CONSIDERATIONS HISTORIQUES
ConsidëralioDS générales sur la marche des sciences d'observation. — Phases historiques de la paléontologie humaine. — Première phase. Emploi des pierres taillées dans les cérémonies religieuses des anciens. Histoire des pierres de foudre, Sotacus, Pline, Marbode. — Deuxième phase. Persistance de la tradition. — Troisième phase. Constitution d'un âge préhistorique pour l'Europe par l'étude des céraunies. — Agricola, Boèce de Boot et Mercati. — Quatrième phase. Application de l'ethnographie comparée aux instruments de pierre. — JussieUi Mahudel, Progrès de l'archéologie, Eccard, Stobée, Goguet. — Cinquième phase. Cuvier et son école. — Boucher de Perthes, Schmerling, leurs contemporains et leurs successeurs. — Travaux récents.
Consldératlona généraliea.
Si ron compare révolution des sciences de même ordre, n'ayant d'ailleurs entre elles que des rapports éloignés, on voit se produire des manifestations de même nature dans des milieux très-différents, séparés par de longs siècles ou par de vastes espaces. Et Ton est frappé, non-seulement de l'identité des phénomènes intellectuels auxquels .on assiste, mais aussi des rapports semblables qu'ils présentent dans leur enchaînement.
Vague et mystique à son début, toute science d'observation subit ensuite le» joug de Tautorité, qui, tout en sanctionnant quelques vérités bien établies, impose en même temps à l'esprit humain de nombreuses erreurs. Peu à peu celui-oî se dégage de ses entraves, et la lutte commence contre la tradition. Les observations se multiplient ; incomplètes d'abord et superficielles, elles se précisent de plus en plus. La méthode se substitue au système, et la science se fonde sur des bases inébranlables.
L'anthropologie préhistorique , quoique d'origine fort
gbap. i«.i phases historiques. g
récente ainsi qu'on Ta dit plus haut, a cependant passé par ces diverses phases. Les écrivains de l'antiquité et du moyen ftge représentent les deux priemières, qui s'étendent jusqu'au XVI® siècle. La troisième commence à Agricola pour s'étendre jusqu'à Jussieu et Boucher de Perthes, qui inaugurent la quatrième et la cinquième.
Nous nous proposons de passer en revue dans ce chapitre ces diverses phases d'évolution, en glissant rapidement sur les deux premières. La troisième présente à nos yeux un bien plus grand intérêt : l'étude des écrits qu'elle nous a laissés nous montre en effet, appliqués pour la première fois à l'étude des origines de l'homme, les principes généraux qui guident encore les observateurs contemporains. Les raisonnements de Boucher de Perthes sur l'homme quaternaire, appliqués par M. Bourgeois dans ces derniers temps à l'homme tertiaire, d'autres savants les avaient faits du xvi« auxviii® siècle sur l'homme préhistorique. Comme les anthropologistes de nos jours, ils cherchaient au delà des monuments écrits les traces de l'humanité naissante ; l'idée fut la même, la méthode fut la même, et les résultats sont exactement comparables. Cet immense passé que nous ont révélé les travaux tout récents des Boucher de Perthes, des Lartet, des Lyell, ils l'ont entrevu en partie. La lumière s'est faite par eux sur une première période de l'histoire dès races primitives ; et c'est vraiment sur leurs traces que marchèrent, sans le savoir, les illustres savants qui fondèrent, il y a dix ans, la paléontologie humaine. Présenter en tête de ce travail un résumé de ces écrits, aura, pensons-nous, l'avantage de réparer une injustice en comblant une regrettable lacune (1), et en rétablissant l'enchaînement naturel des idées qui se sont succédé en Europe sur l'ancienneté de l'homme.
(1) MM. Morlot et de Rossi ont fait dans ce sens de louables efforts. (Cf. Morlot. Les premiers pas dans l* étude de la haute antiquité, in-S^' de 8 p. extr. des Âeles de la Société Jurassienne d'émulation pour 1864. (Anal, par M. de Mortillet. {Mat. pour Vhist. positiv,, etc. T. l, p. 192.) — M. S. de Rossi. Rapporta sugli studi e suite seoperte paleoethnologiehe nel bcicino délia campagna Romanaj etc. Rome, 1867^ in-8<>, avec pi. p. 6 et suiv., 24 et suiv. On trouvera dans les ReligiiiVs il guiianiae d'excellentes notes historiques de M. Ed. Lartet. Voyez aussi lQhhoQ,k,V Homme avant l*histoire, trad. fr. Paris, 1867.
10 PREMIÈUË £T DEUXIEMES PHASES. [Ghap. ^^
Première et denxléme phases. — Histoire des pierres de fondre. — nine, Harhode et leurs s«eeessei
Considérés par les uns comme autochthones et tout à fait locaux, regardés par les autres comme issus d'un couple unique qui aurait peuplé la terre par voie de migration, les premiers hommes passaient généralement chez les écrivains de l'antiquité pour avoir vécu, à une époque plus ou moins reculée, dans un état de civilisation inférieure (1). Pline les représente comme habitant des antres (2). Hérodote, Platon, Agatarchide , Diodore de Sicile, Strabon , d'autres auteurs encore, témoignent qu'il fut un temps où le monde était privé de l'usage des métaux. Quelques-uns d'entre eux avaient même supposé à ces hommes des anciens jours des mœurs qui s'éloignent peu de celles que la science leur attribue maintenant avec certitude. Mais il ne semble pas qu'ils aient eu des preuves directes de l'existence de ces civilisations, dont une vague tradition leur avait sans doute apporté le souvenir (3).
La tradition religieuse avait cependant conservé longtemps à Rome comme en Egypte, en Judée ou chez les Phéniciens, les monuments de ce lointain passé (4). Sotacus, Pline, Marbode, etc., lès avaient eus entre les mains.
Mais par une de ces confusions inexplicables dont l'histoire des sciences nous, fournit tant d'exemples, ces pierres polies en forme de haches (jBg. 1 et 2) qui furent longtemps la seule démonstration de l'existence d'hommes préhistoriques, ces instruments furent pris par eux pour des météorites et confondus comme tels avec certains fossiles, bronties (échinodermes) ou glossopètres (dents de poissons), etc. Les céraunies
(1) Cf. Ed. Larlet, op. dt. IV. Chronologie comparée. (Ann, Se, Nat,, %• série, t. XV. p. 5132.)
(2) Anieàtpecui erant pro donUbus. {HUt. Nat., lib, VU, c. 57.)
(3) U. Hérod., 1. VU. — Plat., de Leg., 1. lU.— Agalarchid. in Phol., c. 48. •«- Oiod.» I. 3. — Strab.. xv. etc.
(4) Cf. Tit. Liv.. 1. I, c. 24. — Cf. Vowius, Theolog, Gent., 1. VI.
Cb*f. l-.] CËRAUKIBS OU PIERRES DE FOUDRE. Il
(on nomme ainsi ces diverses pierres célestes de jf^cpauvôç. tonnerre) étaient vénérées religieusement; Sotacus les nomme sacrées {{). On les plaçait parfoisdans le diadème des dieux (2).
ilteliquiw AqiUtankœicii^i. Ed. UrlculH. CtirJslf.p. IS.)
