MM. BROUARDEL ET THOINOT
Autopsie du cadavre de la demoiselle Th,,. — Celte opération a été pratiquée par nous à la Morgue, le 29 novembre 1896, en présence du De B. que nous avions convoqué. Le Dr B. nous a
* À nnales d'hygiène publique et de médecine légale, i 898, t. XXXVÎll.
RAPPORTS M£DIG0-LEGAUX
donné de vive voix les renseignements sur la nature des opérations pratiquées par lui sur la demoiselle Th... et sur le mode d'exécution de ces opérations. Nous avons demandé au D^^ B. de vouloir bien consigner les renseignements qu'il nous avait donnés dans une,note écrite qu'il nous a remise le 30 novembre au soir et qui est annexée à ce rapport. De ces renseignements il résulte, en résumé^ que le 24 novembre le Dr B. aurait pratiqué un curel- \ tage utérin sur la demoiselle Th..., qu'au cours de celle opéra- | lion une hémorragie lui aurait fait reconnaître qu'il se trouvait j en présence d'un utérus gravide. Il continua l'opération : une | complication se produisit, la perforation de l'utérus, déoiontrëe par ce fait qu'une anse intestinale venait faire apparition au de- | hors du col, attirée par l'opérateur. L'opération en serait restée là, ce jour-là, le mari présent s'élant opposé formellement à ce que le Dr B. conjurât par une laparotomie les conséquences graves de la rupture utérine.
La malade, après un pansement palliatif, aurait été reportée au lit, mais l'apparition d'accidents graves dans la soirée ou la nuit, du 24 au 25 aurait décidé le Dr B. à faire, avec l'aide de deux confrères appelés en toute hâte, la laparotomie. Cette opération aurait fait connaître une plaie béante de l'utérus, qui fui suturée. Le Dr B. aurait trouvé dans la fosse iliaque une tèie fœtale. Le ventre aurait été enfin refermé, et la malade aurait | succombé quelques heures plus tard.
Aspect extérieur du cadavre. — Le cadavre est en assez bon état de conservation. La rigidité a disparu. Sur l'abdomen on remarque '
un pansement appliqué au-dessous de l'ombilic, sur la région située entre cet endroit et le pubis Ce pansement est fait de |
plusieurs doubles d'une tarlatane que le liquide antiseptique imprégnant a rendue de couleur rosée. Le pansement est main- i
tenu par des bandelettes de sparadrap entre-croisées, et fixées par leurs extrémités sur la peau de l'abdomen. Les parties génitales i
externes sont cachées par une bandelette de ouate hydrophile I
placée entre les cuisses. Cette ouate est imbibée d'un liquide i
sanieux s'écoulant du vagin. |
Les soins sont volumineux, donnant à la main la sensation <
d'engorgement, et laissent écouler à la pression, par le tna- |
melon, quelques gouttes d'un liquide légèrement opalin (colostrum). ,
Le pansement abdominal enlevé met à nu une incision cutanée réunie par des points de suture.
Cette incision verticale et médiane commence à 4 centimètres au-dessous de l'ombilic, et s'arrête à 3 centimètres au-dessus de l'arcade pubienne. Elle a 7 centimètres et demi de long, et ses i
lèvres sont affrontées par sept points de suture. Du sang dessé-
AVORTEUENT 889
ché recouvre le Irajet de rincision, les extrémités libres des fils et les environs immédiats de Tincision.
Le plastron thoraco-abdominal étant détaché en son entier, nous examinons la face péritonéale de la plaie : les tissus profonds sont divisés comme les tissus superficiels, et la plaie profonde correspond complètement, comme situation, direction et dimension, à la plaie cutanée; elle est verticale, a 7 centimètres et demi de hauteur, et ses lèvres, musculaires et aponévrotiques, sont affrontées par trois points de suture.
Nous enlevons les fils de suture ; il en existe quatre superficiels et trois profonds ; et nous notons que les fils profonds sont, dans la partie de leur trajet' qui transperçait les plans profonds, absolument intactsde toute imbibition par le sang.
