CHAPITRE YII
BACILLE DE LA MORVE
Le B. de la morve ( Bacillus mallei) a été découvert, en 1882, presque simultanément par Bouchard, Capitan et Charrin, en France, et par Lôffler et Schütz, en Allemagne, Lôffler a fourni une description complète, en 1886.
A) — Isolement, cultures
1° Isolement. — On étale le pus morveux sur plusieurs tubes de pomme de terre . Si le pus est trop impur, on inocule d’abord sous la peau de la cuisse du cobaye, et on ensemence le pus du ganglion inguinal, avant qu’il soit abcédé.
2° Caractères généraux des cultures. — Aérobie strict. Température limite = + 25° à -f- 42°. Température optima = -f 35° à 38°.
3° Cultures sur milieux solides. — A. Sérum. — Le sérum de cheval est préférable. Dès le deuxième jour : colonies semitransparentes, devenant blanches et opaques en vieillissant.
B. Gélose. — Dès vingt-quatre heures : bande blanche, visqueuse, demi-transparente. Plus tard : s’épaissit et devient opaque.
Sur gélose glycérinée : culture plus abondante, envahissant toute la surface .
La gélose glycérinée à la pomme de terre permet d’obtenir rapidement des récoltes abondantes de corps bacillaires.
BACILLE DE LÀ MORVE
Culture de quatre jours. Culture de huit jours.
Bacillus mallei. Cultures sur pomme de terre (Hutyra et Marek).
faut une gélatine ne fondant qu’à + 23», car le microbe ne végète pas à + 22°.
CARACTÈRES MICROSCOPIQUES
D. Pomme de terre. — C’est le milieu de 'choix. La culture est caractéristique , surtout sur les pommes de terre riches en amidon et alcalinisées (faire tremper ayant la stérilisation, pendant trois heures, dans une solution de soude à 5 p. 1000). Dès le deuxième jour : enduit épais, visqueux, humide et luisant, ressemblant à une mince couche de miel, d’abord ambre jaune. La colonie envahit bientôt toute la pomme de terre qui devient verdâtre, pendant que la colonie prend une teinte marron chocolat, et devient opaque comme de la colle (fîg. 231). Les colonies sont caractéristiques ; elles ne se rapprochent que de celles du B. pyocyanique , qu’il est facile de distinguer avec la réaction de la pyocyanine (coloration bleue par l'ammoniaque du pigment du B. pyocyanique, la culture de morve n’est pas modifiée, voir p. 209).
Plusieurs races de Bact. coli, Y Ascobacterium luteum, un bacille voisin du B. pyocyanique (Van den Burg), le Bac. pseudo-tuberculosis rodentium donnent sur la pomme de terre un enduit jaune, puis jaune-brun dont la connaissance complique le diagnostic de la morve par la culture.
4° Cultures en milieux liquides. — Les cultures en bouillon sont troubles dès la vingt-quatrième heure ; elles abandonnent plus tard un dépôt blanchâtre.
B) — Caractères microscopiques, coloration
1° Morphologie. — Bâtonnets droits ou légèrement incurvés, de 3 à 5 p. de longueur sur 0,3 p à 0,5 p de largeur. Les extrémités sont arrondies. Dans le pus les bacilles sont associés par deux ou groupés en amas. Dans les cultures, ils sont isolés. Dans les cultures anciennes, les formes filamenteuses renflées en massue, sur leur trajet ou à l’extrémité, ne sont pas rares. On a décrit des formes actinomycotiques (Marx, Conradi, etc.) dans les cultures et dans les lésions.
2° Mobilité. — Peu mobile.
3° Spores. — On trouve dans le protoplasma du microbe.
BACILLE DE LA MORVE
des corpuscules (corp. métachromatiques) qui se colorent bien par les méthodes applicables aux granulations décrites par Neisser dans le bacille diphtérique.
Les renflements des formes filamenteuses ont été considérés comme des spores (Cabpano).
4U Coloration. — Il se colore assez mal avec les solutions aqueuses de couleurs basiques d’aniline, mieux avec les solu-
Fig. 232.