Elles figuraient dans les mystères des prêtres de Cybèle (3) et dans les cérémonies féciales{i). Elles représentaient les pierres que Saturne avait dévorées au lieu de ses enfants.
Jupiter ayant obtenu la vie et l'empire par la pierre, la pierre qu'il envoyait avait une grande puissance : par son aide OQ gagnait des batailles, on prenait des villes, on s'emparait
(I) Plin., Hiii. Nal., I. XXVll. c St.— Gf.Clioil., De raplu Proterpiaœ. (3) Orelli, /ntcripf.n. ï510,Gild Jans Rossi, op. cil., p. 7. — Capella, lib. 1, |87 ei7B., (3J Arnobins, 1,11. c. 15. —Cf. Plin., HiK, Ao(.,l. XXXV, c, 12. (t) Tit. LIT., loc. eU.
i% PLINE ET MARBODE. [Gbap. !«'.
des flottes (1). Elle garantissait de la foudre, elle préservait des naufrages, elle faisait gagner les procès. Par elle le sommeil était doux et les songes agréables ; elle agissait comme astringent et antiphlogistique (2).
Les naturalistes en distinguèrent plusieurs sortes, d'après les couleurs, les formes ou les provenances; mais leurs dissertations sont trop vagues pour nous fournir des indications utiles; notons cependant, en passant, que Tune des formes, alors connues, les avait frappés par sa ressemblance avec celle delàhàche (Similes securibus . Sotacus, op. Plin. xxvii. 51),
Les détails sur les céraunies ne sont, nulle part, plus abondants que dans le poëme de la Dactylothèque , qui a pour auteur un certain Marbode, qui paraît appartenir à la décadence romaine (3). Cette citation nous dispensera de toutes celles que nous aurions pu emprunter aux écrivains subséquents qui n'ont rien ajouté au texte que nous reproduisons.
Les superstitions des Grecs et des Romains pour les pierres de foudre semblent avoir été partagées par les barbares ; du moins Prudence nous montre-t-il des Germains portant sur leurs casques d'or d'éclatantes céraunies (4) et Jussieu, Stobée, etc. ,
(1) Plin, HUt. Nat., 1. XXVII, c. 81. — Etc.
(2) Cf. Galen., Simpl. Medic., 1. IX et de Comp. Pharm,, I. VI, c. 4.— Aetius, Tetrabibl., I, 2,. 24. —P. OEgineta, 1. VII. —Elc.
(3) DeCerauneo. Venlorum rabie cùm turbidus sestaat aër,
Gùm tonat horrendum, cùm fulminât ignaeus sether, Nubibus illisis, cœlo cadit iste lapîllus, Cujas apud Graecos exstat de fulmine nomen.
mis quippe locis quos constat fulmine tactos Iste lapis tanlùm reperiri posse putatur.
Unde Gerauneos est graeco nomine dictus, Nam, quod nos fulmen, Graeci dixere ceraunum. Qui caste gerunt hune à fulmine non ferientur Sed neque navigio per flumina vel mare vectus. Turbine mergetur, nec fulmine percutietur.
Ad causas etiam, vincendaque prœlia prodesl.
Et dulces somnos et dulcia somnia prsestat Huic dantnr binae species, totidemque colores Gristallo eimilem Germania * mittere fertur, Caeruleo tantum infeclum, ru ti loque colore Mittit et Hispanus similem fulgore Pyropi.
{Marbodei Galli poetœ vetustistitni Daetylotheca SchoUis Georgii Pictorii Villin-
gani.,. iUustrata. Basileae, 1585, in-S», c. XXll, p. 32.) (4) Prudent., Psyehom, y. 470.
* Carmania, dans Pline; la Garmanie, province d'Orient. (Cf. Strabo., lib. 111.)
Chap I«'.] persistance DE LA TRADITION. 13
nous affirment-ils que chez les peuples du Nord, comme chez les Chinois, la vénération pour ces objets est très- ancienne (1). On la retrouve, à un bien moindre degré sans doute, chez bon nombre de paysans du nord et du midi, qui attachent à la conservation de ces pierres plus d'une idée superstitieuse.
Il en fut ainsi pendant tout le moyen Age ; on montait ces armes en bijoux, qui se portaient au cou ; on attendait même quelquefois de cette coutume plus que les anciens n'en auraient attendu, par c une relation indigne, > dit Mercati, relation à laquelle nous ne nous arrêterons pas (2).
On trouve encore les céraunies employées, mais exceptionnellement, à quelques usages dans l'industrie : les cordonniers s'en servent pour la chaussure de dames, les doreurs les utilisent, les orfèvres polissent, avec leur aide, les métaux précieux, etc. (3).
Cependant, les idées scientifiques restent «tationnaires ; l'origine céleste des pierres de foudre est toujours admise sans contestation, sur la foi de Pline et des autres. D'Isidore de Séville à Albert le Grand, et de celui-ci à Cardan, c'est toujours le même spectacle : l'esprit d'autorité s'impose aux hommes de science, qui se traînent les uns après les autres dans l'ornière de la tradition.
Troisième Phase. — ConstUntion d*an Age préhistorique pour l'Enrope par l'étnde des eéraniiles. — Agrieola, Boèee de Boot et Hereatl.
Telles étaient les croyances générales sur ce que nous appe Ions aujourd'hui les instruments de l'âge néolithique, lorsque parut l'important ouvrage d'Agricola, qui marque l'avénement d'unescience nouvelle, la minéralogie (4).I1 décrivit, mieux
(1) Mém. Aead. Se, 1723, iû-4^ p. 6.|— ififiani Stobœi Opuscula. Danlisci. 1752/ in-4«, p. 166, etc.
(2) Mercati, Metallotheea Vatieana, opus posthumum auctoritale ei munificentia Clementii undecimi P, M, e tenehris in lucem eductum, etc. Romse, 1717, in-f», p. 246. ^Stobceus, loe, ciU p., i80-182.
(3) Id. Ibid. p. 241-242.
(4) G. Agricola, De ortu et causis sublerraneorum, etc. Basileae, 1558, in-f«, p. 257.
14 A6R1C0LA. [Ghap. 1«^
qu'on ne Tavait fait jusqu'alors, la çéraunie, la brontie^ ieglossopètre, sans pouvoir cependant se garder de quelque confusion. Dans son livre, comme dans ceux des autres minéralogistes de la même époque, il est souvent difficile de distinguer ce qui est de notre domaine de ce qui appartient à l'histoire des roches et des débris fossiles. Écrivain descriptif avant tout, Agrioola s'est, d'ailleurs, bien plus attaché à connaître la forme, les dimensions, les couleurs, etc., des pierres travaillées qu'il avait sous les yeux, que leur véritable origine. Je dois faire observer cependant qu'aux affirmations des auteurs anciens, sur les pierres de foudre, il a substitué une formule dubitative. Il ne semble pas convaincu que la brontie tombe avec le tonnerre ou la pluie, ni que la céraunie soit lancée avec la foudre. Ce sont pour lui des croyances populaires {crédit vulgus); premier pas qui mènera bientôt Boèce de Boot, Mercati et leurs successeurs à la connaissance de la vérité.