L'examen de la plaie débarrassée de ses fils donne les résultats suivants :
La surface interne de section est, sur ses deux lèvres, dans toute sa hauteur et dans toute sa longueur, exsangue, à la seule exception du tiers inférieur; là, le bord cutané seul est coloré par une petite traînée de sang qui ne dépasse pas la moitié de la hauteur du derme.
Des incisions pratiquées à la distance de i centimètre et demi Tune de l'autre environ, perpendiculairement à la plaie et comr prenant la peau et les parties sous-jacentes, ne montrent aucune trace de sang sauf en trois points :
lo Au niveau de Tavant-dernière suture è droite (en comptant de haut en bas), il y a coloration par le sang des parois du trajet de ladite suture, dans leur partie cutanée seulement;
2o 11 y a une ecchymose de 2 millimètres et demi de diamètre et d'un demi-millimètre à peine d'épaisseur dans le tissu cellulaire qui couvre Taponévrose profonde, aux environs du trajet de cette même suture ;
3o Enfin, dans le plan musculaire profond, en haut et à gauche, on trouve une ecchymose d'aussi faibles dimensions.
Le plastron thoraco-abdominal enlevé, la surface du paquet intestinal apparaît dépolie, avec plaques ecchymotiques rouges, en plusieurs points ; ces plaques ecchymotiques, de i centimètre de diamètre environ, ne dépassent pas la tunique séreuse de l'intestin. Il y a de petits grumeaux purulents çà et là ; et des fausses membranes purulentes, récentes et peu adhérentes, agglutinent quelques anses entre elles. Ces lésions de péritonite aigui sont généralisées, mais leur maximum {fausses membranes purulentes et ecchymoses péritonéales) se trouve au niveau des parties inférieures de l'intestin, c'est-à-dire au voisinage des organes du petit bassin.
Uépiploon est manifestement épaissi.
890 RAPPORTS H^DECO-LÈGAUX
Le petit bàsxin eontient une cuillerée de Hquide saoïeux,
La régioD des mte^lias avoistaenl le foîeei la vésicule bUiairé est plus fortement colorée par la transsudatioa de la bite qvr cela ne se remarque ordînaîrement, et iJ est irn^nie possible de reueilHr, en déprimaot les înlestînR en ce poiut et en présentant une capsule, une cuillerée k bouche euviron d'uo liquide jaunâtre ayant les apparences de la bile,
La surface externe » postérieure et aupérîeure Je V utérus présente une déchirure réunie par quatre points de suture.
La vessie est intacte à la surface externe.
Ces premières constatations faites, on enlève chacun deg organes de la cavLlé abdominale el les organes du petit bassia (utérus, vagin, vessie, rectum) pour en faire TexameQ,
Vestomac est sain ; nous en extrayons 250 grammes d'un liquide noir, sans odeur particulière, qui est mis en bocal.
V intestin grêle \uc\sé montre une muqueuse duodénale fortement imprégnée de bile ; le reste du petit intestin est sain, sauf quelques ecchymoses de la muqueuse, isolées en général, mais accumulées et agglomérées en plaques sur quelques points, vers le milieu de Tintestin grêle ; il existe encore une exulcération de 5 millimètres de diamètre vers Tunion des deux tiers supérieurs avec le tiers inférieur.
Le gros intestin est complètement sain.
Il est à noter que la fin du petit intestin et le gros contiennent des matières fécales dures, en billes, en assez grande quantité.
Le foie est pâle, décoloré, de la teinte habituelle au foie des individus qui ont succombé à une infection.
La vésicule biliaire est remplie d'une bile noirâtre ; ses parois sont épaisses, mais sans altération. Elle ne contient pas de calculs biliaires.
Les rems sont décolorés, comme ceux des sujets succombant:*! une infection aiguë; ils se décortiquent mal et sont un peu durs à la coupe.
La rate est un peu plus molle que normalement.
La muqueuse de la vessie est saine ; il en est de même de celle du rectum.
L'examen des organes génitaux internes se fait après leur enlèvement en bloc par une section rasant les parois du petit bassin et une disjonction de la symphyse pubienne.
Le vagin contient un gros drain en caoutchouc qui s'enfonce dans une ouverture pratiquée dans le cul-de-sac postérieur vaginal : cette ouverture admet facilement le petit doigt, difficilemeot l'index.
