‹ Précis de paléontologie humaineChapitre 9 sur 40 · EPOQUE MIOCÈNE · texte numérisé non relu

EPOQUE MIOCÈNE

Hommes tertiaires. ~~ Opinions sur leur existence. — Faune el flore miocènes.

— L'homme a pu vivre à cette époque en France. — Preuves de son existence.

— Silex taillés du miocène de Thenay. — Discussion. — L'âge de VAeerotKerium et l'âge des mastodontes. — Les ossements fracturés de Sansan. — Os incisés et os impressionnés. — Le rhinocéros de Bilty et Vhalitherium de Pouancé* — Sauvages miocènes et sauvages actuels.

lies honunca tertiaires.

Dans les couches récentes, dans celles, par exemple , qui se sont formées à la Cité, depuis les origines de Lutèce, on retrouve des débris plus ou moins caractéristiques (armes, ustensiles, etc.) des siècles historiques qui nous ont précédés ; avec Fhomme vivaient alors des animaux, aujourd'hui deve nus rares, cerfs, sangliers, etc., dont on rencontre les restes osseux, mutilés le plus souvent par celui qui faisait de ces mammifères sa nourriture plus ou moins habituelle.

Dans les formations géologiques, qui ont précédé Tordre de choses actuel , se trouvent en assez grande abondance, ainsi qu'on Ta dit plus haut, des instruments de pierre taillés à éclats plus ou moins grossiers. Ces outils imparfaits, dont on a si longtemps méconnu la véritable nature, ne démontrent pas moins clairement l'existence de l'homme à l'époque où s'est formé le gisement qui les contient, que les fragments de briques et les armes rouillées de la Cité ne prouvent la permanence de l'habitation humaine pendant des siècles sur l'emplacement du nouvel Hôtel-Dieu.

Avec ces pierres taillées, longuement décrites par les archéologues et les anthropologis tes, se trouvent souvent des

Chap. 1].] OPINIONS VARIÉES SUR LES HOMMES TERTIAIRES. 39

débris d'animaux, portant la trace deToutilqui les a entamés, ornés aussi parfois de dessins et de stries. Il est aussi certain que ces animaux, dont un grand nombre d'espèces sont aujourd'hui éteintes ou émigrées, ont vécu en même temps que nos ancêtres fossiles, qu'il est évident que ces débris de cuisine du moyen flge, dont il était question plus haut, nous font connaître les mammifères, oiseaux, etc., dont les Parisiens faisaient leurs repas, il y a quelques siècles.

Ce raisonnement s'applique aussi bien à une période géologique qu'à une autre. Si, dans un terrain non remanié , miocène ou pliocène, par exemple , on vient à découvrir des silex évidemment taillés ou des os portant des incisions qu'il soit impossible d'attribuer aune autre action qu'à celle de l'homme, on sera en droit de conclure de cette trouvaille qu'un individu du groupe humain, assez industrieux pour tailler le silex , a vécu à cette époque reculée, contemporain de l'animal dont il mutilait les ossements. L'histoire de l'homme tertiaire repose aujourd'hui sur ces deux ordres de preuves (1).

Bxamcn de qvelqnea opinions relatives nux hommes tertiaires .

L'éventualité d'une telle découverte était très-diversement accueilie des savants compétents. Je ne parle pas ici des hommes prévenus, qui, au nom de principes d'école, ou de doctrines révélées , ont fait à l'ancienneté de l'homme l'accueil que l'on sait.

Des savants vraiment compétents, en cette difficile matière, les uns, anthropologistes transformistes, attendaient, avec impatience , que des observations de cette nature vinssent leur permettre de réfuter les objections sérieuses que la distance qui sépare anatomiquement les plus anciens êtres humains des anthropomorphes les plus élevés, permettait d'op-

(I) Lapreave tirée de l'existence dds ossements d'un membre quelconque de la famille humaine dans les terrains miocènes a toujours fait défaut jusqu'à présent. (Voy. Bull. Soc, Anihrop., 2« sér., t. 11, p. 593, 1867.) Pour le pliocène, nous ne connaissons que le squelette de Savone, dont il sera question plus tard (-liap. m), et sur la valeur duquel il est resté des doutes. .

4'J ANIMAUX MIOCÈNES ET ANIMAUX ACTUELS. [Chap. II.

poser à leur doctrine (1). Les autres plus positifs, et, à leur tête, Lyell, déclaraient de peu de poids les preuves négatives en pareille matière, et attendaient les événements, prêts h se rendre aux démonstrations qui surviendraient (2). D'autres naturalistes, enfin, sans repousser d'une manière absolue l'existence de l'homme tertiaire, le localisaient dans les contrées chaudes, et déclaraient inutile de le chercher dans les couches miocènes de l'Europe.

