XVI. — AvoriemenL
PERSONNEL
<c Vu la procédure commencée contre:
io G., Maria, 25 ans, domestique ;
2<» El autres, inculpés d'avortement et complicité,
Commettons M. le Di* Vibert, médecin légiste à Paris, à TefFet de :
io Examiner la fille C, recevoir ses explications et entendre également celles du Dr L. ;
2o De dire daits son rapport:
a) Si la fille C. porte notamment au col de Tutérus des traces de violences, indiquer les causes probables de ces violences qui pourraient peut-être résulter de l'introduction dans le col de l'utérus de tampons ou éponges comprimées et séchées ;
b) Si le traitement que le D' L. dit avoir ordonné pouvait procurer l'avortement, si les injections avec la poire en caoutchouc et Vapplication de tampons, même en ouate, n'étaient pas une médication très imprudente ;
c) Si, étant données les explications techniques fournies par la fille C, il y a lieu de penser que l'avortement a été procuré par le docteur ;
d) Le cas échéant, expliquer, en tenant compte des explications de la fille C, comment la fausse couche a pu se produire ;
e) Enfin comment il peut se faire qu'une fille de la campagne donne une description très exacte du tampon d'épongé comprimée et d'une sonde à double entonnoir. »
« M. le D' Vibert voudra bien donner en outre tous les renseignements et conclusions qu'il croira utiles à la manifestation de la vérité. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à l'accomplissement de la mission qui m'était confiée.
I. Examen de la fille C. — Cet examen a été pratiqué à l'hôpital de Mantes, le 7 février, avec le concours de MM. les D*"' B. et D. Il a donné les résultats suivants :
Le ventre est peu volumineux, il ne présente pas de vergetures, la ligne blanche de l'abdomen n'est pas pigmentée. On ne sent pas le fond de l'utérus au-dessus du pubis. La vulve ne porte pas de marques de violences.
Après avoir introduit le spéculum, on constate que les parois du Vibert. Médecine légale. 7« édit, 56
882 RAPPOET» MÉDICO*LÉGâUX
vagin ne portent pas de traces de blessures, qae le col de ratêrus a la forme d'une fente de 1 centimètre et demi à 2 centimètres de longueur, légèrement entr'ouverte, sans déchirures. Un peu de liquide incolore s'échappe de cet orifice, assez abondamment pour réapparaître presque aussitôt après qu'on l'a essuyé. Tout autour de cet orifice, et sur une zone d'environ 1 centimètre de largeur, la muqueuse du col est rouge, parsemée de petites fon- ^ositéset de minimes exulcérations. On n'aperçoit pas de lésions qu'on puisse attribuer sûrement à l'action d'un instrument vuinérant.
Les seins sont peu volumineux ; de l'un d'eux on peut faire sortir une goutte de lait, d'un blanc opaque.
Voici maintenant les déclarations principales de la fille C. qu'elle nous a faites spontanément ou en réponse à nos questions :
Sa grossesse remonterait au plus tôt au 10 septembre, date du premier coït ; elle est allée pour la première fois chez M. le D' L., le 27 décembre. Elle y est retournée tous les huit jours environ, elle lui a fait en tout cinq visites, la dernière le 25 janvier. Pendant les trois premières visites, le docteur lui a seulement introduit un spéculum, et lui a nettoyé les parties, en y injectant un liquide avec une poire en caoutchouc, et en y introduisant un tampon d'ouate mouillée qu'il laissait à l'intérieur. Il lui aurait donné une bouteille qui contenait un liquide qui devait être bu par cuillerées ; à la troisième visite il auraitjoini à ces médiéaments une « grosse poignée de safran » destinée à être prise en plusieurs jours. Cette drogue n'aurait d'ailleurs produit aucun effet.
