‹ Précis de médecine légaleChapitre 380 sur 410 · M. MÉGNIN · texte numérisé non relu

M. MÉGNIN

« Trois fœtus, dont deux à terme {u^ 166 Q et 467 M) et un plus jeune (no 168 P) entièrement momifiés et desséchés trouvés enveloppés dans un même linge et dans un jardin où leur présence n'avait pas été constatée la veille. Ayant été soumis à notre examen, voici ce que cet examen a produit :

(N« 166 Q.) Ce grand fœtus, largement à terme, comme l'indique le développement de ses follicules dentaires et ses longs cheveux noirs, est du sexe féminin. 11 est desséché, momifié et ne dégage aucune mauvaise odeur, seulement une odeur de vieux livre, de bouquin, de ranci assez faible ; il est enveloppé en grande partie d'un linge fin empesé par des liquides cadavériques et albumineux depuis longtemps desséchés; il est parsemé de taches pulvérulentes jaune de soufre produites par un cryptogame (Isaria ciirina Robin). Dans les plis du linge existent un grand nombre de coques de nymphes de diptères^ la plupart vides mais dont quelques-unes contiennent encore des nymphes à ud état de développement plus ou moins avancé. Le corps du fœtus^ débarrassé des linges qui l'enveloppant, se montre couvert intun et extra d'une poussière roussAtre, dans laquelle nous retrouvons des coques de nymphes semblables à celles des plis du linge et des myriades d'autres nymphes beaucoup plus petites et toutes vides, sauf quelques rares exemplaires qui contiennent encore de petits diptères morts au moment où ils allaient s'envoler et dans lesquels on reconnaît la Phora aterrima [L^i.). Dans la même poussière existent aussi, soit libres, soit encore enfermés, dans les grandes coques, soit seulement à l'état de rudiment d'ailes ou de portions de cadavres, de nombreux exemplaires d'un diptère

1 . L'inculpé avait d'abord prétendu que le squelette était celui d'un soldat prussien tué pendant la guerre. — Au cours de l'instruction.

rinciilpè s'est snicifit.^.

EPOQUE DE LA MORT DE TROIS FŒTUS 9i3

dont on ne connaissait pas encore les mœurs à l'état larvaire, la Cyrtoneura pabulorum. Enfin nous trouvons encore, toujours dans la poussière rousse^ des coques de nymphes remarquables par les serres simples du devant dont elles sont couvertes et qui caractérisent les larves des Anthomyia. On trouve même des débris de ces diptères et surtout des ailes avec les caractères cellulaires du groupe. Enfin la poussière elle-même est entièrement composée des déjections et des cadavres d'acariens» des espèces Tiraglyphus siro et Tiroglyphus longior et de leurs larves hypopiales. Les cavités splanchniques ne conservent plus aucun organe ; ils sont remplacés par une poussière analogue à celle de la surface du corps et de la même composition.

(N» 167 M.) Le second fœtus, un peu moins grand que le premier,mais paraissant néanmoins aussi être à terme, est enveloppé d'un linge fin de la même qualité que celui du précédent ; il est aussi au même degré de dessiccation et, de même, sans odeur cadavérique. Nous trouvons aussi à sa surface quelques coques de diptères et de débris d'insectes parfaits de mêmes espèces que chez le précédent (Cyrnoteura pabulorum, Anthomyia, Phora atterima) mais en très petit nombre et quelques-unes écrasées par les linges, ce qui semble dû à ce que, après l'invasion des pre- *mières mouches et de leurs larves, après un commencement de fermentation putride^ une enveloppe de linge plus complète a été appliquée sur le fœtus et a enfermé des larves qui ont été arrêtées dans leur développement et écrasées. Néanmoins il existe aussi de la poussière sur certaines parties du corps non en contact avec le linge d'enveloppe, et dans cette poussière plus grossière on trouve quelques tyroglyphes avec leurs larves hypopiales mais surtout, et en grand nombre, un acarien très différent, de la famille des Gamasides, du Trachynotus et d'une espèce non encore décrite par les aptérologistes et que nous nommerons Trachynotus cadaverum.