Je dois ajouter que l'homme miocène comptait des adversaires éclairés, qui le contestaient, au nom des grandes lois de la philosophie zoologique. Le principal argument qu'on opposât à son existence était basé sur la rareté des genres et surtout des espèces actuellement existants, dans les couches miocènes. On répond à cela par quelques exemples empruntés aux genres les plus élevés de l'échelle animale. On cite, par exemple, l'anthropomorphe de Sansan rangé dans le genre Hylobates^ par Duvernoy (//. antiquus), et Richard Owen; on énumère les erinaceusy les sciurus , les felis, les rhinocéros ^ les antilope, les camelus, etc., pour ne parler que des mammifères; tous genre, actuellement représentés, et dont certaines espèces remontent à l'époque miocène (3).

Il est vrai que, comme l'a remarqué M. Ed. Lartet (4), « l'examen rigoureusement comparatif des congénères de » l'une et de l'autre faune , a constamment fait ressortir des » caractères différentiels, nettement accusés et persistant à un » degré toujours sensible dans chaque pièce de la charpente » osseuse, » et qu'il n'est pas possible de « confondre les B espèces respectives , si rapprochées qu'elles se montrent > entre elles par leurs dimensions et par leur physionomie ■t générale. »

(1) Voy. Bull. Soc, Anthrop., 2«sér., t. II, p. 662 etsuir. 1867.

(2) Lyell, Sur les indices présumés de la coexislence de Vhomme avec VElephas meridionalis, avant la période glaciaire. (App, 1864, p. i-13.) —Cf. NiUson, Les habitants primitif s de la Scandinavie, tr. fr., Paris, 1868, in-8*, p. XVI. — Etc.

(3) Cf. Ed. Lartet, Notice sur la colline de Sansan, Auch, 1851» in-8*. — Pomel, Catalogue mélhodique et descriptif des vertébrés fossiles découverts dans le bassin hydrographique supérieur de la Loire, Paris, 185&, in-8*. — Falconer and Gantley, Fauna antiqua iStvalensis, —- Falcooer and Walcker, Descriptive catalogue of the fossil remains from the SivaUk'HUl, Calcutta, 1846 et 1859, in-8«. — Etc.

(4} Ed. Lartet, op,cit., p. 9.

Chap. II.] Al. LUBBOCK ET L'HOMME MIOCENE. 41

Hais rhomme, dont on cherche les débris dans les dépôts tertiaires moyens, ne peut-il pas offrir des caractères anatomiques tels que les monogénistes soient forcés de l'accepter eux-mêmes comme une espèce (1) ? Le genre HomOf composé, comme ceux qu'on vient d'énumérer et bien d'autres encore, d'espèces éteintes tertiaires ou quaternaires, et d'espèces actuellement vivantes, ne présenterait rien d'exceptionnel.

Sir John Lubbock, qui croit à l'existence d'un homme miocène, et qui a, lui-même, réfuté l'argument auquel nous venons de répondre , fait remarquer que, si r homme eonstir tue, comme le pensent les plus hautes autorités de la science , une famille séparée de mammifères, d'après toutes les analogies paléontologiques, il doit être représenté dans Fâge miocène (2). En présence de l'état de mutilation dans lequel se trouvent les documents paléontologiques qui sont parvenus jusqu'à nous, il nous semble difficile d'attacher de l'importance à cette observation. Si , en effet , la famille des anthropomorphes est représentée, à coup sûr, dans le miocène par deux genres, le genre Dryopithèque et le genre Hylobate, l'existence de la famille des pithéciens , à cette époque, ne repose que sur des analogies encore douteuses (3). On peut en dire autant de bien d'autres familles dont les paléontologues n'ont pas encore retrouvé de débris, dans les couches de cet âge. Il est vrai que nos collections sont relativement pauvres, qu'une très-petite partie des dépôts tertiaires a été géologiquement explorée, et qu'un jour viendra, peut-être, où la loi d'analogie qu'invoque Sir John Lubbock sera vérifiée sur le plus grand nombre des familles de mammifères actuels (4).

Nous avons dit plus haut que l'auteur de L* homme avant T histoire avait admis , l'un des premiers, l'existence d'individus

(1) Voyez plus loin l'histoire de la mâchoire de la Naulette,

(2) J. Labbock, trad. cit., p. 334.

(3) Le macaque éocène de M. R. Owen est un pachyderme, les astragales de singes trouvés dans le miocène de Sansan ont bien été assimilés an genre pithécien des papions. Mais cette détermination, due à Laurillard, repose sur des pièces insuffisantes.

(4) Cf. Darwin, De l'origine des espèces, trad, cit„ 2« éj,, ch. ix, §4. — Lyeli, Ane. , chap. xxii.

42 KÉFUTATION DE LA THÉORIE DE M. LUBBOCK. [Chap. II.

du groupe humain à Tépoque que nous étudions. Cet écrivain distingué a mis à son adhésion aux doctrines professées en France, sur ce sujet, une restriction à laquelle nous avons déjà fait allusion précédemment, c Nos plus proches parents dans le règne animal, dit-il, vivent dans des contrées chaudes, presque tropicales, et c'est dans ces contrées qu'il faut aller chercher les premières traces de la race humaine. » M. Lubbock, en écrivant ces lignes, avait certainement perdu de vue les travaux des paléontologistes sur l'Europe miocène ; il ne songeait pas aux découvertes des Woodward , des Charlesworth, des Lyell, des Forbes, des Lartet, des Pomel, des d'Orbigny, des d'Archiac, des Brongniart, desUnger,des Herr, des Saporta, etc., etc. Résumer les écrits de ces naturalistes justement célèbres, nous semble la meilleure réponse à faire à cette inexacte théorie.