Conrad Gessner ne fit faire à la question aucun progrès sérieux, abusé par les affirmations de Kentmann, son ami. Celui-ci que l'on a longtemps cité en Allemagne, en Danemark, etc. , comme un observateur digne de foi, et qui possédait, paraît-il, une grande autorité (1)., fut, au xvi*^ siècle, le principal défenseur de l'origine céleste des silex polis. Crédule à l'excès, préoccupé d'ailleurs des théories des écrivains anciens sur ce sujet, séduit peut-être par les explications bizarres de Paracelse et de ses disciples (à), Kentmann prétendit que lotijours on tirait les céraunies du sol en des lieux où le tonnerre avait frappé un arbre, une maison, eic. Dans ses collections il conservait vingt pierres peut-être dont il indiquait les provenances (3). C'étaient des haches polies, des marteaux perforés, elc, tombés, disait-il, à Vienne, à Torga, à Ileburg, à Juliers, à Siplitz, etc.Mais avait-il assisté en personne à l'admirable phénomène de leur chute ? Les avait-il, du moins, recueillis
(1) Cf. G. Gessner, De rerum fomlium, lapidum etgemmarum,,. liber Tiguri. 1565, in-12, f« 62. ¥•. — Olaus Wormius, Muséum Wormianum seu hist. ter, TOinffr, tom uaiutaX, quam artific. etc. Amstei. 1655, in-4«, p. 75, etc. • (2) Cf. Paracelse, De meteoris, C. de lapide è cœlo.
(3) G. Gessner, Catalogus rerum fotsilium lo. Kentmanni ap. De omni rerum fostilium génère. Tiguri, 1665, in-12, f» 30.
Ghap. I".] GESSNER ET KENTMANN. «5
Itti-méme à Tendroit précis où le tonnerre avait marqué sa trace? La lecture de ses catalogues ne nous autorise pas à l'affirmer. Il a cependant plusieurs fois détaillé les témoignages sur lesquels il faisait reposer sa conviction ; la pierre de Torga, par exemple, avait été tirée du sol par un jeune homme, après l'orage du 17 mai 1561 ; celle deSiplitz, il la tenait de paysans qui l'avaient recueillie sous un chêne déraciné par la foudte ; une autre pierre lui venait d'un maçon digne de foi, qui l'avait extraite de la profondeur de douze coudées, où le tonnerre avait été l'enfouir I
Et c'est d'après des affirmations de c^tte valeur que des savants tels queGessner, Worms, Lang, Bohn (I), etc., continuèrent à défendre, contre toute évidence, le système que leur avaient légué les auteurs de l'Antiquité.
Cependant l'étude même des textes grecs et latins, profanes et sacrés , que l'imprimerie vulgarisait avec tant d'ardeur , leur aurait appris que si Pline, Marbode, Solin et d'autres encore avaient enseigné les doctrines qu'ils partageaient euxmêmes, Ennius, Tite-Live, etc., avaient eu quelque connaissance de l'usage vrai des céraunies (2).
Ennius leur eût montré des silex {sicilices) employés à tailler les voiles, Tive-Live leur aurait raconté les rites qui précédèrent le combat des Horaces où la victime fut frappée d'un couteau de silex. Dans Hérodote, ils auraient appris quel rôle jouait la pierre d^Éthiopie dans l'embaumement sacré des Égyptiens; enfin, les livres des Hébreux leur auraient enseigné l'usage des couteaux de pierre dans la cérémonie de la circoncision (3).
Même, il eût été facile à un lecteur attentif de ces écrivains célèbres de restituer jusqu'à un certain point les mœurs des anciens jours ; Homère , chantant ses guerriers armés de bronze , et connaissant à peine le fer ; Suétone, montrant Auguste occupé à chercher, dans les grottes de Caprée, « les énormes membres des bêtes fauves, réputés des os de géants,
(1) M. J. Bohn, De Cerauniâ. Lipsiae, 1661, ii>-4*, p. 5.
(2) Ënn. ap. Festum. — Tit. Liv., 1. 1. c. M. ete.
(3) Hérodote, HUL H. 86. — Moïse, Exodut, c. IV, v. 25. — Jos. c. V, r. i.
iô BOÈGE DE BOOT. [Ghap. I•^
elles armes des héros (c'étaient des cérâunies assurément) ; Pline et Hyginus, contant la première lutte des Africains et des Égyptiens, lutte à coups de bâton; Horace et Lucrèce enfin, n'attribuant au premier homme comme instrument de défense, que ses ongles et ses dents ; il n'eût pas été difficile de tirer de la seule comparaison de ces différents textes une théorie préhistorique qui se serait bien peu éloignée de celle que nous admettons aujourd'hui (1) .
Boèce de Boot, qui n'avait que rarement recours à cette source de précieux renseignements, rejeta néanmoins d'une manière presque absolue les théories physiques, chimiques et météorologiques de ses contemporains, quoique, suivant sa propre expression, « repousser ces opinions vulgaires, fût s'exposer à passer pour un fou (2). Sans Kentmann et quelques autres, il se serait rangé, dit-il encore, au nombre de ceux qui faisaient de ces pierres « des marteaux, des coins, des haches ou des socs de charrues, ou tous autres instruments percés d'un trou pour y placer un manche, • mais en tombant dans une erreur commune à quelques naturalistes de ce siècle, qui consistait à les considérer comme des instruments de fer transformés en pierre par le temps.
L'honneur de constituer sur ses véritables bases l'archéologie préhistorique devait appartenir à un érudit Italien, Mercati (3), dont l'ouvrage resté manuscrit fut publié plus tard sous le pontificat de Clément XI, par Lancisi et P. Assaltus (4).
En même temps qu'il rapportait les glossopètres aux lamies dont elles représentent les dents (p. 325), l'auteur delà Jlf^ïAa/lothèque établit tout d'abord, en parlant des cérâunies, qu'il est impossible de prouver que, là où on les trouve après un orage,
(1) Cf. Hésiod., Tkeogon., v. 722, 726, 733. Op. et Dies, v. 150-151. — Borner., Iliad.» VI, 47-48, etc. — Pausan 111, 3. — Suet. in Aug., c. 27. — Plin., 1. VII, c. 57. — Hygin., Fab., 274. — Horat. Sat. \, 3, 99. — Lucret., v. 1136, 1282, etc.
(2) Boetius de Boot., Gemmarum et lapidvm historia. Edit. Toll. Lugd. Batay. 1636,in-8, p. 482.
(3) M. de Rossi a, ie premier, remis en lumière les travaux de MercaU, dans son Rapport, cité plus haut, p. 10-11.
(4) Voy. plus haut, p. 13.
CHAf. 1-.] LA HËTALl/JTRËQUB DE HERCATI. 17
elles n'existaient pas auparavant. Ces pierres, dont il affinnait l'origine- terrestre, l'homme les avait jadis utilisées. Au delà des âges connns, Hercati entrevoit, dans un passé lointain, une époque caractérisée par l'absence complète des métaux. Un caillou grossier, un morceau de bois, et, plus tard, des os et des ossements , puis des silex travaillés, furent les premiers outils humains. (P. 244.)
