‹ Précis de médecine légaleChapitre 384 sur 410 · M. VALLON · texte numérisé non relu

M. VALLON

(in Traité de pathologie mentale, sous la direction de Gilbert Ballet).

T., manouvrier, habite avec sa mère la banlieue de Paris. Le 19 septembre, il était venu à Paris voir sa sœur/Son beau-frère l'avait trouvé toii/rfrd/tf, et, après avoir bu avec lui une seule consommation, l'avait reconduit jusqu'à la place de la Bastille^ pensant qu'il allaitprendrele train à la gare d'Orléans pour retourner chez lui.

Eha effet, T. se dirigeait vers la gare quand, arrivé place Mazas, il donna un coup de couteau à un passant.

Voici comment la victime a raconté le fait : « Je passais place Mazas, vers 8 h. du soir, quand un individu que je ne connais nullement s'est avancé vers moi et, sans m'adresser la parole, m'a tout à coup planté un couteau dans le cou. Je n'ai d'abord rien senti, mais en entendant le ressort d'une arme, couteau ou pistolet, je ne savais, j'ai porté ma main à mon cou, j'ai senti que le sang coulait à flots ; j'ai voulu l'arrêter en mettant le doigt sur la plaie, mon doigt y est entré complètement. L'homme qui m'avait frappé s'était sauvé ; j'ai couru après lui en criant : à l'assassin ! On Ta arrêté et on m'a conduit chez un pharmacien avec lui. Je ne peux concevoir le motif pour lequel cet homme m'a frappé ; il ne paraissait pas ivre ».

T. est petit, mais il paraît vigoureux. Il présente de Tasymétrie crânio-faciale: un aplatissement de la tête au niveau des temporaux ; sa voûte palatine est ogivale. Au moment de notre examen,

formés dans le môme temps, et étaient tous nettement visibles après une demi-heure.

1. Ce rapport a été rédigé il y a 4 ans, ce qui explique pourquoi les conclusions ne sont pas qlus affirmatives.

RAPPOUTS MEDICO-LEGAUX

nous constatons chez lui un tremblement très net des mains et de la langue. II est calme^ lucide et répond convenablement aux questions que nous lui posons. Son intelligence parait médiocre ; il sait lire, mais à peine écrire ; pourtant il aurait fréquenté l*é* cole jusqu'à Tâge de 13 ans. Il nous fournit sur l'acte qui ramène devant la justice, et sur l'emploi de son temps dans la journée où il l'a commis les renseignements suivants :

Le dimanche^ 19 septembre, levé vers 5 h. ift, il a travaillé jusqu'à 1 1 heures à charger de la pierre sur un bateau. A 7 heures il amangé du pain avec du fromage^ethu un verre d'eau dévie: à 11 heures il s'est laissé entraîner par des camarades, et a bu trois absinthes. Il a déjeuné chez sa mère et, suivant l'habitude, ils ont bu de la boisson faite avecdes raisins secs. Après déjeuner, il a pris un café sans cognac, puis il a fait sa toilette et s'est rendu à Juvisy à l'enterrement d'un ami. Là il a bu un verre de vin rouge. A 3 heures il est monté dans le train pour Paris. En arrivant^ il s'est rendu chez son beau-frère ; il s'est promené dans le quartier avec sa famille, puis entre 6 et 7 heures, après avoir pris un verre de vin, il a quitté son beau-frère dans l'intention de regagner la gare d'Orléans. — A partir de ce moment-là, ilve sait plus du tout ce qui s'est passé, il n'en a gardé aucun souvenir. Le lendemain il s'est réveillé au poste ; il croyait avoir été arrêté pour ivresse. Quand on lui a dit qu'il avait donné un coup de couteau à un passant, il ne pouvait pas le croire. T. ne sort pas de cette explication, et à toutes les questions qu'on lui pose, il répond : « Que voulez-vous que je vous explique, je ne me rappelle rien ».

Il assure qu'il n'est pas méchant, que jamais il n'a frappé personne, ni eu de querelle avec qui que ce soit. 11 ne connaissait pas sa victime ; il ne l'avait jamais vue ; il n'avait donc aucun motif de lui en vouloir.

En ce qui concerne ses antécédents, il nous fournit des renseignements qui peuvent se résumer ainsi :

Jamais il n'a été sérieusement malade. 11 a fait deux chutes, il y a plusieurs années, dont une de la hauteur d'un premier étage en montant des seaux sur une échelle ; mais ces chutes n'ont eu aucune conséquence. Il a eu deux attaques de nerfs, la première en octobre 1896, la seconde il y a 6 mois chez sa mère ; il ne sait pas ce qui s'est passé ; mais à la suite, pendant plusieurs jours^ il a éprouvé une douleur et des picotements dans la bouche ; la langue lui brûlait comme du feu ; il ne pouvait que difficilement mâcher ses aliments (cependant il ne présente pas de cicatricesde morsures lie la langue). Tous les 10 ou 15 jours il est pris d'étourdissemenls ; sa vue se brouille il est obligé d'arrêter son travail et de s'asseoir ; cela ne dure que quelques minutes ou même

HEURTHB COMMIS PAK UN KPILEPTIV^UË 923

quelques secondes. Il a fréqueUimeDt des maux de télé qui siègent au niveau du front. ,11 indique la région pariétale gauche comme sensible au toucher. 11 dort mal habituellement ; il rêve de son travail, et parfois il lui semble être monté sur quelque chose d'où il tombe. Il affirmecependant qu'il ne se grisait jamais ; il buvait bien quelquefois une goutte, une absinthe ; mais c'était rare. Jamais il n'avait autant bu que le jour où on Ta arrêté.