Faune et flore mloeèneti.

L'un des plus curieux résultats des travaux qui se suivent, depuis une cinquantaine d'années, en paléontologie, a été de mettre en évidence les rapports intimes de cette science avec la physique du globe, dont elle a permis de refaire, en partie, l'histoire aux époques reculées qu'elle étudie.

Elle a notamment démontré que, à l'époque miocène, la faune et la flore correspondent à un climat sensiblement plus chaud que celui qui règne dans les mêmes contrées , au moment présent ; c'est cette démonstration qtii met à néant l'argument, cité plus haut, de M. Lubbock.

Les premières recherches, dans cet ordre d'idées, ont été faites par Cuvier et Brongniart, qui signalaient, en 1810, les affinités des testacés et des coraux fossiles des terrains tertiaires avec ceux qui habitent aujourd'hui des mers plus méridionales ; dans les bassins miocènes de la Loire, des Pyrénées e1 de la Méditerranée, on découvrit, peu à peu, un nombre considérable de coquilles, dont les genres, et même les espèces sont aujourd'hui spéciales aux régions des tropiques. C'étaient

Chap. II.] FAUNE £T FLORE MIOCÈNES. 43

des cônes, des olives, des porcelaines, des mitres, des pyrules, des fuseaux, des pleurotomes, des cérites , des arches , des cardites, de vrais rochers, etc., dénotant, par leur forme, le nombre et la grandeur de leurs espèces une influence tropicale (1). Les polypiers et les annélides annoncèrent encore, par leurs dimensions et par la présence de certains genres, une plus haute température. Bientôt l'entomologie fossile catalogua, provenant de gisements de même âge et associées à des formes qui nous sont familières , d'autres formes tout à fait étrangères à l'Europe actuelle (2). Le peu que Ton sait de nos poissons miocènes nous les montre doués de caractères qui les rapprochent de ceux de TOcéan-Indien et des eaux de la Nouvelle-Hollande (3) . Les palœlodus miocènes de France se rapprochent beaucoup des flammants, oiseaux voyageurs des terres chaudes, qu'on ne voit qu'accidentellement sur les côtes méridionales de l'Europe (4). Enfin, les mammifères terrestres et marins. Rhinocéros, Tapirs, Lamantins , et tant de genres éteints, si voisins de ceux-ci, prouvent, de leur côté, que les mers et les continents en France, en Angleterre, en Allemagne, etc., étaient sous une température moyenne, relativement élevée (5).

Il y avait cependant, à côté de ces résultats si nets, des faits, en apparence, contradictoires, et pour ne citer d'exemples que parmi les vertébrés supérieurs, à côté des espèces t dont les analogues ne se trouvent vivants que dans les régions les plus chaudes de nos continents, » M. Lartet avait rencontré, à Sansan, d'autres espèces appartenant, croyait-il, à « des genres que nous considérons aujourd'hui (1851) comme essentiellement septe ntrionaux » (6) , d'autres en core se rapprochan t « des espèces

(1) Cf. A. d'Archiac, HUt. des progrès de la géologie, t. II, %• partie. — Lyell, Ane, Ed. cit. p. 231.

(2) Heer, Die Insekten Fauna der iertiargebilde von OEningen und Croatien, Leipzig, 1847-53, in-4o.

(3) Sauvage, Consid, sur les poiss. foss. (Exlr. du Dict» Univ, d*HisL Nat., mai 1869.)

(4) A. Milne Edwards, Mém. sur la distribution géographique des oiseaux fosiileset description de quelques espèces nouvelles Ann. Se. Nat, 4« s. t. XX, p. 158,

(5) A. trOrbiijny, Géologie, t. Il, p. 800. in-12, Paris, 1851.

(6) Ed. Lartet, Notice sur la colline de Sansan, br. in-8», Auch, 1851, p. 8

U TEUPËUATURR DE L'HOUUE UIOCÉNE. [Chaf. 11.

quiviventencore à l'état sauvage dans nos climats tempérés. » L'auteur de la Notice cherchait h expliquer ce phénomèoe par les habitudes de migration bien connues de certains genres, entravées depuis lors et supprimées par la présence de l'homme ; il croyait aussi, dès cette époque, que ces animaux avaient bien pu ne pas se rencontrer simultanément dans cet espace, ce qu'une exploration méthodique, qu'il se propose de faire cet automne, démontrera sans doute. Hais ces esplications ne l'avaient pas satisfait, et il déclarait que l'étude des vestiges de la végétation contemporaine pourrait seule fournir des données positives sur cette difficile question (Ij.