Fig. 3.
Fjg 3 — Inilramenls prlmlllfs d aprèi
» Ceux qui étudient l'histoire, écrit-il à propos de ces derniers, pensent que ces objets ont été détachés par un choc de silex très-durs pour servir dans les folies de la guerre : les plus anciens des hommes ont eu pour couteaux, en effet, des lames de silex. 1 Et il cite quelques-uns des textes que nous avons précédemment mentionnés. Plus bas, parlant des premiers habitants de l'Europe Occidentale : a H n'y avait pas là, dit-il, deferquifrappâtlesyeux; leurs barques, leurs demeures, ils fabriquaient tout avec des pierres aiguisées, s
Ces pierres, c'étaient les céraunies en formes de coins
18 PREUIËRES ËTaOBS PRÉHISTORIQUES SUH L'ITALIE. [Cbàp. I«. (cuneatœ, Lancisi en a représenté sept), de lames (tenues laminœ, ce sont les couteauidontun bon dessin donne la forme si connue) et de flèches {sagiltatœ). Ces dernières taillées, à l'aide de la percussion, en forme de triangle plus ou moins allongé, plus ou moins aigu, se terminent vers l'extrémité qui doit être liée au trait par une Ugtile que l'on fixe dans le manche (1). Ne se reporte-t-on pas involontairement en lisant ces descriptions si précises aux travaux actuels de l'école préhistorique italienne ? Mercati avait, sous les jeux, quelques flèches, telles que l'on en rencontre assez fréquemment
Pi(. 8.
aujourd'hui en Ligurie, en Toscane, dans les provinces napolitaines ou dans les environs de Rome. Les planches de la Métallothéque qu'a publiées Lancisi sont d'ailleurs parfaitement comparables aux figures qu'ontdonnées dans ces
(1) Mercali, op. c
Chap. I«.] luttes chronologiques. 19
derniers temps MM. Cocchi (i), de Rossi (2), Issel (3), Angelucci,etc. (4).
Dans ses descriptions, comme dans ses théories, sur Torigine des pierres travaillées, Mercati devance de deux siècles ses contemporains, et Ton n'a qu'un regret, en lisant ce chapitre, c'est qu'il ait dû attendre pour voir le jour que la munificence d'un Pape, ami des sciences, vint le tirer de la poussière de la bibliothèque Yaticane (1717). La doctrine préhistorisque de Mercati n'est malheurement pas à la hauteur de ses autres théories. Écrite au xv!*" siècle, dans la capitale des États de l'Église, pour célébrer les riches collections des pontifes romains, publiée sous les auspices des congrégations, la Métallothèque devait nécessairement s'inspirer des croyances mosaïques. Mercati s'efforça d'accommoder sa découverte à la chronologie de la Bible, et de placer son Age de pierre entre Adam et Tubalcaïn, l'inventeur des métaux. Cette adaptation, suivie de tant d'autres de plus en plus insuffisantes, s'est cependant maintenue presque sans discussion jusque dans quelques livres de notre siècle.
Tant quela théologie domina les débats scientifiques, il en fut ainsi, en France et en Allemagne, comme en Italie et en Angleterre. Les luttes chronologiques, si vives à celte époque, se circonscrivirent dans les limites étroites qu'assignaitla tradition à l'existence de l'homme sur la terre. Lorsque La Peyrère publia son traité des préadamites , que les Pythius, les Hulsius,les Revins, et d'autres illustres inconnus attaquèrent avec tant d'ardeur, c'est au sixième jour de la grande semaine qu'il fit seulement remonter la création des gentils antérieurs à Adam (5). Lorsque l'abbé Pezron, combattant Scaliger et les
(1) L Cocchi, Di aleuni resti umani e degli oggeUi di umana induttria dei tempi preistoriei raeeoUiin Toteana. {Ext, des Mem, Soc, Ital. Se. Nat, 1865, in-4*.)
(2) De Rossi, op. eit, fig. ii, 12, 13. 20.
(3) Issel. Résumé des recherches concernant Vandenneté de Vhomme en Ligurie, {Congrès internat, éP Anthrop. et d*Arch, préhistoriques, 2* session. Paris, 1867, p. 88 et fig. 14 et 15. M. Issel a bien yoniu mettre à notre disposition ces denx figures.)
(4) A. Ângelucci, Le armi di pietra donate da sua maestd il Re VUt. Emm, al Mus. naz, d'artiglieria, Torino, 1865, in-4*.
(5) Sy^terna iheologieum ex preadÊimilarum hypothesi, pars prima, 1655. — Cf. Hulsius, Non-ens prœadamiticum, sive confutatio Vani et Socinizantis eujusdam
20 INFLUENCE DE LA THÉOLOGIE SUR* LES SCIENCES. [Chap. I".
autres chronologistes, se mettra en campagne au nom des Septante contre la Vulgate^ il fera tout un volume pour prouver que la terre doit avoir quinze cents ans de plus (i).
Cette influence de la théologiese retrouve jusque dans les histoires de géants, dont fourmillent les écrits du Moyen Age et de la Renaissance, histoires que certains textes bibliques avaient accréditées, et dont saint Augustin, Boccace, Kircher, Lambecius, ChassaniondeMonstreuil,Gessner,Valerius Cordus, etc., faisaient les frais de narration. On se contentera de rappeler, en terminant ce paragraphe, la molaire humaine de la CitédeDieu (lib. XV, c. 9), dont on aurait fait une centaine de dents d'un homme ordinaire ; le géant de Reyden, près Lucerne, dont la taille était de neuf coudées ; le squelette humain , trouvé à Rome, en ISOO, plus haut, disait-on, que les murailles de cette ville ; le colosse de Trapani ; les géants d'Anvers et de Bruxelles enfin , sur lesquels Chassanion et Van-Gorp disputèrent longuement, et qui furent ramenés par ce dernier à leur véritable nature ; -ces hommes des anciens âges étaient des éléphants (2). Le fossile promené dans toute l'Europe, par le charlatan Mazuyer, sous le nom de Teutobochus, roi des Cimbres, était un mastodonte découvert à Château-Langon, en 1613 (3J. Les os de cet animal retrouvés, en 1832, par M. Jouannet, dans un grenier de Bordeaux, figurent aujourd'hui dans la galerie de paléontologie du Muséum. [Arm., xi.)
Les sciences anatomiques n'avaient pas marché dû même pas que les autres sciences, auxquelles ressort l'anthropologie
Somnii, quo S, Scripturœ prœtextu ineautioribus nuper imponere eonatus est quidam Anonymus anie Adamum primum homines fuisse in mundo, Lugd . Batav. 1656, in-i2. — Pythius, Responsio exetastiea ad traetatum, ineerto auetore, nuper editum, eui titulus : Prœadamitœ. Lugd. Batav. 1656, in-12, etc.— Voyez A. de Qualrefages, Unité de f espèce humaine. Paris, 1861, p. 5.
(1) Pezron, ^antiquité des temps, rétablie et défendue contre les Juifs et lesnQuveaux chronologUtes. Paris, 1704, in-12.