Bacille de la morve. Préparation de pus (coll. Institut Pasteur).
tions à mordant : thionine phéniquée, bleu de méthylène alcalin de Lôffler (solution alcoolique concentrée de bleu de méthylène 30 cc. -f- 100 cc. solution aqueuse de potasse à 1 p. 10.000), etc.' Il ne prend pas le Gram. Son protoplasma se colore irrégulièrement.
Pour la coloration dans les coupes on aura recours à la méthode de Nicolle ou à l’acide acétique à 1 p. 100 additionné de quelques gouttes de tropéoline 00.
C) — Caractères biologiques
1° Vitalité, Virulence. — Très fragile. Les cultures meurent en moins d’un mois et sont détruites en quelques minutes par un chauffage à -f- 55°. Leur virulence est très grande,
ACTION PATHOGÈNE
elle fléchit lentement lorsque les microbes mènent longtemps la vie saprophytique, mais même après plusieurs années le bacille de la morve est encore pathogène. La culture sur gélose à la pomme de terre fait baisser la virulence et la vitalité plus rapidement que le développement sur gélose Martin (M. Nicolle).
La dessiccation en l’absence de matière organique (culture) détruit rapidement (2-3 jours) les bacilles; dans le pus les bacilles résistent beaucoup plus longtemps (20 jours). Un chauffage de quelques minutes à -f- 100° stérilise les organes. Le B. est très sensible aux antiseptiques : le sublimé à 1 p. 1000, le phénol à 3 p. 100 le détruisent en quelques minutes.
Le B. morveux de provenance humaine est plus virulent que celui de provenance équine (Bulloch, 1905).
On peut exalter la virulence par le passage sur certains animaux (spermophile, lapin).
Pour conserver longtemps l’activité du Bac. de la morve, on étend du sérum normal de cheval de 3 p. d’eau distillée (pour le rendre incoagulable) et on stérilise. Dans ce milieu on délaie des B. morveux recueillis sur gélose, de façon à avoir une émulsion épaisse, que l’on garde à la glacière en tubes scellés.
2° Agglutination. — Mac Fadyean (1896), Foulerton (1897) ont signalé, la propriété agglutinante du sérum des animaux morveux. Voir Sérodiagnostic, p. 604.
En traitant Y âne ou la chèvre par des injections de cultures chauffées, Kleine a obtenu un sérum agglutinant qui peut servir à diagnostiquer l’espèce bactérienne.
D) — Action pathogène
1° Action naturelle. — La morve est une maladie des solipèdes. Elle peut être transmise à certains animaux domestiques (boeuf, mouton, chèvre, carnivores) ; l’homme est exposé à contracter la maladie.
Chez les solipèdes suivant la rapidité de l’évolution on distingue la morve aiguë et la morve chronique, et suivant ses localisations on décrit la morve proprement dite étendue aux
BACILLE DE LA MORVE
muqueuses et aux parenchymes et la morve cutanée ou farcin.
La morve aiguë se termine presque toujours par la mort en 8 à 30 jours. La morve chronique peut rester latente très longtemps, avec des poussées subaiguës plus ou moins fréquentes. La guérison est possible au début de l’infection.
Fig. 233.
Coupe d’un nodule morveux (Macé).
Le B. existe dans tous les produits de sécrétion ou d’excrétion infectés au contact des lésions spécifiques (fïg. 232). Dans les tissus les bacilles perdent peu à peu leur propriétés pathogènes. Le sang des solipèdes ne renferme qu’exceptionpellement le bacille morveux et même dans la morve aiguë (Nocard). Lôffler l’aurait trouvé dans le sang de l'homme. Le lait n’est jamais virulent. Le muscle n’est pas virulent, mais la moelle osseuse, les ganglions peuvent renfermer le bacille morveux, aussi la viande doit être considérée comme dangereuse.
L'infection naturelle du cheval s’effectue par ingestion.
2° Action expérimentale. — A. Ane. — L’animal le plus sensible. L’inoculation donne la morve aiguë. 11 suffit de scarifier la peau du front et de la frotter avec la matière morveuse ou une culture virulente. Alors qu’il n’existe encore aucune lésion locale, la température monte au-dessus de 40 degrés. OEdème local. Ulcération. Engorgement ganglionnaire. Jetage.