Les beaux travaux deMM. Unger, Oswald Heer, B. Ludwîg, Gaston de Saporta, etc., sur la flore tertiaire (2), ont éclairé d'un nouveau jour la question du cHmat miocène. « Nous

• sommes obligés, > dit U. Schimper dans l'excellent résumé qu'il a placé en tête de sa Pa/e'onfo/o^te végétale, > nous sommes

• obligés d'admettre pour la première moitié de l'époque K tertiaire une température s'approchant de ia moyenne sub-

■ tropicale, et pour l'été une chaleur presque tropicale La

» période miocène otTre un mélange de formes tropicales et > subtropicales, au milieu desquelles les plantes des zânes a tempérées ne jouent qu'un rôle secondaire, au moins dans

t les parties méridionales de l'Europe (3) » M. Heer

estime qu'à ia fin de cette période la température moyenne de nos contrées était de 48à 19". Pour M. de Saporta, elle représente celle qui est propre aux régions situées entre le ^0° et le 30° degré de latitude sud (4).

Or l'isotherme moyen de M. Heer (5) passe au nord de l'Hindoustan, vers la limite septentrionale de l'extension actuelle des Gibbons (%/o&af«j), qui, comme on l'a vu plus haut, vivaient en France à l'époque miocène ; cette même ligne traverse Tripoli etle Sahara algérien, patrie actuelle des grands

H) VA. Larlet, op. cit., p. 9.

(3) Cf. Scbimper, Traité de paUantotogie végétait, I. (, InirodactioD, vh. i«. p. ii. Paris, 1869, in-8'.

(3) Lac. «it., ch. viii, p. 9i.

(4) Bail. Sot. Giol. de Fr.. j- sér., r. XXIV. p. SOS, 18H7.

(5) Cf. Marie. - Davy, MétèoTiUigie, pi. IH, Paris, i8fi«, in-8°.

Chap. II.] L'HOMME A PU YIVHE ALORS KN FRANCE. ^ 45

felis, abondants à Sansan, et le Maroc, où prospéraient encore au temps de Hannonles grands pachydermes que l'homme seul en a chassés. D'autre part, les contrées que bornent sur la carte les 20^ et 30^ degrés indiqués par M. de Saporta, sont précisément celles qui nourrissent aujourd'hui, en plus grande abondance, les représentants de cette faune miocène.

Les documents paléontologiques s^accordent donc pour attribuer à l'Europe miocène une température moyenne de 18 à 19^ environ. Découpée encore par la mer en un certain nombre de fragments, elle semble avoir joui alors d'un climat insulaire, assez comparable à celui de certaines îles de la zone subtropicale, couvertes d'une végétation luxuriante dont il est resté, en certains points des îles Britanniques, des traces qui seraient bien plus marquées sans l'intervention de l'homme et de ses auxiliaires, chèvres, brebis, etc. (1).

Ce milieu, chaud et humide tout à la fois, qui vit apparaître, en grand nombre, les formes les plus élevées de mammifères, ruminants et pachydermes, carnassiers et insectivores ; qui favorisait l'extension des primates les plus voisins de l'homme, hylobate ou dryopithèque ; ce milieu, dans lequel pullulent aujourd'hui les populations humaines, était éminemment favorable au développement du genre Homme, non pas dans les contrées chaudes actuelles, comme le veut Sir JohnLubbock, mais dans nos provinces, alors presque tropicales, à côté des anthropomorphes fossiles de Sansan et de Saint-Gaudens.

Prewea d« l'existence de rhonmie mtoeène. — Silex taillés

de Thenaj. — Dlseiusion.

L'homme a donc pu vivre aux bords de la Loire ou au pied des Pyrénées, avec les mastodontes, les dinothérions, les macrothérions, les dicrocères, les rhinocéros, les amphicyons, les ours, les grands chats et tant d'autres animaux éteints qui peuplaient à cette lointaine époque le sol français. Y a-t il vécu en réalité ? Telle est la question que se sont posée dans ce§ derniers temps quelques naturalistes philoso-

(i) Schimper, Paléontologie végétale, tome I, p. 93.

46 / LA DÉCOUVERTE DE M. BOURGEOIS. [Chap. II.

phes, et que viennent de résoudre, à nos yeux du moins, MM. L. Bourgeois et Delaunay.

Nous avons dit précédemment que les preuves de Texistence de l'homme miocène sont, en tout point, comparables à celles que Boucher de Perthes et M. Ed, Lartet avaient fournies quelques années auparavant de la contemporanéité de Thomme et des grands mammifères quaternaires. M. L. Bourgeois, qui s'adonnait depuis longtemps à l'étude de la paléontologie tertiaire, à Pontlevoy où il professe, s'inspirant des recherches de Boucher de Perthes sur les silex taillés, explora à ce nouveau point de vue les couches miocènes de son voisinage, avec la plus grande attention, et il fut en mesure de soumettre aux membres du congrès international d'anthropologie de Paris un certain nombre de silex sur lesquels il croyait reconnaître des cassures intentionnelles.