A la quatrième visite les choses se seraient passées différera* menl. M. le Dr L., après avoir introduit le spéculum et lavé les parties, aurait pris une sonde en gomme, à double embouchure, que l'inculpée décrit avec précision, et dont elle a montré le modelé parmi les instruments qui se trouvent à l'hôpital. Le spéculum restant en place, la sonde aurait été introduite jusque dans la matrice, à ce que suppose l'inculpée. Si l'introduction du spéculum était chaque fois fort douloureuse, l'introduction de la sonde n'a pas occasionné de sensation pénible. La fille G. nous a dit qu'elle était certaine que le médecin n'avait pas injecté un liquide quelconque à travers cette sonde ; il se serait borné à la remuer en divers sens pendant qu'elle était dans les parties. Cette manœuvre aurait occasionné une hémorragie fort abondante, un torchon plié en quatre aurait été traversé, et le sang aurait coulé non pas goutte à goutte, mais en jet dans une ruvoite. Après avoir retiré la sonde, le médecin aurait placé et laissé dans les parties un tampon fortement serré par plusieurs
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tours de ficelle en forme de cylindre, gros comme un crayon et long de 3 à 4 centimètres. Ce tampon avait une couleur jaune brun. L*hémorragie (avantou après Tintroduction de ce tampon) s'est arrêtée si complètement que la fille C. a pu^ en sortant de chez le médecin, marcher pendant deux heures sans que sa chemise fût tachée d'une goutte de sang. Pendant la fin de cette journée, ctjusqu'àla visite suivante. la fille C. n'a éprouvé aucune douleur.
A la cinquième visite, les mêmes manœuvres ont été pratiquées. L'introduction de la sonde a encore été suivie d'une hémorragie moins abondante que précédemment et arrêtée tout aussi vite. Un autre tampon a été placé, semblable à celui qui vient d'être décrit; mais il était plus petit, c'est-à-dire d'un moindre diamètre. La fille C, qui nous a donné spontanément ce détail, l'a confirmé formellement à plusieurs reprises.
Ces manœuvres avaient été pratiquées le 23 janvier. La fille C. n*a absolument rien éprouvé d'anormal et n'a nullement souffert jusqu'au 29 janvier. Le matin de ce jour, elle s'est réveillée avec un mal de tète qui Va obligée à rester couchée. L'aprèsmidi elle a été prise de coliques et de maux de reins, puis elle a perdu de l'eau par les parties génitales, et enfin a expulsé le fœtus, qu'elle a examiné, et qui était un peu plus grand que la main. Sur le cordon ombilical elle a trouvé le tampon qui avait été introduit par le médecin. Ce tampon adhérait si fortement que la fille C. n'a pu l'en séparer qu'en se servant de ciseaux. Elle l'avait mis decdté pour le conserver; mais, quelque temps après, elle a pris le parti de le brûler. Il n'était pas plus gros qu'au moment de l'introduction.
Explications de M, le D^ L. — M. le D' L. reconnaît avoir reçu la visite de la fille C. aux dates indiquées. La première fois, cette fille lui ayant dit que ses règles ne venaient plus, il a recherché si elle était enceinte et n'a pas trouvé de signes certains de grossesse. Ces signes ne peuvent être constatés en effet qu'à une période assez avancée. Il était tout naturel que M. le Dr L. les recherchât ; mais il savait fort bien, ainsi qu'il le reconnaît d'ailleurs, que leur absence ne prouvait nullement que la fille C. ne fût pas enceinte.
Au cours de son examen, M. le D' L. avait reconnu que la fille C était atteinte de vaginite et de métrite granuleuse du col. 11 a immédiatement institué un traitement propre à combattre cette affection, à savoir: légère cautérisation du col avec le crayon de nitrate d'argent, injection d'eau boriquée. Il a renouvelé ce pansement à chaque visite et il a prescrit des injections de tanin, des pilules d'arséniatc de fer et de quinquina. M. le Dr L. déclare qu'il n'a pas fait d'autres prescriptions
qu*il n*a jamais introduit ni sonde ni tampon dans la cavité de la matrice et que sur tous ces points le récit de Tînculpée est entièrement faux.
II. Réponses aux questions posées par M, le juge d'instruction :
A. Au moment où nous avons examiné la fille C, le col de Tutérus ne présentait pas de lésions qu'on pût attribuer sûrement à des violences. Il n*y avait ni piqûres, ni contusions, ni déchirures. L'orifice du col était bordé par une zone assez régulière, rouge, granuleuse légèrement exulcérée. Cet aspect est bien plutôt celui d'une inflammation chronique, développée spontanément^ que celui de lésions succédant à un traumatisme.
L'introduction dans l'orifice du col d'un tampon en éponge comprimée pourrait à la rigueur occasionner une inflammation du canal cervical^ mais on ne comprend ^uère comment elle pourrait produire une inflammation localisée au pourtour de l'orifice, région qui n'était pas touchée par le tampon.
B. M. le Dr L. dit avoir constaté chez la fille C. une vaginite et des granulations du col de l'utérus. Il est probable, d'après le» constatations que nous avons faites nous-méme sur l'inculpée, que ce diagnostic était exact, au moins en ce qui concerne le& granulations du col. Le traitement prescrit était en conformité avec le diagnostic et parfaitement correct.