(No 168 P.) Le plus petit des trois fœtus et le moins âgé, car il est tout au plus né à terme, est dans le même état de dessiccation (|ue les précédents et ne dégage pas plus d'odeur; mais il était si bien enveloppé de plusieurs doubles du même linge que l'absorption des liquides cadavériques par ces linges a été assez active pour que la dessiccation ait pu s'ensuivre très rapidement — en raison surtout de sa petitesse — sans que les insectes non plus que les acariens y aient participé, ce qu'ils ne pouvaient du reste, puisqu'il leur était impossible de pénétrer jusqu'au cadavre. Néanmoins, en raison de l'analogie de l'état de dessiccation, nous estimons que la mort de ce fœtus doit remonter à la même époque et à la même année que celle des précédents.

Quelle est cette époque ?

ViBERT. Médecine légale. 7e édit. 58

914 HAPPOIITS MÉDICO-LÉGAUX

Nous estîmoDsque raction des grands dyptères (Cyrtoneura, Anthomyia) s'est exercée pendant toute une belle saison ; que Tannée suivante les Phora qui ne recherchent que des cadavres à moitié desséchés, ont continué et que les acariens ont terminé cette seconde année en brodant sur le tout ; mais ceux-ci sont tous morts et paraissent Tétre depuis longtemps, ce qui nous autorise à porter à un minimum de trois ans le temps qui s'est écoulé depuis la mort des fœtus les plus grands.

La connaissance des mœurs et des habitudes des insectes et des acariens dont nous venons de parler nous permet de tirer d'autres inductions. Les diptères des espèces Cyrtoneura pabulorum et ceux du genre Anthomyia sont entièrement rurales; c'est donc dans une localité rurale ou voisine de champs que les cadavres des fœtus ont été exposés à l'action des insectes. De plus, si ce fœtus no i66 a pu être conservé dans un grenier, comme l'iodiquent les espèces acariennes qui ont achevé Tœuvre de dessiccation, le fœtus no 167, après avoir séjourné un certain temps dans le voisinage du grenier, a été réenveloppé de nouveau et transporté au voisinage d'un fumier ou d'un jardin comme l'indique la présence de Tacarien gamaside le Trachynotus ({n\ s'en est emparé et qui n'habite jamais l'intérieur des habitations, mais toujours les fumiers ou amas de détritus organiques.

Quant au plus petit des fœtus il a pu rester sans inconvénient dans le voisinage du premier, mais nous n'avons aucun indice pour nous renseigner sur le lieu où il a été enfermé.

En somme, l'identité du linge fin qui a enveloppé chacun des trois fœtus à l'origine indique qu'ils l'ont été sans doute par la même main, et qu'ils se sont desséchés dans différents endroits d'une habitation rurale, bien qu'ils aient été trouvés à Paris.

XX m. — Examen de cheveux et de lâches de sang.

— M. MALA8SBZ —

Je soussigné, Louis-Charles Malassez, docteur en médecine^ directeur adjoint au laboratoire d'histologie du Collège de Fraace, commis, par une ordonnance de M. Jules Jaudin, juge d'instruction au Tribunal de première instance du département de la Seine, à l'effet de procéder à l'examen d'un linge, et de me prononcer sur la question de savoir :

io Quelle est la nature des taches dont il est maculé ; — si ce sont des taches de sang ou de matières provenant de la décom> position d'un cadavre ;

2o S'il y a trace de cheveux qui soient adhérents à cette pièce de linge ;

EXAaiEN DE CHEVEUX ET DK TACHES DE SANG 915

30 En cas d*affirinatioii, si ces cheveux sont ceux d'un eufant nouveau -né.

Ayant prêté serment, certifie avoir fait les examens microscopiques suivants :

A, ISxamen des taches, — Le linge présente deux espèces de taches ;

1« A la périphérie du linfçe, des petites taches verdâtres ;

2o Au centre, une large tache brunâtre.

La couleur verdAtre des petites taches pouvait faire supposer qu'elles étaient dues à du méconium, mais les examens microscopîques et microchimiques n'ont rien révélé qui puisse confirmer ou infirmer cette hypothèse.

La grande tache centrale brunâtre ressemblant à certaines taches de sang altéré, la présence des globules sanguins, celle de la matière colorante du sang, ont été recherchées.

lo Recherches des globules sanguins, -^ Des fragments de serviette étant détrempés dans du sérum artificiel [solution de sulfate de soude à 5 pour iOO), on peut en détacher des fragments d'une matière brunâtre que Ton dissout dans le même sérum.