Les gisements qu'il exploitait étaient depuis longtemps connus des géologues ; MM. Desnoyers, en 1829, Dujardin, en 1837, Ch. Lyell, en 1841, y avaient fait des recherches intéressantes. M. L. Bourgeois lui-même en avait extrait des mammifères en grand nombre. Dans les sables fluviatiles de l'Orléanais, il avait retrouvé VHylobates antiquus de Sansan, puis le Dinotheritim Cuvieri^ YAmphicyon gigantetiSy le Mastodon Angustidens, le Rhinocéros brachypus; du calcaire de Beauce il avait exhumé un rhinocéros à quatre doigts (Acerotherium). C'est à un niveau inférieur (3 et 2, fig. 18) à ces ossements qu'il découvrit, en 1867, ses premiers silex travaillés.

Les deux coupes ci-jointes établissent avec une grande netteté l'antériorité de ce que Ton a pris pour des traces de l'homme par rapport aux animaux éteints de nos deux premiers âges.

Les silex commencent à apparaître avec les marnes lacustres de la base du calcaire de Beauce (n® 2), et atteignent leur maximum dans la couche d'argile jaune-verdâtre n° 3. V Acerotherium se montre seulement dans la couche n° 5 (1), la faune des mastodontes, dans la couche n^ 7.

(1) Dans une couche ossifère de la base du même calcaire, à Billy, près Sellcs-sur-Cher, se rencontrent avec les mêmes silex, deux rhinocéros, un palœochôre, un tapir, deux amphicyons, deux amphitragules. (Bourgeois:)

Cbap. h,] silex taillés DE THKNAY. H

Le gisement des silex n'a fait doute pour personne, ce qu'availvulepremierH. L. Bourgeois. MM- de Vibraye, Delaunay, V. Schmidt, Belgrand et bien d'autres, l'ont ensuite constaté.

Fig. 17.

Vv. 17. — Ci)D|ie jiiise î l'enlrèe da chemin qui condail > Chanu;, Thriia; (Lolr«l-Cher). (Cainmuiiiqute par M. Bourgeois.

Fig. 18.

2ài?!iSi<7?'i5>W-^.l--asLâsE;iifeêiïWB«^»çfefe0

AllDtiou piteiDiirc.

FiilniiE. — SilGitiilIts.

Sjbles de l'Orliaiuis. — Silci taillés.

Calcaire de fi«iii(c ctunpacte, sans sllei.

Calcaire de Beance il l'Ëlal de marn^, aanssllei.

Marne argileuie avec AetToUitrium. — Silci Milles très-rares.

Marne avec nodnies deiilcaire. — Silex titliei.

Argile. — Principal Bi^oKntdes silex laillès.

Hèlinge de nurne lacustre el d'argile. — Quelques silex lalllcs.

A^lla el silex. — Sans silei liillès.

Les pierres sur lesquelles M. L. Bourgeois a cru reconnaît!^ l'action d'une main humaine, sontbienantérieuresauxfaunes (les calcaires de Beaupe et des sables de l'Orléanais.

48 LA DÉCOUVERTE DE M. BOURGEOIS. [Cbap. II.

Mais ces silex présentent-ils réellement des traces de travail ? Bien des archéologues et des naturalistes, sans parti pris, je dois le dire, contre l'homme miocène, se refusèrent à reconnaître des instruments dans ces grossiers éclats, et l'un de ces derniers, auquel l'anthropologie préhistorique a de grandes obligations, M. le professeur Hébert, a plusieurs fois déclaré en public que des communications de cet ordre' étaient de nature à déconsidérer la science (1). Acceptées par MM. Worsaae, de Vibraye, de Mortillet, V. Schmidt, Roujou, repoussées par MM. Nilsson, Hébert, etc., les pierres de M. Bourgeois sont généralement mal accueillies dans les assemblées savantes.

Cela tient, en partie, il faut bien l'avouer, à l'auteur de cette découverte. Entraîné par un ardent désir de rallier à sa cause les savants auxquels il soumettait les pièces du procès, M. L. Bourgeois a multiplié les démonstrations sur des fragments qu'il croyait convaincants, et qui, le plus souvent, ont laissé incrédules ses interlocuteurs. Il en est résulté que les quelques témoignages irrésistibles de l'action humaine, que renferme sa collection, ont perdu presque toute leur valeur, au milieu des centaines de débris sans nom qui ont passé sous les yeux des visiteurs. Le même reproche s'adresse à M. V. Schmidt, qui, à la suite d'une excursion à Thenay, est venu présenter à la Société géologique, sans triage préalable, toutes les petites pierres informes qu'il avait extraites des marnes lacustres, des sables et des faluns (2).

Un seul archéologue a su tirer parti des quelques bonnes pièces de M.L. Bourgeois, pour établir d'une manière satisfaisante la démonstration de l'existence de l'homme à cette période reculée. M. de Mortillet, directeur de la section préhistorique du musée des Antiquités Nationales de Saint-Germain en Laye, choisissant dans la nombreuse collection de silex envoyés de Thenay à cet établissement par M. Bourgeois, les quelques formes qui lui ont paru les plus démonstratives, les a disposées dans une vitrine spéciale, à côté 46s types simi-

(1) Voy. Bull, Soe. Géol de Fr., 2« série, t. XXVI, p. 18i, i867-68.