Même en tenant compte de ce fait que M. le Dr L. était persuadé, ainsi qu'il le reconnaît, que la fille C. était enceinte, le traitement institué ne peut être considéré, à notre avis, comme « très imprudent ». Ni le lavage du vagin à l'eau boriquée ou au tanin, ni l'application d'un tampon d'ouate à la surface du col, ni même une cautérisation légère des granulations avec du nitrate d'argent ne sont des manœuvres capables de provoquer l'avortement, à moins qu'il ne s'agisse d'une femme d'une lelle impressionnabilité que la plus légère excitation du col interrompe le cours de la grossesse.
Il est vrai que certains médecins se refuseraient peut-être à pratiquer sur une femme enceinte le traitement que M. le D'' L. dit avoir choisi. Mais cette abstention serait inspirée, croyonsnous, bien plus par la crainte de prêter à des soupçons et à des commentaires malveillants que par la conviction que de telle» manœuvres sont réellement dangereuses.
C. Avant de répondre à cette question, il est nécessaire d'indiquer par quels procédés l'avortement est ordinairement provoqué.
Les procédés les plus efficaces et les plus usuelssont au nombre de trois : la ponction de l'œuf, le décollement de l'œuf, la dilatation du col.
Pour pratiquer la ponction de l'œuf on se sert de n'importe quel objet ayant la forme d'une lige assez déliée pour traverser
le canal du col de la matrice, et assez résistante pour déchirer les membranes de l'œuf.
Pour décoller Tœuf, on introduit encore un instrument jusqu'au fond de la cavité utérine, en passant par le canal du col ; l'instrument doit être souple pour ne pas déchirer les membranes de l'œuf, tout en les détachant de la paroi utérine sur une certaine étendue. On se sert généralement d'une sonde en gomme. On peut aussi opérer le décollement en poussant un liquide quelconque injecté à travers une sonde introduite dans le canal du col.
Pour dilater le canal du col, on y place une tige d'une substance susceptible de se gonfler lentement en absorbant les liquides que décrètent les organes génitaux. On se servait autrefois pour cela d'épongc comprimée; aujourd'hui on n'emploie plus guère l'éponge^ mais des fragments de tiges delaminaria.
Nous ferons remarquer immédiatement qu'un médecin décidé à pratiquer un avortement criminel aurait tout intérêt à choisir l'un des deux premiers procédés plutôt que le troisième.
La ponction ou le décollement de l'œuf sont d'une efficacité bien plus certaine et plus rapide, d'une exécution plus facile et ne réclamant aucun outillage compromettant. Au contraire, la dilatation du col agit lentement, peut manquer son but, nécessite ordinairement l'introduction de plusieurs tampons, oblige par conséquent à plusieurs opérations, occasionne habituellement des douleurs prolongées; enfin les tampons laissés en la possession de la femme fournissent la preuve des manœuvres abortives.
Quoi qu'il en soit, quand on entend la fille C. parler de ces tampons (d'épongé comprimée, semble-t-il), et décrire assez exactement la façon dont ils ont été introduits, il semble au premier abord que ce récit n'a pu être inventé et que l'avortement a été obtenu par ce procédé. Mais quand on étudie de plus près les déclarations spontanées ou les réponses de la fille C, déclarations et réponses qui sont faites avec beaucoup de précision et renouvelées formellement à plusieurs reprises, on constate que le récit de l'inculpée présente de telles invraisemblances, que sa sincérité devient fort douteuse. Nous allons signaler les principales de ces invraisemblances.
La dilatation du col par l'éponge préparée, la laminaria, etc., <8t habituellement douloureuse pendant tout le temps qu'elle se produit, c'est-à-dire plusieurs jours ; les douleurs sont même parfois intolérables. Or, la fille C. n'a « absolument rien senti a tout le temps qu'elle a gardé les deux tampons qui lui ont été successivement appliqués. Ce n'est pas que cette fille soit naturellement insensible à la souffrance, puisqu'elle a « pleuré dedouleur» chaque fois qu'on lui a introduit le spéculum.