(2) Cf. Goropius Becanus, Origines Antwerpianœ, I.II. — - De gigantibus eorumque reliquiis authore /. Cassanione Monostroliense, Basileae, 1580, pet. in-8.
(3) Tissot, Discours véritable de la vie, de la mort et des os du Géant Teutoboeus, etc. Lyon, 1613. — Voir sur l'histoire de cette découverte et du procès scientifique auquel elle a donné lieu, Quesnay, Recherches critiques et historiques sur la chirurgie en France, Paris, 1744, in-4% p. 273 et suiv. — Blainvllle, Écho du monde savant, 1835, p. 234. —Éd. Fournier, Variétés hUloriques et littéraires, t. IX, p. 241. (Bibl. Elzévir de Jannet.)
Chap. ^^] ERREURS ÂNATOMIQUES. Si
préhistorique ; Ton connaissait depuis quelque temps déjà la nature vraie des armes de pierre , que Ton commettait encore les erreurs ostéologiques les plus grossières. Habicot ne distinguait pas le squelette de l'homme de celui du proboscidien de Château-Langon (1). Scheuchzer publia comme humaines contre l'opinion de Baier des vertèbres de poissons (2). Un peu plus tard, il donnait encore comme appartenant à notre espèce les débris d'une salamandre gigantesque trouvée à Œningen (3) . Il faudrait tout un long chapitre pour énumérer seulement les erreurs accumulées sur ce sujet par les trois derniers siècles.
Ajoutez à cela que la notion des caractères qui distinguent les corps fossiles des corps simplement incrustés était loin d'être acquise des naturalistes de ce temps. Et vous vous expliquerez le nombre considérable de têtes, de pieds, etc., pétrifiés, qui ornent les cabinets, depuis Bernard Palissy jusqu'à d'Argenville (4).
Toutes ces erreurs, Van-Gorp, Riolan, Naudé(S), ont fait de vains efforts pour les renverser. Ce qu'ils n'avaient pas pu accomplir, il était réservé à Cuvier de l'exécuter ; avec l'immense autorité que lui donnaient ses admirables travaux sur les ossements fossiles, il fit table rase d'un passé, qui, s'il avaitlégué à notre siècle quelques faits bien observés, s'était chargé de nombre de légendes apocryphes, propagées par des écrivains crédules ou ignorants.
(i) Gigantostéologie ou diteours des os d*un géant, Paris, 1613, in-8% etc. — Voir Quesnay, loe. ât,
(2) Scheuchzer, Piscium querelœ et vindieiœ. Tiguri, 1708, in4», p. 12 et lab. m.
(3) Schenchzer, Homo diluvii testis, Tiguri, 1726. Cette salamandre est TAnirias Seheuchzeri,
(4) Bernard Palissy, OEuvres, Ed. Cap. Paris, 1844, in-12. — D'Argenville, Oryetologie, Paris, 1755, in-4», p. 329 et suiv., pi. XVII.
(5) Riolan, Gigantomaehie, Paris, 1613, in-S». — Gigantologie, Paris, 1618, in-8». — G. Naudé, An vita hominum hodiè quam olim hrevior, Gaesenae, 1634, petit in-8».
32 QUATRIÈME PHASE. [Chap. W.
Quatrième phase. — Applleatlon de l'ethnographie comparée aux Instruments de pierre. — Jnsslen et Mahudel, Progrès de l'arehéologle. — Eecard, Stobée» Gognet.
Avec de L'Écluse et Belon , la science avait cessé d'être locale; aux matériaux recueillis sur place par les observateurs de tout ordre, venaient se joindre, comme un complément nécessaire , ceux qu'allaient chercher dans les contrées les plus éloignées tant d'intrépides explorateurs. A la suite des expéditions de diverse nature qui sillonnaient les mers lointaines, les Européens se trouvaient pour la première fois en présence de ces populations sauvages dont l'étude devait jeter tant de lumière sur l'histoire des premiers habitants de l'Europe. Nos voyageurs faisaient connaître ces mœurs inconnues , ils décrivaient avec plus ou moins de détails les armes ou les habillements, les demeures ou les sépultures des tribus qu'ils avaient visitées , et rapportaient même parfois en Europe les produits de ces primitives industries.
Jussieu eut ainsi en communication quelques armes américaines, haches, coins et flèches du Canada et des îles Caraïbes, et, le premier, il établit un saisissant parallèle entre ces instruments et ceux de l'Ancien Monde, qu'un grand nombre d'hommes instruits prenaient encore, au commencement du xviiie siècle, pour des pierres de foudre. Dans un mémoire lu à l'Académie des sciences en 1723 (1), il fit remarquer que les pierres travaillées avec tant de patience par les Américains (flg. 6) et employées par eux, à défaut de fer, à armer les flèches ou à fendre le bois , sont semblables à celles qu'on recueille dans nos contrées. D'où il conclut que « notre continent a été anciennement habité par des sauvages, » que « les mêmes besoins, la même disette de fer, » leur auront « imposé la même industrie. » Leurs outils devenus inutiles ont
(1) Me Jussieu, De Vorigine et de Vusage des pierres de foudre, {Mém.Acad, Se., 1723,in-4«, p. 6.)
Cbaf. I«.] JUSSIEU ET L'ETHMOGBAPHIE COMPARÉE. M
été ensevelis en grande quantité dans la terre, s'y sont conservés € etToilà les pierres tombées avec la foudre (1). » Fig. 6. f'g- 1-
Fig. 6. — Hiche [>oli« en diuriie. (Amérique Ai Sud.) Fig. T. - BKbe poJle «u diorilc. (Indee iiiliiHB.) (itdlguiiB AqmiatiicŒ, P. 15,)
Ce discours donnait le coup de grAce au > préjugé des céraunies ■ et à la doctrine qui faisait de ces formes, comme de tant d'autres, des^eux de lanature {%).
Il fondait, en môme temps, l'archéologie comparée, qui plus tard devait donner, sous la plume des Boucher de Perthes, des Niisson, des Lartet, des Tylor, des Lubbock, de si merveilleux résultats. Appliquant immédiatement à l'étude des pierres polies de France, les principes qu'il avait posés,
(1) HitLAcai. St., 17!3, p. 17.
(1) Bernud PatUay avait forlement ébranlé cette dernière hjpothâge qne quelques saranla partageaient cependant encore, considéranl le coin od le fer de Biche comme des pitrrit naturttUi dont le caractère est d'être ainsi fignrées, • de la mAme nianiàre que la Sgore OTale, la cylindrique, ta prismatiqne el l'ori)iculaire, tont les caractères des cailloQi de Meudon, de l'tfmeraade, de quelques cristaux et des échiniies. • (lassien, op. cil., p. T.)
24 PROGRÈS DE L'ARCHÉOLOGIE. MAHUDEL. [Ghap. W.
Jussieu conclut de la comparaison qu'il institue, que ces instruments ont été travaillés par frottement, que les uns ont été fabriqués sur place, les autres apportés par des étrangers qui en faisaient une sorte de commerce ; le même trafic ayant lieu maintenant chez les sauvages qui nont pas de ces pierres dans les lieux qu'ils fréquentent (1).