(2) Bull. Sœ, Géol. de Fr., 2* sér., t. XXVM {sous pressé), 1869.

Ghap. II ] SILKX TAILLÉS DE THENAY. 40

laires taillés à Tépoque quaternaire dans la même contrée. Ce rapprochement est de nature à lever bien des doutes.

Nous n'avions pas attendu, pour notre part, cette exhibition pour affirmer l'existence de l'homme miocène ; dès notre première visite à M. Bourgeois, au mois d'août 4867, nous avions cru reconnaître une apparence intentionnelle à quelques-uns

Fig. 20

Fig. 19.

Fig. t J. G falloir tertiaire de Theuay. (Bourgeuis.)

Fig. 20. Grattoir quaternaire de la vallée de la Somme. (Boucher de Pertlies.)

des objets qu'il possédait, et la Gazette Hebdomadaire avait publié quelque temps après le résultat de nos observations (1). Ce qui nous avait frappé, dès lors, dans les cartons de M. Bourgeois, c'était la répétition sur plusieurs pièces d'une forme bien connue des archéologues sous le nom de grattoir (fig. 19 et 20).' Il nous semblait impossible qu'une série de chocs accidentels ait pu façonner de telles pierres. M. deMortillet a pensé de même, et c'est sur ce point que porte surtout sa démonstration.

(1) Hamy, Lhomme tertiaire. {Gaz. hehâ. de méd, et dechir,, Sjany. 1868.) — Voir le Coimoi da 25 ayrii de la même année.

HAMY. — PÂLtOVT, HUM. 4

80 SILEX TAILLÉS DE THENAY. [Chap. II.

Les grattoirs de M. Bourgeois ont généralement l'aspect que présente la fig. 19, le fragment de silex n'est ordinairement travaillé que sur un de ses bords, où Ton voit de nombreuses petites cassures à arêtes vives, disposées à peu près sur un même plan oblique, de manière à offrir une sorte de biseau, assez finement taillé. Si après avoir étudié le travail de ces pierres, on examine les grattoirs quaternaires, placés à côté des précédents, Ton retrouve, avec une exécution bien plus habile, les mêmes formes générales.

Quant aux perçoirs et aux petites pointes que Ton voit un peu plus loin dans la vitrine de Saint -Germain, nous croyons devoir nous montrer plus réservé. Cette observation nous semble applicable plus justement encore à divers éclats qui non-seulement ne prouvent rien , mais nuisent par leur seule présence à la démonstration que les premières pièces ont pu fournir.

Nous avons dit plus haut que les grattoirs, bien plus grossiers sans doute, étaient cependant identiques de figure à ceux de la surface du sol ; l'inhabileté de l'ouvrier tertiaire est pour beaucoup sans doute dans l'infériorité de son travail, et l'on voit, dès l'aurore de l'humanité, se manifester cette grande loi du progrès continu, l'une des plus belles conquêtes de la science moderne. Mais suivant M. Bourgeois, la nature même du silex utilisé entrerait pour une bonne part dans le progrès que réalisèrent les successeurs de ce premier industriel (1). c C'étaient dit-il, en parlant des matériaux employés, des nodules caverneux et à cassure esquilleuse, empnmtés aux couches supérieures du terrain crétacé. Les silex à pâte fine et homogène de la craie turonienne à inocérames, qui furent si artistement travaillés pendant l'époque dé la pierre polie, n'existaient pas encore dans le pays. C'est pendant la période quaternaire qu'ils ont été amenés sur nos plateaux par les eaux du Cher. »

Chose remarquable, c'est toujours près des rives de l'ancien

(1) Bourgeois, Étude iur des iiUx irmcaiUêi irouvés dam Ut dép&ti terUçùrei de la commune de Thenay, près Pontlevoy (Loir-et-Cher). (Congr» Internai, d^An* thropologie et d'Archéologie préhittoriquet, 2« session, Paris, 1868, p. 70.}

CiAP. 11.] L*AGe DES MASTODONTES. fti

lie de Beaace quê se iMioontrent o^s débris d'industrie primitive, déposés par les eaux le long d'une berge en pente douce, ainsi que l'a noté M. Belgrand dans un récent voyage* Avec un p^i d'imagination l'on pourra se figurer le premier homme entouré des géants de la création, se garantissant de leurs attaques en établissant sa chétive demeure sur quelque banc de sable, à proximité de la c4te.