8^6 RAPPORTS MÉDICa-LÉGAUX
La fille C. a dit spontanémeDt et nous a ensuite répété à plusieurs reprises que le tampon qui lui a été mis la seconde fois était plus petit, plus mince que le premier. C'est exactement le contraire qui aurait dû se passer. Un premier tampon, une fois qu'il a atteint la limite de gonflement que peut lui donner Thumidité, laisse le col dilaté, mais dilaté souvent d'une façon insuffisante. Il faut alors introduire dans la cavité déjà élargie du col un second itunpoa beaucoup plus gros que le premier, qui, en se (B^onflant lui-même, augmentera encore la dilatation du col. Si Ton admet que, dans le cas actuel, le premier tampon avait complètement manqué son effet, ne s'était pas gonflé, M. le D** L. aurait pu en remettre un autre semblable, mais il n'avait aucune raison d'en choisir un plus petit, étant donnésurtout que la fille n'avait éprouvé aucune douleur.
La fille C. déclare encore que le dernier tampon est resté collé sur le cordon ombilical du fœtus, qu'elle Ta recueilli et gardé un certain temps; il était, dit-elle, à peu près aussi gros qu'au moment où le médecin lavait mis (six jours auparavant). Cela est inadmissible. Au moment de l'accouchement le tampon devait être tombé depuis longtemps, on ne comprend pas comment il avait pu se trouver collé sur le pordon ombilical ; en tout cas. six jours après son introduction il aurait dû être considérablement gonflé, autrement sa présence aurait été inefficace. 11 est certain que sur ce point la déclaration de l'inculpée est inexacte.
D'un autre côté la fille. C. dit qu'on lui a introduit dans les parties génitales une sonde qui, d'après la description qu'elle donne, aurait été une sonde destinée spécialement à faire des injections à l'intérieur de Tutérus (ou de la vessie). Là encore cette déclaration, fort grave au premier abord, devient peu vraisemblable quand on l'analyse d'après les explications de l'inculpée.
Tout d'abord on ne comprend pas pourquoi M. le D' L. aurait, dans les deux dernières séances, employé coup sur coup la sonde et le tampon. L'un ou l'autre de ces deux procédés aurait dû lui suffire ; il était inutile et compromettant pour lui de les combiner. En introduisant la sonde et en produisant ainsi une hémorragie très abondante, il devait naturellement penser que cette manœuvre amènerait le résultat désiré, et il n'était nul besoin de placer encore un tampon à l'intérieur du col. En outre. M. le Dr L., qui n'a pas fait d'injections à travers cette sonde, n'avait aucune raison de choisir cet instrument pour pratiquer des manœuvres abortives; il n'est pas plus commode qu'un autre instrument, il ne se trouve pas dans une trousse ou parmi les ustensiles d'un usage courant, car il est fort rarement employé;
enfin il est d'une forme assez singulière pour retenir l'attentioD de Topérée.
Si nous supposons un instant que M. L. a fait tout cela, qu'il a été un avorteur malhabile et imprudent, il reste encore d'autres points suspects dans le récit de l'inculpée. Il est fort improbable que l'hémorragie si abondante provoquée par l'introduction de la sonde ait été arrêtée aussi vite et aussi complètement que le dit l'inculpée; très improbable aussi qu'à la suite de ces deux Dpérations la fille C. n'ait éprouvé aucune douleur; très impro* bable encore que, la sonde ayant été introduite les 17 et 23 janvier, l'avortement ne soit survenu que le 29 janvier.
En ce qui concerne l'ingestion de médicaments ou de drogues, il nous parait que^ si ces substances ont été administrées, ce ne sont pas elles qui ont occasionné l'avortement. En effet, dans l'immense majorité des cas, les substances dites abortives ne peuvent interrompre une grossesse de plusieurs mois sans occasionner des troubles graves de la santé, et la femme C. assure s'être très bien portée jusqu'au matin du 29 janvier.
En résumé, la fille C. décrit, aussi exactement qu'on peut l'attendre d'une femme de sa condition, des manœuvres qui sont bien celles que doivent employer un avorteur ou une avorteuse. Mais la conduite qu'elle attribue au D^^ L. est, au point de vue purement technique, absurde et inutilement compromettante. En outre, la plupart des explications que cette fille donne avec beaucoup de précision et d'assurance sur le détail des manœuvres sont invraisemblables ou inadmissibles.
Si l'instruction établissait que M. le De L. est réellement coupable, il n'en resterait pas moins vrai que les déclarations de la fille C. sont inexactes sur un grand nombre de points.
D. Après ce qui précède il n'y a pas lieu de répondre à cette question,
E. 11 semble impossible que la fille C. ait inventé de son propre chef la description de l'éponge comprimée et de la sonde. H faut admettre ou bien qu'elle a réellement vu ces objets chez M. le D'* L. ou ailleurs, ou bien que quelqu'un les lui a dépeints.
Le 4 février 1894.