Vovaire gauche est volumineux et contient un corps jaune encore hémorragique : Vovaire droit est normal.
AVORTKMENT 891
Uutérvu présente, avons-nous dit plus haut, une déchirure à sa surface pérîtonéale supérieure et postérieure, dont les lèvres sont réunies par quatre points de suture. Sur le col utérin, dont les lèvres sont fendues à droite et à gauche, on trouve deux points de suture réunissant de chaque côté les lèvres sectionnées.
L'utérus est ouvert de façon à permettre Texamen de sa cavité. Cette cavité présente en haut, sur sa paroi postérieure, une surface sanglante et fongueuse, qui a les caractères d'une insertion placentaire.
A la plaie utérine externe^ signalée plus haut, répond une plate interne &e même dimension et fermée par des points de suture. La paroi utérine était donc divisée en entier dans sa hauteur au point signalé. Les lèvres de la section sont imbibées de sang.
La hauteur de la cavité utérineest de 12 centimètres, mesurée de l'extrémité du col au fond; la largeur, de l'abouchement d'une trompe à l'autre, est de 7 centimètres. La largeur de la paroi interne du col, sectionné et étalé à plat, est de 6 centimètres.
Les parois utérines ont, au niveau du corps^ là où elles ont le maximum d'épaisseur, 22 millimètres.
Le poids de l'utérus est de 203 grammes.
Les poumons sont sains.
Les cavités du cœur, l'artère pulmonaire et ses branches ne contiennent pas de caillots. Les valvules cardiaques sont saines.
L'aorte, à sa naissance, présente de nombreuses plaques d'athérome, ulcérées et anciennes. Ces plaques existent en moindre quantité sur la crosse et sur l'aorte thoracique qui est remplie de sang noir à demi coagulé, comme cela se trouve dans certaines infections.
Les organes de la cavité encéphalique sont sains.
Rémmé et discussion. — Les lésions relevées à l'autopsie, et que nous devons seules retenir ici. comme ayant rapport aux acci dents présentés par la demoiselle Th... pendant la vie à ses derniers moments, aux opérations qu'elle aurait subies et aux causes qui ont pu déterminer la mort, sont les suivantes:
|o La présence d'une insertion placentaire dans l'utérus et l'hypertrophie de cet organe.
2o La déchirure de l'utérus.
3** La péritonite purulente aiguë.
i*> Présence d'insertion placentaire sur la muqueuse de l'utérus et hypertrophie de cet organe, — Ce sont là des signes certains de grossesse. Préciser l'époque à laquelle est parvenue cette grossesse ne nous est pas encore possible : des constatations ultérieures seront nécessaires. Nous ferons remarquer que les di-
mensions assignées par nous, lors de Tautopsie de l'utérus vide de son produit, ne sont pas celles qu'il avait à l'état de plénitude^ la rétraction étant intervenue pour modifier les dimensions de Torgane. Un autre élément devra aussi entrer en ligne de compte : les résultats fournis par l'examen de la tête fœtale dont il sera question plus loin. Sous toutes ces réserves, on peut admettre que la grossesse datait de trois mois et demi environ.
2* Déchirure de t utérus, — Cette déchirure ne peut être expliquée que par l'action d'un instrument agissant sur la paroi utérine dededans en dehors; il est absolument rationnel de rattacher à la cause mécanique qui a perforé l'utérus le détachement du fœtus implanté sur cette muqueuse, fœtus dont nous n'avons trouvé aucun débris.
3° Péritonite purulente aiguë, — L'autopsie ne nous met en présence que de deux hypothèses pour expliquer cette péritonite: elle se rattache à la perforation de Vutérus ou est de cause intestinale.
En faveur de la première hypothèse, celle qui attribue la péritonite trouvée par nous à l'irruption dans la séreuse des liquides provenant de Tutérus perforé, on peut faire valoir les raisons suivantes :
La péritonite constatée sur le cadavre de la demoiselle Th... estj comme le sont les péritonites par perforation, aiguë, généralisée et en outre son maximum siège au niveau du voisinage de l'organe perforé.