Mort en 5 à 20 jours. A l’autopsie : éruptions vésiculeuses, ulcérations, sphacèles sur la muqueuse de la cloison nasale et des cornets ; dans le poumon : granulations et foyers hépatisés. Les bacilles sont innombrables dans toutes les lésions. L’inoculation sous-cutanée engendre, en trois ou quatre jours, un vaste ulcère, riche en bacilles, avec 40°. Mort en cinq à vingt jours, avec lésions aiguës.
Fig. 234.
B. Cobaye. De Orchite morveuse du cobaye.
suite après l’âne, comme
sensibilité. C’est l’animal de choix pour l’expérimentation.
Inoculé sur le dos, par scarification , il succombe en quarante jours environ. Chancre local. Tubercules miliaires, à centre purulent, dans la rate, le foie, le poumon et les ganglions.
L’inoculation sous- cutanée provoque un abcès local, tuméfaction et abcédation des ganglions, amaigrissement, mort en trente jours. Tubercules généralisés (fig. 235, 236). Parfois, si l'inoculation a été pratiquée chez le mâle, vers le dixième jour, il se produit de l’orchite.
BACILLE DE LA MO-RVE
L'inoculation 'péritonéale est l'opération de choix. Si le pus est trop impur , on peut commencer par une inoculation souscutanée et injecter un second cobaye avec le pus ganglionnaire (avant l’ouverture de l’abcès) du premier. Elle doit toujours être pratiquée chez le mâle. On note tout d’abord de l’œdème des bourses et de la verge, de la paresse des testicules qui demeurent dans le scrotum et s’y fixent par des adhérences. Les parties malades peuvent acquérir de l’un ou des deux côtés un volume considérable. A la surface du scrotum apparaissent des pustules, des taches livides, on peut assister à l’ouverture des collections génitales. La lésion atteint son maximum vers le dixième jour (fig. 234) . Mort en 12 à 13 jours quelquefois en 4 à 8 jours. On constate, au début sur la vaginale, la présence de fines granulations jaunâtres entourées d’une aréole congestive ; plus tard les deux feuillets de la séreuse sont étroitement soudés par un exsudât purulent, épais, riche en bacilles Le testicule est atrophié. Nicolle a signalé l’existence d’une forme ectopique caractérisée par la persistance du testicule dans l’abdomen .
Pour obtenir les lésions génitales chez le cobaye adulte (les cobayes jeunes de deux semaines à deux mois contractent la forme ectopique) il faut inoculer de très petites quantités de produits ou de bacilles morveux. La dose d’un centième de centigramme de bacilles humides convient généralement bien [(Nicolle) , bacille servant à la préparation de la malléine à l’Institut Pasteur] des doses plus petites provoquent encore la localisation (un millionième de centigramme). (Voir plus loin : Diagnostic, p. 596).
Les cobayes femelles sont plus résistantes que les mâles à l’inoculation péritonéale.
L’inoculation cardiaque détermine une éruption pustuleuse (oreilles, scrotum, vulve), des ostéopériostites, de l’orchite et de l’épididymite vraies.
C. Mulet. — Moins réceptif que l’âne, plus que le cheval. L’inoculation cutanée donné une morve subaiguë ou chronique, avec chancres de la pituitaire et tubercules morveux du poumon.
D. Cheval. — Forme identique, mais plus chronique encore.
ACTION PATHOGÈNE
L’inoculation par scarification de la peau ou sur la pituitaire donne un chancre local. L’ingestion de cultures donne des tubercules pulmonaires (Nocard) ; dès le quinzième jour, l’animal réagit à la malléine ; il peut guérir et être infecté de nouveau par ingestion.
E. Bovidés. — Considérés comme réfractaires, on peut déterminer par inoculation intra-veineuse une infection analogue à
la morve du cheval (nodules pulmonaires, ulcérations des cavités nasales (Riegler et Ciuca, 1906).
F. Mouton, Chèvre. — L’infection est facilement obtenue.
G. Porc. — Réfractaire, à moins d’affaiblissement, par une maladie antérieure (Cadéac et Mallet).
H. Chat. — Très sensible. Ulcères avec accidents métastatiques sur les articulations et les viscères. Mort en quinze à trente jours.