La mère de T., bien qu'âgée de 57 ans seulement, a peu de mémoire. Elle et un de ses gendres m'ont fourni les renseignements suivants.

Le père de l'inculpé est mort à la suite d'un refroidissement. La famille se compose de 6 enfants : 3 filles et 3 garçons, qui se suivent à i8 mois d'intervalle ; l'inculpé est le cinquième. Tous sont bien portants, sauf une fille de 25 ans, mariée^ qui est su> jette à des crises de nerfs (très vraisemblablement des attaques d'hystérie).

L'inculpé a été à l'école, mais il n'a rien appris. lia été ajourné deux années de suite pour le service militaire, en raison de son défaut de taille ; il devait partir dans le courantdenovembre.il a eu trois attaques de nerfs : la première au commencement d'octobre 1896 ; c'était la nuit, il travaillait avec ses deux frères à la gare d'Orléans à décharger des marchandises. Tout à coup, sa figure s'est retournée ; il a fait un tour sur lui-même, puis est tombé sans connaissance ; il s'esl débattu^ on l'a emporté et couché ; il est resté assez longtemps avant de revenir à lui.

Les deux autres crises ont eu lieu chez sa mère : une fois il a fait la grimace, puis il s'est raidi, de l'écume lui est venue à la bouche ; il n'est pas tombé, sa mère a pu le retenir sur la chaise où il était assis. — La deuxième fois, les choses se sont passées à peu près de la même façon ; sa mère a pu le retenir au moment où il allait tomber.

Il souffre habituellement de grands maux de tête, et jusqu'à 18 ans il a uriné au lit presque toutes les nuits.

De l'examen auquel nous nous sommes livrés, des renseignements que nous avons recueillis, quelles conclusions pouvonsnous tirer ? Pour nous, il n'est pas douteux que nous nous trouvons en présence d'un jeune homme atteint d'épilepsie. Les attaques décrites par la mère et le beau-frère sont certainement de nature comitiale. Les étourdissements que T. dit éprouver ne sont autre chose que des vertiges épileptiques. Nous trouvons d'ailleurs, en dehors des crises mêmes, d'autres faits en faveur de répilepsie ; de l'asymétrie crânio-faciale, des céphalagies habituelles, de l'incontinence nocturne d'urine jusqu'à 18 ans.

On ne saurait attribuer les crises convulsives à l'hystérie, car il n'existe chez T. aucun stigmate de cette névrose.

Quant au fait incriminé, il présente bien également les caractères d'une impulsion comitiale ; c'est un acte brusque, soudain, violent, non motivé, n'ayant laissé aucune trace dans la mémoire. Un détail cependant pourrait faire nattre quelques doutes sur la nature épileptique de cet acte : c est que T. a cherché à fuir. Mais ce n'est pas là un motif suffisant pour mettre en doute le caractère comitial de l'acte. Si le plus souvent Tépileptique, en pareille circonstance, reste immobile, comme cloué sur place auprès de sa victime, parfois au contraire il fuit à la vue du sang:, à la vue des personnes qui veulent s'emparer de lui, devinant, dans un état de subsconcience, plutôt que comprenant exactement^ qu'il court un danger.

Un dernier point: T., bien que depuis longtemps atteint d'épilepsie, ne s'est jamais, semble-t-il. livré à des actes violents ; il est probable que s'il a frappé, contre son habitude, c'est que ce jour-là il avait commis des excès alcooliques inusités. L*alcool a joué le rôle d'appoint dans l'impulsion comitiale.

Conclusions, -^ 1° T. est atteint d'épilepsie.

âo C'est très vraisemblablement sous l'influence d'une impulsion épileptique qu'il a commis l'acte dont il est inculpé ; il ne saurait donc en être rendu responsable.

30 II est nécessaire de mettre T. à la disposition de rautorité administrative, afin qu'elle pourvoie à son placement dans unasîle d'aliénés.

T. a bénéficié d'une ordonnance de non lieu, et a été envoyé à l'asile de V^illejuif, où il a fait un très long séjour. Il a eu de fréquents vertiges et quelques attaques d'un caractère nettement comitial. Sous l'influence d'un traitement par le bromure de potassium, ces accidents ont disparu à peu près complètement, et il a été rendu à sa famille.

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