Hahudel, auquel MM. Morlot et LeHon ont fait une trop belle place dans leur exposé historique, Mahudel ne suivit pas Jussieu dans cette voie féconde : les renseignements archéologiques que contient sa Dissertation de 1734 (2) sont néanmoins précieux à recueillir; deux planches, jointes à ce travail , renferment des dessins fort intéressants.
Au nom de Jussieu, il faut joindre ceux de Dampierre, de Frézier, de Lafitau, de La Condamine, d'UUoa et de bien d'autres encore , qui ont décrit l'âge de pierre d'Amérique, et qui, souvent, ont établi un parallèle instructif entre ces civilisations rudimentaires et celles des premiers temps de l'Ancien Monde (3) que les progrès de l'archéologie .faisaient de mieux en mieux connaître. Tandis que La Condamine, UUoa, etc., signalaient les armes de pierre dans les tombeaux des anciens Péruviens, Eccard, Rudbeck, Jacobée, Helving, Stobée décrivraient des instruments tout à fait comparables dans certaines sépultures de France d'Allemagne, etc. Dans ces immenses sépulcres , qui feraient croire à une force prodigieuse, si les ossements qu'ils renferment ne prouvaient pas que leurs constructeurs n'excédaient pas en taille et en force les hommes de nos jours, Eccard trouva la pierre ; il y trouva le cuivre, l'or et quelquefois l'argent, jamais le fer, et il établit le premier, sur des faits bien observés, la vérité des inductions des écrivains anciens sur la
(i) Gf. Compt. Rend.Àcad. Se,, t. LIX, p. 936; t. LXI, p. 303 et 311. -« Lnbbock, op,cU, p. 138. — Congr. Internat, Vans, 1867, p. 153, etc.
(2) Mahudel, Sur les prétendues pierres de foudre, {Hist. Aead, Inseript, et Belles-Lettres, t. XU, p. 163, Paris, 1740, in.4«.)
(3) Voyez Dampierre, Voy, aut. du monde, Amst., 1711, in-12, 1. 1, p. 93. — Frézier, Rel, d'un Voy. de la Mer du Sud aux côtes du ChUi et du Pérou, Paris, 1716, in-4*, p. 64, 109, SI 4. — Lafitau, Mœurs des sauvages américains, compa^ rées aux mesursdes premiers temps, Paris, 1724, 3 vol. in-4o. — La Condamine, Joum. du Voy, à V Equateur, 1751, in4*, p. 104. — Ulloa, Voy, hist, de VAmér, mérid., trad. fr., Amst., 1752^ in.-4s 1. 1, p. 384. — Etc.
Cair. !•] ECCARO, STOBâK, GOGDET. SS
successioii des Ages (i}. Hearne avait recueilli des renseignemenls du même ordre en Angleterre, sans en tirer le même parti. Goguet, dans son grand ouvrage sur les Origines, eut le mérite d'exposer avec méthode l'état des connaissances de son temps sur les âges préhistoriques. On retrouve, dans ce livre, Fig. 8. Fig. e.
Fi;. S etd. — Cisnn M sci« des PoLjutBieai.
avec les développements qu'elle comportait déjà, la doctrine des trois âges de la pierre, du cuivre et du fer, basée sur l'étude des textes anciens , sur les découvertes archéologiques récentes et sur l'ethnographie comparée, dont l'au-
{!) Eccard, De origine Germanorum eorumque eetvilittimii migraiionibvi ac rtftut geitù, Gtell, I7S0, ^ Joum. <U* Sav., déc. 17RI. — SUbiti Opuieuta. Dant, 1763, io-V. p. ItUI ei tab. VI.
36 VOYAGES DE CIRCUMNAVIGATION. [Chaf. 1*.
teur a su mettre en œuvre les précieuses indic«tioiis{l). Cette dernière science faisait alors, grice aux voyages de circumnavigation, un pas considérable. Les Bougainville, les Cook, les Forsler, les La Pérouse, les La Billardière, les Freycinet, les Choris, etc., avançaient considérablement l'étude Fig. 10.
Fig. 10. — Oohiire polynèsicii», d'iprès Coot. (T. Il, pi. XIV.)
scientifique des peuplades sauvages. Leurs descriptions et leurs récils, leurs dessins et leurs collections rendaient déplus en plus fructueuse la comparaison des industries, des mœurs et des usages ; il fut bientôt possible de compléter l'œuvre entreprise
Cnu. l".] L'AGE DE PIERRE D'OCÉANIE. * K
par Jussieu. Ce n'étaient plus quelques haches polies, quelques flèches taillées que les archéologues avaient entre les mains ; les voyageurs leur avaient rapporté des collections complètes d'outils en pierre des lies de la mer du Sud aussi bien que des lerres de l'extrême Nord. Ils pouvaient admirer, Fig. 11.
d'après ses plus beaux spécimens, l'induslrie océanienne (ftg. 8, 9, 10, H) et comparer ces produits à ceux qu'une in-
38 ETHNOGRAPHIE COMPARÉE. [Chaf. [•'.
dustrie similaire avaient semés à profusion dans le sol de l'Europe septentrionale.
C'étaient des doloires ou des haches (%. 10 et H] en jade, fixées sur bois dur, et liées au manche à l'aide de cordelettes de chanvre ou d'hibiscus, élégamment disposées, des ciseaux en pierre (fig. 8), des scies faites de dents de poissons, dont les
Fig. «.
Fi(. «.-
montures étaient ornées de fines arabesques (ûg. 9), des pierres de fronde analogues à celles de la Scandinavie, des pointes de flèches, des hameçons, des harpons, etc., etc.
La lecture des Toyages leur apprenait l'eiistence des moraïs des insulaires de la Société, sorte de tumuli comparables à ceux des anciens Européens, des sépultures à grosses pierres des lies des Amis, analogues à nos monuments mégalithiques, de ces pierres dressées de Viti semblables à nos menhirs, et de ces colossales statues de l'Ile de PAques (fig. 13), dont l'exécution à l'aide des seulsoutilsde pierre devait plus tard contribuer
Chap. 1-.] ETHNOGRAPHIE COMPARÉE. W
à expliquer les sculptures grossières de quelques-uns des monuments bretons de la période néolithique. Ilsy trouTSient des détails sur les habitations des sauvages de toutes races, qui leur permettaient de donner une explication plausible à certains faits archéologiques encore obscurs, tels que la présence de fosses rondes ou ovales sur l'emplacement de quel-
SibilatlDns sur pilotit ibi Arfaiis du hlvre de Dorél (HiranUe-Giiiiièe).
ques vieilles cités de l'âge de pierre (1) ou l'existence des monticules de coquilles de France ou de Danemark (Lyell, p. 15, not. 1). Ils y recueillaient eniin de précieux matériaux pour la reconstitution future des habitations lacustres de la Suisse, dont Razoumov^sky avait entrevu déjà la véritable nature (2) et
(1) Voj. noire aote 9, p. 34, de ra xwonde ëditian de Ljell. — Cf. Uorlillel, Mal. pour Vhùl. poiil., etc., t. I, p. 1S9. — Lubbock, op. cit., p. 129.