Que ces habiiiiii$tu foccu^ai aient été détruites par l'incendie comme quelquesmnes de celles de la Suisse préhistorique, M. Bourgeois semble disposé à l'admettre. Le feu a laissé, en effet, des traces de son action sur un assez grand nombre de cailloux à Thenay, pour que l'on se soit cru en droit de sup* poser que l'artisan miocène avait utilisé cet élément pour éclater les pierres qu'il voulait employer* Mais de la seule présence de silex brûlés et craquelés peut^on conclure que l'homme ait eu dès lors le feu à son service ? Cet élément se produit tous les jours en dehors de la volonté humaine, par l'action de phénomènes naturels ; la foudre, la collision des branches pendant une violente tempête, etcw, ont pu lui donner naissance (1); rien ne démontre donc jusqu'à présent, d'une manière irrécusable, que les contemporains des rhinocéros miocènes qui taillaient les grattoirs de Thenay, aient possédé le feu. Il n'en est pas de même pour l'âge des maito» d&ntei pour lequel la preuve demandée a été faite par M, Boui^ geois, dans le mémoire qu'il a lu au Congrès de 1867,

L'ftge qu'on vient d'étudier est caractérisé géologiquement par le calcaire de Beauce ; paléontologiquement par YAcero^ thêrium et les rhinocéros ; archéologiquement par le grattoir* Celui qui lui succède, et que j'ai désigné sous le nom d'âge de9 moêtodontes, correspond aux sables de l'Orléanais ; il possède une faune bien plus riche ; au point de vue archéologique, la matière première s'améliore, 1 homme connaît le feu, et s'es-* saie, peut-être, dans la céramique.

(1) NilssoD, op. eU., p. 9.

gj UTILISATION DU FEU. [Chap. U.

Avec les sables fluviatiles de TOrléanais apparaissent brusquement les mastodontes, les Dinotherium, etc. On n'avait jamais rencontré la moindre trace de ces grands proboscidiens parmi les nombreux ossements de rhinocéros trouvés dans le calcaire de Beauce, à Billy (Loir-et-Cher). Ils n'existaient pas non plus dans le calcaire de Montabuzard. Puis tout à coup les sables de l'Orléanais qui se rattachent au calcaire de Beauce par leur faune malacologique, nous montrent partout leurs débris gigantesques (1). Cette invasion soudaine, dont il est impossible de donner, au marnent présent, une explication satisfaisante, vient augmenter la faune d'un certain nombre d'espèces importantes. Aux rhinocéros, aux tapirs, aux amphicyons, etc., du calcaire de Beauce, s'ajoutent les mastodontes {M. angustidens, M. tapiroides, M. pirenaicus), les dinothérions (D. Cuvierï), Dans le même gisement, se trouvent les débris d'un gibbon (Hylobates antiquus Duv.), à côté des instruments de l'homme.

Le travail de ces derniers est demeuré le même, mais la matière mise en œuvre est quelquefois le silex meulière du dépôt précédent.

■ Nous avons, de plus, la certitude que l'individu du genre Howwequivivaitavecles mastodontes, utilisait le feu. M. Bourgeois a découvert, en effet, dans les sables de l'Orléanais, un fragment pierreux, composé d'une pâte artificielle assez dure, de couleur grisâtre, mélangée de charbon, t Je l'ai trouvé, dit notre infatigable chercheur, avec des ossements de mastodonte et de dinothérium dans une assise qui évidemment n'avait pas été remaniée (2). » Cette association du charbon à une sorte de pâte, démontre que les hommes miocènes, comparables, à ce point de vue comme à tous les autres, aux peuplades les plus barbares du temps présent, possédaient le feu, comme les Tasmaniens et les Fakaafiens, supérieurs même à ces derniers sauvages, qui, s'ils connaissent cet élément, ne semblent pas en tirer parti (3) .

(1) Bourgeois, hc, cit., p. 73.

(2) Id., t6i(i.,p.7l.

(3) Cf. Lubbock, irai. eiL, p. 357, 405.

Chap. IL] FRACTURES ARTIFICIELLES ET NATURELLES. 53

La trouvaille de M. Bourgeois tendrait à faire croire que rhomme miocène, dont il a si heureusement retrouvé les traces, s'essayait dans la céramique : le galet de pâte grise de Thenay serait la première tentative dans ce genre, si toutefois il n'est pas le résultat d'une combinaison accidentellement opérée au sein d*un foyer allumé par l'homme dans un tout autre but.

Owiemciita fraetoréa de Sanaaa.

Le Prométhée miocène de l'Orléanais ne nous est connu, on vient de le voir, que par le feu dont il a laissé les traces et par l'outil grossier dont les sables fluyiatiles nous ont conservé quelques bons spécimens. Si les silex taillés y sont abondants, les ossements vraiment incisés ont toujours fait défaut. Cette seconde preuve de l'existence d'un être humain , à l'époque très-reculée que nous étudions à ce nouveau point de vue, avait cependant été cherchée bien avant la première. Appliquant à l'étude des célèbres ossements de Sansan les procédés d'investigation dont MM. Lartet, Delesse et J. Desnoyers avaient successivement tiré parti avec tant de bonheur, MM. Garrigou et Filhol fils s'étaient crus fondés à supposer démontrée la contemporanéité de rhomme et des mammifères miocènes (I).

Ces deux observateurs pensaient avoir découvert sur quelques os du dicrocère élégant (2) , que M. Éd. Lartet leur avait obligeamment communiqués, des cassures comparables à celles qu'ils avaient observées sur certains ossements des cavernes, cassures qui ne pouvaient s'expliquer, à leurs yeux, que par l'action humaine.