Nous devons faire remarquer cependant que si la péritonite est la conséquence de la déchirure utérine, entre celle-ci et la mort il se serait écoulé — au dire du D^'B. — vingt-sept heures. et que l'étendue et l'intensité de l'inflammation de la séreuse dépassent peut-être ce que l'on est habitué à rencontrer dans les occasions semblables.
Mais des circonstances particulières au cas d'espèce que nous examinons ont pu déterminer une aggravation et une marche plus rapide de la péritonite. Cescirconstances sont le séjour d'une tête fœtale (dont il sera question ci-dessous) dans la séreuse et en second lieu la laparotomie pratiquée quelques heures avantia mort, alors que la péritonite était en évolution.
Les péritonites d'origine intestinale, sans perforation, c'est-àdire consécutives à une inflammation de la muqueuse intestinale. de l'intérieur du canal en d'autres termes, sont au contraire peu fréquentes, très rarement aiguës et encore plus rarement généralisées. Les lésions de la muqueuse intestinale qui leur donnent naissance sont en outre ordinairement très caractérisées.
En prenant en considération que l'entérite relevée par nous sur le corps de mademoiselle Th... n'était pas intense, que la pé-
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ritonîte était généralisée et aiguë, on doit considérer comme peu vraisemblable rhypotbèse de péritonite d'origine intestinale. Avant de formuler les conclusions de ce rapport, nous devons donner quelques indications sommaires et d*attente, sur la tête de fœtus que M. le D>' B. nous a remise comme trouvée par lui — lors de son opération de laparotomie — dans la fosse iliaque de la demoiselle Th... Cette tète était conservée dans un bocal rempli d*un liquide conservateur.
Nous raisonnons comme si cette tête était bien celle du fœtus contenu dans l'utérus gravide de mademoiselle Tb.... mais nous faisons toute réserve sur son origine.
Cette réserve faite, voici la description sommaire de cette pièce, pour Texamen de laquelle des rechercbes complémentaires s'imposent (dissection, ouverture du crâne, mensuration des parties forinant le squelette, etc ..).
Cette tête est bien formée, toutes les parties en sont nettement figurées. Elle pèse 15 grammes et les diamètres en sont les suivante : bipariétal 25 millimètres; antéro-postérieur 29 millimètres. — Elle paraît, à un examen rapide, appartenir à un fœtus de trois mois et demi environ. Une sufiPusion sanguine occupe le sommet du crâne, l'occiput et les pariétaux. La peau est enlevée sur le front et en partie rabattue sur la face.
A gauche, au-dessus de l'apophyse ^ygomatique, en avant de l'oreille, est un trou ayant 4 millimètres de profondeur,- 6 millimètres de hauteur ; il est fait de telle sorte que, à sa partie antérieure, la lame crânienne est à peine touchée, et qu'au contraire le crâne est perforé à sa partie postérieure.
Cette tète a été détachée du tronc auquel elle appartenait par une section faite eu deux endroits : la première tombe au niveau du larynx et s'arrête à la colonne vertébrale ; la deuxième coupe à hauteur de la cinquième ou sixième cervicale. La première section est nette, et la colonne vertébrale droite; la seconde entame la région cervicale postérieure en produisant une figure en croissant.
Conclusions. -^ i» L'opération pratiquée sur la demoiselle Th..., le 24 novembre 1896, au dire du D»" B., a déterminé un avortement (interruption de grossesse) et une déchirure de l'utérus.
2* La grossesse, au moment de l'interruption, pouvait remonter à trois mois et demi environ. Des recherches ultérieures sont nécessaires pour donner plus de précision à ce point.
3<» Il existait une péritonite aiguë purulente généralisée. La cause de cette péritonite semble avoir été la perforation de l'utérus.
4o La mort doit être attribuée à cette péritonite.
Même affaire. Deuxième rapport.
— MX. BROUARDEL, THOINOT, MAYGRIBR
Pour répondre aux questions à nous posées par M. le ja^ d'instruction, nous nous appuyons :
1* Sur la note écrite que nous a remise le Dr B., le 30 mars au soir;
â' Sur la déposition orale faite devant nous par les D'^ B. et J. le 1 1 décembre, en présence de M. le procureur de la République et de M. le juge d'instruction.
