Hamelin^ a obtenu

1. Hélie (de Nantes), De raclion vénéneuse de la rue et de son influence sur la grossesse (Ann. d'hyg, publ. et de méd, lég,, V^ série, 1838, t. XX).

2. Annales de la Société de médecine légale de Belgique, 25 avril

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