(1) C" de Hazoumowsky, Hitt. nat. du Joral et dt itt «noironi, et c«lU dti Iroù loei de Ntufehàtel, Morat et Bitnne, Lansanae, t7S9, in-8', 1. 11, p. lOS-KO. — Voj. DOIK note i, p. 32, de Lyell.
30 ETNOGRAPHIB COyPAElÉË. (Cha». I".
que les travaux de MM. Eeller, Troyon , Desor. Rùtimeyer, etc. , devaient faire revivre, dans la seconde moitié du m' siècle.
Il n'est pas d'exemple plus frappant des services rendus par l'ethnographie comparée, que celui auquel il vient d'être fait allusion. Qu'on lise les descriptions des auteurs nommés plus haut, qu'on se reporte ensuite aux récits ou aux planches
Fig. li.
de Cook, de La Billardière [pi. 28), de Dumoat d'CrvilIe (pi. 72, 73, 75, etc.)> ou du missionnaire Borghero (1), on sera frappé de la similitude de mœurs que présentent des trihus séparées par le temps et par l'espace, et l'on appréciera l'utilité pour la connaissance du passé d'une science qui nous met en présence de phénomènes actuels, presque identiques à ceux que nous cherchons à reconslitiier (voy. flg. 13 et 14).
(I) BvU. Soe. Gtogr., juillet 1866, p. S7.
Gbap. !•'.] CINQUIÈME PHASE. - L410MMK FOSSILE. 31
diiqidèiiie phase. — L'homme foeelle émmm les eavemee et 4 lee alUivloiie quaternaires. — Coller et eon éeole. — eher 4e Perthee et M. Lartet. — Travaux eomtemporalua.
Au delà des pierres polies et des monuments mégalithiques, le xvm^ siècle n'avait rien vu dans le passé de Thumanité.
Des savants qui se préoccupaient, il y a soixante-dix ans, des origines de notre espèce, les uns admettaient, avec Goguet, que les instruments de pierre étaient le produit d'une industrie consécutive au déluge, qui avait /atï perdre, disaientils, la connaissance des métaux; les autres, avec Mercati, Mahudel, etc., appliquaient à l'archéologie la doctrine du progrès continu, que les économistes professaient alors avec éclat, et fixaient comme limites à Fâge archéologique de la pierre les dix premiers siècles de la création mosaïque, qui séparaient, suivant eux, Tubalcaïn d'Adam (1). Mais personne n'avait osé s'écarter des limites imposées par la chronologie biblique.
n n'existait pas, du reste, pour les naturalistes de cette époque, de preuve irrécusable de l'existence d'hommes vraiment fossiles. Les ossements de Belgique avaient appartenu à des éléphants, ceux de Cérigo à des cétacés ; le fossile d'Aix était une tortue; la jambe du garde-meuble, un rayon de girafe ; Vhomme diluvien de Scheuhzer redevint salamandre.
Restaient quelques observations plus sérieuses recueillies en Europe et en Amérique; Cuvier, qui avait rendu l'immense service d'affranchir la science des entraves qui embarrassaient sa marche, n'eut pas de mal à démontrer que les anthropolithes du Port du Moule (fig. 15), rapportés de la Guadeloupe par Cochrane et Donzelot, appartiennent à une formation récente, un travertin « formé et journellement accru par les débris très-menus de coquillages et de coraux que les vagues détachent des rochers et dont l'amas prend une grande cohésion dans les endroits qui sont le plus souvent à sec. «
Il n^était pas aussi facile de récuser les ossements humains
(1) Cf. Mahudel, toc. eiL, p. 163.
3S TRAVAUX DE CDVIER. [Chap, I«.
de Sehlotheim, de Spallanzani, d'Esper ou de Buekland. Hais ,ces débris avaient été recueillis daus des grottes on dans des brèches osseuses ; trompé par les observations qu'il avait faites lui-même dans quelques cavernes du midi de la France, Cuvier crut pouvoir poser en principe que dans
Fig. is.
de telles conditions, les os humains se trouvent accidentellement mêlés aux ossements vraiment fossiles. Les découvertes qu'on vient d'énumérer rentraient dans cette règle, et Cuvier, en bonne logique, refusait de donner la qualité de fossile» aux
Chap. !•'.] CUVJER ET SON ÉCOLE. 33
ossements qu'on avait exhumés de tels gisements. Il ne niait pas d'ailleurs d'une manière absolue l'existence de l'homme paléontologique ; il eut seulement le tort d'attribuer une trop grande valeur à des faits négatifs, a Ce qui n'avait été pour Cuvier qu'une croyance déduite plus ou moins légitimement de la science était, chez ses élèves, passé à l'état de préjugé. L'absence de l'homme parmi les fossiles acquit pour eux la force d'un fait nécessaire, et quelques-uns d'entre eux s'attachèrent à cette opinion avec d'autant plus d'opiniâtreté qu'ils crurent y trouver un intérêt religieux (1). » C'est dans ces termes sévères qu'un naturaliste, qui a suivi avec une grande
Fig. 16.
Fig. 16. — Crine des alluvions d*Aulriche.
(Muséum d'histoire naturelle, Salle de Cuvier, d'après un dessin de Boitard.)
attention l'évolution des idées scientifiques de ce siècle, jugeait récemment cette école, qui arrêta presque complètement jusqu'à ces dernières années le mouvement qui entraîna il les esprits vers la paléontologie de l'homme. Par son influence, le squelette découvert par M. Ami Boue
(1) V. Meunier, Fragments d*un ouvrage inédit, intitulé Histoire de la dêeov verte de Phomme fosfile, {La Science et les Savants en 1867, p. 2il.)
HAMY. — PALÉONT. HUM. «^
31 BOUCHER DE PERTHES ET M. LARTET. [Chap. I".
(1823) fiit mis dans un grenier du muséum, où il est resté perdu jusques hier; la tête, déterrée en Autriche, la même année, par le comte Breuner, ne fut pas décrite (fig. 16); Schmerling a été condamné, sans avoir été entendu; et Boucher de Perthes a été mis pendant près de vingt ans au ban de l'opinion du public scientifique.
Cedernier avait abordé, dès 1826, par un côté encore inexploré {il le croyait, du moins), l'histoire de l'homme fossile. Les recherches dans les cavernes, continuées par Tournai, de Christol, Marcel de Serres, et quelques autres explorateurs, étaient toujours sous le coup de la réprobation de Ve'coie. C'est dans les bancs du diluctum, au milieu des débris des grands mammifères, qu'il songeait, dès lors, à chercher son homme antédihmea, ainsi qu'il l'appela plus tard.
Les preuves de la coexistence de l'homme et d'un animal quelconque à une époque donnée sont de trois ordres. L'homme peut avoir laissé quelque objet de son industrie dans le sol qui renferme les os de l'animal, ou bien avoir marqué sur ces derniers les traces de son action, il peut enfin avoir laissé dans la même couche ses propres ossements.