!*• Quels sont les troubles survenus dans la santé de mademoiselle Th,,. qui justi/taient un curettage f
Nous n'avons pour répondre à cette question que la note remise parle D'B., note d'aprèslaquelle mademoiselle Th. .. était atteinte de catarrhe utérin, pertes blanches^ leucorrhée abondante et douleurs abdominales.
H est vrai que ce sont là des signes d'inflammation légère de la muqueuse de l'utérus, qui, pour certains médecins, sont une indication de curettage.
Dans le cas particulier, nous devons faire remarquer que le D' J., au cours des visites que lui a faites mademoiselle Th.... n'a, d'après son dire, procédé à aucun examen, et ne s'est pas en particulier assuré de l'état de l'utérus. Il a toutefois conseillé le curettage et c'est dans ce but qu'il a adressé la malade au D' B.
S» La palpation bimanuelle pratiquée comme le dit le Dt B, permetelle de reconnaître la grossesse, en règle générale et dans le cas particulier ?
Le U B. pouvait-il, dans le cas donné, méconnaître la grossesse ?
A. — Chez une femme enceinte avant le terme de quatre mois et demi environ, il n'existe pour établir le diagnostic de grossesse que des signes de présomption ou de probabilité ; après quatre mois et demi, il y a des signes de certitude (battements du cœur et mouvements actifs du fœtus perçus par le médecin). Mais nous devons ajouter que le diagnostic de la grossesse est parfois si délicat et si difficile qu'elle peut être méconnue dans ses premiers mois, et même dans toute sa durée.
Dans la première période, celle où n'existent que les signes de présomption ou de probabilité, le médecin a à sa disposition les signes fournis par V interrogatoire, l'inspection du corps {seins, organes génitaux, etc.), le palper seul, le toucher seul et le toucher combiné au palper (examen bimanuel); le dernier moyen est sans contredit celui qui peut fournir les meilleurs renseignements. Grâce à lui, dans la majorité des cas, il est possible de constater l'augmentation de volume de l'utérus, sa consistance
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souple, molle, élastique, et son durcissement sous la main s'il survient une contraction.
Toutefois, il est des cas où Texamen bimanuel ne donne pas de résultat positif, par exemple lorsi^ue l'utérus présente une mol* lesse extrême et qu'il ne se contracte pas sous la main.
En règle générale, on peut dire que les résultats de Texamen bimanuel sont d'autant plus probants que la grossesse est plus a Tancée.
On voit donc que ce moyen de diagnostic n'est pas infaillible et qu'il faut lui associer les signes fournis par les autres modes d'exploration.
B. — Dans le cas particulier, le D»" B. pouvait^il méconnaître la grossesse?
Pour répondre à cette question, examinons la façon dont il a procédé :
La demoiselle Th... entra le 23 au soir chez lui. Le Dr B. ne la vit pas ce jour-là.
Le 24, le Di* B. arriva, vers dix heures du matin, rue de TArcade; il aurait fait endormir la malade sans se livrer encore à aucun examen et, lorsqu'elle fut amenée endormie, il aurait, sur la table d'opération, après un lavage du vagin au lysol, pratiqué l'exploration bimanuelle. Il aurait, par cet examen, constaté à fçauche une grosseur qu'il rapporta à un fibrome ; il aurait demandé à l'entourage si mademoiselle Th. .. avait une suppression des règles, question qui serait restée sans réponse. Il introduisit alors dans la cavité utérine un hystéromètre qui lui donna .40 centimètres, et tout aussitôt après, la curette.