Examinés au microscope, on. trouve çà et là, au milieu d'éléments divers : globules de graisse, débris d'insectes et de végétaux, poussières et granulations diverses de nature indéterminée, des globules rouges de sang.

Ils sont, en général, réunis par petits groupes ; ils appartiennent au type circulaire, mais ils sont, pour la plupart, plus ou moins déformés ; beaucoup ont la forme de cuvette, quelquesuns sont sphériques. Les plus petits ont 4;* (quatre millièmes de millimètre), les plus grands 5 ^^(cinq millièmes de millimètre) ; la moyenne dei3 mensurations a donnée p, 5. Ils sont très pou colorés.

2o Recherches de la matière colorante. — D'autres fragments de serviette sont lavés à l'eau distillée ; ils donnent une solution brunâtre, louche ; filtrée, la solution devient transparente. Examinée au microspectroscope, sous des épaisseurs diverses, elle ue donne aucune des raies d'absorption qui caractérisent la matière colorante du sang.

La solution évaporée lentement laisse une matière brune. Cette matière mêlée avec un peu de chlorure de sodium et d'acide acétique, puis chauffée jusqu'à ébullition, ne donne pas, après refroidissement, de cristaux de chlorhydrate d'hématine.

Conclusions, — Sur ^existence du sang, — Les globules du sang trouvés dans la recherche n^ J ont, malgré les altérations qu'ils ont subies, des formes si caractéristiques, que leur présence suffit à elle seule pour affirmer avec certitude l'existence du sang sur le linge examiné.

Les résultats négatifs obtenus dans la recherche de la matière colorante du sang (recherche no 2) ne sont pas contradictotres, comme on pourrait le supposer au premier abord. En effet, pour obtenir des résultats positifs dans ce genre de recherches, il faut que la matière colorante existe en certaine quantité. Or. dans le cas actuel, il peut se faire, ou qu'il y ait eu peu de sang répandu, ou que le sang répandu en certaine quantité se soit altéré» les globules perdant leur hémoglobine, l'hémoglobine se détruisant.

La première de ces deux hypothèses est peu vraisemblable en raison de l'étendue de la tache et des points divers où l'on a pu y retrouver des globules ; la seconde, au contraire, est confirmée par ce fait que la tache se trouve sur un linge saisi dans un champ, qu'elle a dû, par conséquent, être exposée à toutes les intempéries de l'atmosphère, lesquelles altèrent le sang. Il est même étonnant que dans de telles conditions des globules rouges aient pu se conserver aussi bien.

2^ Sur la quantité du sang répandu. — Le petit nombre de globules sanguins retrouvés sur la serviette, l'absence ou la faible quantité de matière colorante du sang, prouvent qu'actuellement il existe peu de sang sur la serviette. Mais^ ainsi que je viens de le dire, il a dû en exister une quantité beaucoup plus considérable à un moment donné. Toutefois, il est impossible de dire, même approximativement, quelle a été cette quantité.

2« bis. Sur l'époque à laquelle le sang a été répandu. — L'altération du sang ne dépendant pas uniquement du temf)s écoulé, mais surtout des divers agents atmosphériques ou autres, auxquels il a été soumis, il a été impossible de dire à quelle époque il a été répandu.

3o Sur la nature du sang. — La forme circulaire des globules trouvés sur le linge, l'absence de noyaux, montrent que ce ne sont pas des globules d'oiseaux, de poissons ou de reptiles, ou de batraciens, mais bien des globules de mammifères ; quant aux dimensions de ces globules, il est bien évident qu'elles ne sont plus ce qu'elles étaient quand ces globules étaient vivants ; une sphère aplatie constitue un disque dont le diamètre est plus grand que celui delà sphère d'où il procède ; de même pour les globules, lorsque de discoïdes (ce qui est leur forme normale) ils deviennent sphériques, leur diamètre diminue. Nos globules sanguins, qui tous se rapprochent plus ou moins de la forme sphépique, ont donc des diamètres plus petits que ceux qu'ils avaient lorsfju'ils étaient vivants et discoïdes. Or, en tenant compte de cette diminution de diamètre, ainsi que de la dessiccation, on voit qu'ils se rapprochent des globules humains adultes et de ceux de plusieurs de nos animaux domestiques (lapin, chien, par exemple).

Page 1