Dans cette triple voie, Boucher de Perthes interrogea vainement, pendant plusieurs années, les puissantes attuvions de la Somme. Les silex grossiers qu'il trouvait dans les couches à ossements étaient récusés par les archéologues. Un jour, enfin,* en 1832, on lui apporta de Thuison une hache assez ■ bien taillée (1) ; la main de l'homme y était trop facilement reconnaissable ; aussi les antiquaires ne contestèrent-ils pas la pièce qu'on leur présentait. Restait à prouver que la hache et celles qu'il avait ensuite découvertes, n'avaient pas été récemment fabriquées, et qu'elles étaient bien en place dans un dépôt diluvien, non remanié, contenant les ossements des animaux éteints.
C'est à cette démonstiation que s'attacha Boucher de PertVies. De 1846, date de Ui publication du premier volume
Chap. 1».] SILEX TA]LLÉS KT OSSEMENTS INCISÉS. 3tf
de son grand ouvrage (1 ) , à f 859, année qui vit ses idées acceptées par une partie des géologues les plus compétents de TAngleterre et de la France , le savant abbevillois consacra la meilleure partie de son temps et de ses peines à recueillir des pièces dont un certain nombre nous semblent aujourd'hui de nature à convaincre les esprits les plus ^ rebelles , et qui, cependant, n'eurent d'autre résultat, que de faire aux doctrines de Boucher de Perthes quelques rares adhérents parmi les géologues ou les antiquaires de Picardie et de la capitale. L'appui successif de Brongniart, de Ravin, de Rigollot, de Bouchard, de MM. Buteux, Hébert, etc., soutint son zèle; les savants étrangers affluèrent chez lui, et, un jour. Sir Gh. Lyell put proclamer, à Aberdeen (1859), Y homme post-pliocène (2).
Le travail des silex a été reconnu antique, pour le plus grand nombre deceux-ci, parMM. Falconer, Évans, etc., leur situation dans l'alluvion non remaniée, à ossements d'espèces éteintes, constatée par MM. Hébert, Prestwich,Flower, G. Pouchet,Gaudry, Desnoyers, et bien d'autres observateurs; ces instruments primitifs ont d'ailleurs été rencontrés depuis lors dans les mêmes conditions en Espagne comme en Angleterre, en Italie comme en France (3), et l'authenticité des silex taillés, comme l'ancienneté des terrains dans lesquels ils gisent enfouis, n'ont plus aujourd'hui d'adversaires sérieux.
A cette démonstration de l'antiquité du groupe humain par la présence des instruments grossiers de véritables prearfawi^^^ dans les couches quaternaires, M. Ed. Lartet est venu en joindre une autre non moins concluante. Cet illustre savant se préparait, en 1860, à ses recherches dans les cavernes et les abris sous roche du Midi de la France, par l'étude attentive des faunes quaternaires.
Parmi les ossements recueillis dans les alluvionsd'Abbeville, ou d'Amiens, quelques-uns appartenant au Rhinocéros tiçhorhinus, et au grand daim nommé, par Cuvier, Cervus Somo-
(i) Boucher de Perthes. Antiquités celtiqties et antédiluviennes, Paris, 1846, (1847),— 1864, 3 vol. in-S».
(2) Lyell, Ane. 2« éd. fr. ch. vi, p. 102 et suiv.
(3) Voyez les chap. vi, vr, viir, m de la seconde édition de Lyell et les notes que nous y avons ajoutées.
36 OS HUMAINS QUATERNAIRES. [Giiap. I-r.
nensiSy lui offrirent des traits linéaires ; rAurochs,et leMegaceros hibernicus du canal de l'Ourq montraient des incisions profondes faites apparemment par un instrument denticulé, € marques significatives de mutilations et d'écorchures sur l'animal récemment tué, » Un autre fragment de Megaceros envoyé d'Angleterre à Cuvier, un troisième, adressé d'Irlande à d'Orbigny, portaient également des empreintes bien marquées (1). M. Ed. Lartet, rapprochant ces faits de ceux que M. Cumming, en Angleterre, M. Delesse, en France, avaient observés, conclut à la contemporanéité de l'homme et de ces animaux, démontrée par les surfaces de résection, avec reprises nombreuses qu'il avait déterminées expérimentalement avec M. Delesse : « nouvelle et élégante démonstration, » dit ce dernier, de la coexistence de l'homme et des animaux éteints.
La troisième preuve énoncée ci-dessus, celle que l'on a tirée de la présence d'os humains dans les couches à ossements fossiles, a été faite, un peu plus tard, sinon par le procès de Moulin-Quignon, qui n'a pas satisfait tout le monde, du moins par les découvertes de débris humains authentiques dans les dépôts stratifiés des bassins de la Somme, de la Seine, du Rhin, etc.
En même temps que se constituait sur des bases désormais inébranlables la paléontologie humaine des alluvions quaternaires, la question des cavernes changeait de face, et les observatioift nombreuses auxquelles donnait lieu leur étude en France et à l'étranger, détruisait le système de Cuvier sur les remaniements. MM. Joly (1835), Godwin Austen (1842), Philippe (1851}, Joly-Leterme (1853), et d'autres avaient trouvé les débris ou les instruments de l'homme associés aux ossements des mammifères éteints , comme Schlotheim , Schmerling, de Christol, Tournai, etc., l'avaient précédemment constaté. A leur tour, MM. Lartet, Christy, de Vibraye, Dupont, et tant d'autres naturalistes dont les noms viendront
(1) Kd. Lartet, Sur Vancienneté géologiqw de Vespèce humaine. {Compi, rend» Aead. «c, t. L. p. 790, et Ann, Se, Nal. t. XIV. p. 117, 1860.) — On ihe coexielenee of Man wilh certains exUncl Quadrupède, proved by foseil Bonee from variow pleistœene depoeils bearing incisions made by Sharp Instruments. (Proe. of the Geol. Soc. of London, t. XVI, p. 471, 1860.)
Chap. I".] TRAVAUX RÉCKNTS. 37
dans la suite de ce travail, ont commencé leurs explorations; par leurs communs efforts, plusieurs civilisations inconnues jusque-là ont été révélées au monde. Ce mouvement commencé simultanément en Angleterre et en France, en 1859, s'est propagé à toute l'Europe : les recueils spéciaux et les institutions scientifiques lui ont prêté leur appui. La paléontologie humaine a maintenant son public, un grand public, son congrès (1), son journal (2), et les discussions qui s'y rattachent, défraient les bulletins de plusieurs sociétés savantes.
Toute science en voie d'évolution est sujette à des remaniements incessants. L'auteur de ce Précis persuadé avec Sir Ch. Lyell , que le progrès vient surtout des efforts répétés de spécialistes préparés à Pinsuccès partiel de leurs premières tentativesj s'est efforcé d'exposer méthodiquement l'état actuel de nos connaissances sur les premiers âges de l'humanité, travail essentiellement provisoire et nécessairement incomplet, dont l'étude des âges miocènes forme le premier chapitre,
(1) Le congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques, fondé, à la Spezzia, en septembre 1865, a tenu, depuis lors, quatre réunions : la première à Neufchâtel (Suisse), en if 66, la seconde à Paris (1867), la troisième, à Norwich (1868), la quatrième, à Copenhague (1869).
(2) Les matériaux pour l'histoire positive et philosophique de l'homme, fondés par M.G.de Mortillet,en 1864^ et continués en 1869, par MM. Trutat et Cartailhac.