Telle est la façon dont le D' B. a procédé. Etait-elle suffisante pour éviter une erreur? Nous ne le pensons pas et en voici les raisons :
Le seul procédé d'examen mis en œuvre par le D' B. a été l'exploration bimanuelle sous le chloroforme ; il n'y a eu ni interrogatoire, ni inspection du corps. L'exploration bimanuelle lui démontra l'existence d'une grosseur abdominale ; le Dr B. crut, dit-il, à un fibrome, demanda à l'entourage s'il y avait suppression des règles et, sans réponse, procéda, sans plus attendre, à l'opération du curettage. Or, il est de règle, lorsqu'on doit procéder à une intervention opératoire utérine chez une femme que l'on voit pour la première fois, si on vient à découvrir une tumeur abdominale, de toujours songer, lorsque la femme est en état de concevoir, à la possibilité d'une grossesse. On doit alors surseoir à toute intervention jusqu'à ce que l'on ait, par les moyens appropriés, acquis l'assurance que l'utérus n'est pas gravide. Dans le cas particulier, le Dr B., trouvant une grosseur abdominale chez une jeune femme qu'il n'avait, dit-il, jamais
896 RAPP'OBTS MÉDICQ-I.ÉGAUX
examinée jusque-là, devait prendre toutes mesures pour établir* par rinterrogatoîre et par un examen plus approfondi ou ultérieur, le diagnostic différentiel entre le fibrome auquel il croyait et la grossesse dont la possibilité aurait dû se présenter à flon esprit, de .façon à être certain de ne pas intervenir sur un utérus gravide.
Ces mesures de prudence, le De B. ne les a pas prises. Il a reconnu lui-môme> en notre présence, que son examen et son diagnostic avaient été, sans contestation, insuffisants, et qu'il s'en était rapporté, pour son intervention opératoire, aux renseignements (catarrhe utérin) qui lui avaient été fournis.
30 Comment l'hémorragie a^t-elle averti le D^ B. que V utérus était gravide 9
II ressort de la déposition orale du D^* B. que ce n'est pas rhémorragie qui lui a démontré qu'il se trouvait en présence d'oii utérus gravide, mais bien la sortie des débris fœtaux, débris informes suivant son dire.
Le Dr B. n'aurait pas remarqué, avant la sortie de ces débris, qu'il se fût écoulé du liquide amniotique.
40 Le D^ B., lorsqu'il s'est aperçu qu'il se trouvait en présence d'un utérus gravide, devait-il s'arrêter f
A. — Si le Dr B. avait soupçonné qu'il se trouvait en présence d'un utérus gravide avant l'issue des débris fœtaux et seulement à ht suite d'une hémorragie, il est incontestable qu'il devait s'arrêter, la sortie du sang consécutive à l'introduction d'un instrument dans l'utérus gravide n'impliquant pas toujours que la grossesse ne continuera pas son cours. Il existe en e£Pet ua certain nombre d'observations où l'hystérométrie, par exemple, pratiquée dans un utérus gravide, n'a pas provoqué l'avortemeot.
B. — Tel n'est pas le cas, puisque c'est l'issue de débris foetaux qui aurait averti le Dr B., suivant son dire, de son erreur. Dans ce cas il n'y avait plus eu lieu d'espérer que la grossesse pât suivre son cours, et le Dr B. était autorisé à vider complètement l'utérus.
50 Comment la tête du fœtus a-t-elle pu être tranchée et détachée du tronc dans l'opération pratiquée par le Dr B, 9 et comment cette iête a-t-elle pu sortir de la plaie de l'utérus ?
Le Dr B. se serait servi, au coursde son intervention, de curettes et de pinces, ces dernières ont été employées pour extraire les débris fœtaux. Le cou, comme les autres parties du fœtus, a très vraisemblablement été dilacéré par la curette ou arraché par traction.
Pour expliquer le passage de la tête dans la fosse iliaque, il suffit de tenir compte de la perforation utérine trouvée à l'autopsie, perforation qui, après rétraction de l'organe, avait encore
AVORTKMENT 897
•4 ceatimètres et qui aurait été révélée au D^ B. pendant son opératioa par l'issue d'une anse intestinale maternelle à travers le col. Le D^ B. ne pouvant faire la laparotomie que nécessitait cette complication^ laparotomie qu'il aurait proposée et qui lui aurait été refusée^ s'est livré alors à des tentatives de réduction de l'intestin qui ont été, à son dire, très pénibles : introduction d'un dilatateur dans le col, refoulement avec les doigts. Ces manœuvres ont prolongé l'opération, qui a duré plus de deux heures*
La tête a pu passer de Tutérus dans la cavité abdominale à la suite de la contraction spontanée de Torgane ou pendant les manœuvres de réduction de Tanse intestinale. G^ Quel était Vdge du fœtus f
Pour établir l'âge de la grossesse nous n'avons à notre disposition que l'utérus. Les débris fœtaux nous auraient fourni de précieux renseignements et nous aurions pu en tirer des caractères de valeur^ mais ils ne nous ont pas été présentés. Or, l'examen de Tutérus seul est insuffisant pour caractériser l'époque à laquelle était parvenue la grossesse, et cela pour les raisons suivantes :
a. Les dimensions que nous avons trouvées à l'autopsie ne sont pas celles que l'organe avait à l'état gravide : la malade a survécu près de cinquante heures à l'extraction du fœtus^ et l'utérus s'est rétracté pendant ce laps de temps.
