TENTATIVE DE MEURTRE PAR UN ALCOOLIQUE
équilibré ; envers certaines personnes il est d'une indifférence un peu singulière, envers certaines autres il passe d*un excès à l'excès opposé. Il a cessé, par négligence, toutes relations avec son pèrt et son frère, seuls parents qui lui restent. Il a vécu plusieurs années avec une maîtresse dont il a eu deux enfants qu'il a d'abord g'ardés après son mariage, maijs qu'il a ensuite définitivement abandonnés et confiés à l'assistance publique. A l'égard de sa femme légitime, il montre maintenant une affection exaltée, qu'il lui reproche de ne jamais avoir assez partagée ; il rejette sur elle la responsabilité du crime qu'il a commis, ayant été exaspéré, dit-il, par la froideur qu'elle lui témoignait. Quand on aborde ce sujet, on le voit presque toujours éclater en larmes et en sanglots, et se livrer à une scène de désespoir bruyant. Cependant, s'il faut en croire Mme A., l'inculpé était vis-à-vis d'elle presque toujours maussade, grondeur, grossier, souvent brutal et violent. Il avait, à toute occasion, la menace à la bouche, faisait mine de jeter son enfant parla fenêtre quand il criait, cherchait des rasoirs pour couper le cou à sa femme. Ta blessée une fois à coups de ciseaux, etc.
Les défectuosités de l'état mental que nous venons d'indiquer doivent être attribuées pour une large part à l'alcoolisme ; mais elles peuvent aussi être rattachées à d'autres troubles du système nerveux qu'A* aurait présentés dès sa première enfance.
Les renseignements fournis sur ce point par les témoins manquent de précision. Il semble établi cependant que l'inculpé, au moment où il s'est fracturé la cuisse, vers l'âge de 5 ans, aurait présenté un état « léthargique (?) » très prolongé, et qu'ensuite il aurait eu de fréquentes attaques convulsives qualifiées d'épileptiques. Il n'est guère admissible que ces attaques aient été de nature épileptique : elles ont cessé vers l'âge de 10 à 12 ans, et A. ne se les rappelle même pas. Il est probable qu'il s'agissait de crises hystériques, lesquelles, lorsqu'elles surviennent à cet âge, non seulement témoignent d'une perturbation profonde des fonctions du système nerveux, mais sont encore de nature à exercer une influence pernicieuse sur le développement des facultés intellectuelles et morales.
Quant à l'alcoolisme, il se manifeste chez A. par des signes non douteux, notamment par l'insomnie, des cauchemars spéciaux, des hallucinations nocturnes, par des vomissements de pituite le malin. L'inculpé reconnaît du reste avoir fait des excès d'absinthe, excès qui, au dire de sa femme, auraient été considérables et très fréquents.
Mais, ainsi qu'il arrive ordinairement aux individus dont le cerveau est déjà débile pour une cause quelconque, c'est surtout par des troubles de l'état mental que l'alcoolisme s'est manifesté
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chez A. C'est sous l'influence de l*alcool et de l'absinthe que se sont développés ou «exagérés les désordres psychiques dont il portait le germe. L'affaiblissement et les perversions de la mémoire, l'obnubilation intellectuelle, Tinstabilité et Texagération des sentiments que l'on trouve chez l'inculpé, sont des traits que l'on est habitué à rencontrer chez les névropathes alcoolisés. 11 convient d'ajouter que chez de tels individus les troubles de Tétat mental sont singulièrement aggravés par une émotion violente ou prolongée, que chez eux l'ivresse apparaît facilement, mênae avec une dose légère d'alcool que supporterait impunément un homme sain, et qu'elle prend une forme spéciale, à manifestations absolument psychiques, exaltant les passions, entravant la délibération intérieure, de sorte que l'idée se traduit instantanément en un acte. On ne saurait nier même que Tacte accompli dans de telles conditions ne laisse parfois que des souvenirs fort confus ou s'efface entièrement de la mémoire.
Il nous parait donc admissible qu'A, ne se souvienne plus que très imparfaitement de la scène du crime« bien que sur ce point nous n'ayons pas de certitude complète. En tout cas, nous pensons que chez cet homme, à l'esprit depuis longtemps troublé, le chagrin, la colère ou le dépit suscités par le départ de sa femme ont été augmentés encore par l'ingestion de l'absinthe, et nous croyons que lorsqu'il a tiré sur sa belle-mère et sur sa femme il se trouvait dans l'état particulier que nous venons de décrire, état certainement pathologique, et qui ne comporte pas une pleine et entière responsabilité.
Mais, à notre sens, ce serait aller trop loin que de décharger A. de toute responsabilité. Le fait, relevé par l'instruction, que l'inculpé s'est présenté chez sa belle-mère, muni d'un revolver, semble indiquer que s'il n'a pas formellement prémédité son crime, il en a tout au moins envisagé l'éventualité et s'est ménagé le moyen de l'accomplir. Pendant cette période en quelque sorte préparatoire, il était, nous le croyons, déjà sous une influence maladive, mais non pas telle qu'elle ait pu lui enlever absolument tout contrôle de lui-même. Enfin, même en ne tenant pas compte de cette circonstance, même en envisageant le crime comme spontané et nullement prémédité, il n'en reste pas moins vrai que si l'inculpé a été surexcité par la passion au point même d'agir momentanément comme un inconscient, c'est en vertu d'une intoxication alcoolique qu'il s'est donnée lui-même. On ne saurait donc, à notre avis, le placer sur la même ligne qu'un véritable aliéné, victime d'une fatalité inéluctable, pour lequel le médecin a le devoir de réclamer le bénéfice d'une irresponsabilité absolue.