b. Cette rétraction utérine a été troublée, dans une mesure que nous ne pouvons établir, par la péritonite qui a succédé à l'opération : cette péritonite n'a pu en effet que retarder le retrait de l'utérus.
c. On sait enfin que l'épaisseur des parois utérines n'est nullement uniforme chez toutes les femmes^ à âge égal de grossesse : il y a sous ce rapport des variations individuelles considérables.
Quoi qu'il en soit> et dans les conditions défavorables où nous sommes placés, nous estimons (en nous basant : d'une part sur la comparaison de l'utérus recueilli à l'autopsie de mademoiselle Th... avec d'autres utérus recueillis au cours de diverses expertises médico-légales ; d'autre part sur les données fournies par les auteurs) que la grossesse était certainement arrivée au delà du troisième mois, et il semble probable qu'elle n'avait pas^ au moins sensiblement^ dépassé le quatrième mois.
Nous rappelons que l'utérus de mademoiselle Th... pesait 203 grammes, que la cavité mesurait 12 centimètres, et que les parois utérines, là où elles avaient le maximum d'épaisseur, atteignaient 22 millimètres.
ViBERT. Médecine légale. 7e édit* 57
XVIII. — Présomption dinfanlicide. Asphyxie accidentelle par les membranes de l'œuf.
PERSONNEL
(La mère était une jeune fille de 19 ans» primipare.) Aspect extérieur, — Le cadavre est celui d'un enfant nouveauné du sexe féminin, mesurant 50 centimètres de longueur et pesant 2kg. 680. La tète mesure 110 millimètres de diamètre antéropostérieur, et 89 de diamètre bipariétal. Le cordon ombilical est encore relié au placenta ; celui-ci ne présente pas d'altérations pathologiques.
La putréfaction n*est pas commencée.
La moitié inférieure du cuir chevelu et la partie supérieare de la face sont recouvertes par un morceau des membranes deroeof qui adhère encore d'autre part au placenta. Ce morceau couvre entièrement l'orifice de la bouche et des narines.
II n'existe passur les diverses parties du corps^ notamment sur la face et sur le cou, de plaies^ d'érosions, d'ecchymoses,, ni d'autres marques de violences.
Ouverture du corps. — La bouche et le pharynx ne renferment ,pas de corps étrangers.
Le larynx et la trachée contiennent une petite quantité d'écume incolore à fines bulles.
Les poumons sont volumineux et remplissent toute la cavité ihoracique. Ils sont d'un, rouge violacé, et présentent chacun une dizaine d'ecchymoses sous-pleurales du diamètre d'une tête d'cpingle. Outre ces ecchymoses, il existe encore un grand nombre de taches noirâtres^ du diamètre d'un pois, disséminées assez régulièrement sur toute la surface pulmonaire. On trouve encore deux fines ecchymoses sur le diaphragme. »-Les poumons plongés dans l'eau avec le cœur et le thymus surnagent : isolés^ ils surnagent également ainsi que chacun des fragments en lesquels on les divise ; en comprimant ces fragments sous l'eau, on en fait sortir une foule de très fines vésicules gazeuses qui viennent se réunir en groupes à la surface du liquide. — En pressant le tissu pulmonaire hors de l'eau, on voit sortir du sang liquide et foncé en assez grande abondance et de l'écume incolore à fines bulles.
Le cœur présente deux ecchymoses sous-péricardîques ; ses cavités renferment du sang liquide et foncé, mais pas de caillots. L'estomac contient du mucus et une petite quantité de gaz. L'intestin grêle est vide ; le gros intestin est rempli de méconium.