En 1864, M. Garrigou croyait encore que certaines fractures qu'il a, depuis lors, reconnues comme pouvant être produites

(1) Pii cacheté, déposé le 16 mai 1864, ouvert le 20 avril 1868. {Compt, Rend, Acad, 5otf.,t. LXVI, p. 819.)

(2) Les Dkrocèret sont des cervidés un peu pins grands que notre chevreuil, et qui ont une grande analogie avec le cerf actuel. Leur hois est composé de deux pointes simples représentant une fourche dont la plus courte dent serait en avant. C'est en raison de cette disposition du bois, que M. Lartet leur a donné le nom de Dicrocères, (D, clegans, D. cratsus») — Notice $ur la colline de Sansan, Aucb, ^ 1851, in.8». - —

H OS iMClSÉS &T OS IMrRESSIOKNËS. [G«ap. U.

pftr des oausefit oatureU^) étaient dues à k main de rhomme ; sa petite note sur les os de Sansan nous paraît avoir été ré* digée sous Veropire de conceptions hasardeuses, que les faits ne justifient point, et que Fauteur doit avoir abandonnées è la suite de la discussion qu'il eut à soutenir le 18 avril 1867 (1) sur ee difficile sujet. Nous avons examiné avec attention )es pièces déposées Tannée dernière par M. Éd. Lartet, au musée de Saint-Germain ; il nous a été impossible, aussi bien qu'à ce savant maître, de trouver sur ces os la moindre trace qui permît d'affirmer l'intervention d'un être humain. Les os longs de dicrocère, comme presque tous ceux des couches tertiaires ou diluviennes, sont fracturés naturellement par cause directe ou par cause indirecte ; fractures plus ou moins transversales ou plus ou moins obliques, fractures en bec de flûte, fractures en bec de plume, etc., on rencontre tout cela dans les couches de chaque âge; et point n*est besoin d* invoquer Taction d'un homme primitif, qui, sans doute, incisa les os de Pouancé et de Saitit-Prest, qui, à Bouichéta et à Lherm, â donné une forme qui lui paraissait commpde à des mâchoires d*ours ou de grand chat des cavernes (2), mais qui n'est point forcément pour cela l'auteur des milliers de fractures naturelles qu'on rencontre sur les os tertiaires ou quaternaires.

Os Incisés et os impressionnés. — lie VhlttoiSéros d« ttHly et l'ilattllitei'lllte 4e iFouAkiéé. ^S*airiij||«ii mlMièiiefli ei sntiYtt§«fti aotià0is.

La communication dont on vient de donner un commen-» taire rapide, fut lue à l'Académie des Saienoes , à la $uil# d*une intéressante pHsefttatioa de M. Laussedat sur le même sujet.

(1) Voir les deux communications suivantes de M. GatTÎgou. tmlporîtnïee âê$ OBsemmts cassés des gisemvntt péléo'ûftkèelo$îqiteê tt du mode dt rnssure, — Sur les os cassés àts tavtrik^, et ki discussion qui a suivi ht première. (BttN. Sbc. AnXhmp, dé Paris, ^ sérié, t. II, p. 964, 290, 838. 188^.) •

(2) Ram^, Garrifon et Filhol, VM<mm£ fess^ éhs Mt^hi»^ ift» Ltmbrive el de Lherm, Toulouse, 1962, in^, p. 77*

Chap. ll.j LE RHINOCÉROS DE BlJuLÏ. 65

€ M. Bertrand, écrivait cet homme d'étude, m'a fait Thonneur de m*adresser, il y a quelque temps, deux fragments d'une mâchoire inférieure de rhinocéros trouvés dans une carrière de Billy (Allier). Ces deux fragments, dcMit Tun appartient à la partie droite, et l'autre à la partie gauche de la mâchoire, portent des entailles profondes, qui ne pourraient échapper à l'attention de l'observateur le moins exercé. Celles du côté gauche surtout présentent des caractères de la plus grande netteté. Situées à la partie inférieure de l'os, à l'opposé des dents, elles sont au nombre de quatre, sensiblement parallèles entre elles et inclinées de 40 degrés environ sur la direction de la longueur de la mâchoire. Leur largeur varie de 1 à 2 centimètres, et la profondeur de la plus grande atteint 6 millimètres. La section transversale de chacun de ces larges sillons est une courbe assez régulière présentant beaucoup d'analogie avec celle des entailles que l'on pourrait pratiquer en frappant obliquement sur un morceau de bois dur avec une hache bien affilée.

» La première idée qui se présente à l'esprit, quand on examine ces entailles, c'est qu'elles ont été faites de la même manière, c'est-à-dire avec un instrument tranchant, sur l'os à l'état frais.

» Or, si cela était vrai, il en faudrait conclure que l'homme était contemporain d'un animal qui a vécu à une époque géologique très-reculée (1). »

Cette mâchoire était rapportée par M. Lartet au Rhinocéros pleuroceros de Duvernoy; la coupe publiée dans les Comptes rendus attestait que le sable dans lequel cette pièce curieuse avait été trouvée, appartenait aux terrains miocènes. On parlait d' « entailles profondes » d'action humaine, de démonstration possible <r de la contemporanéité de l'homme et de cet animal, depuis si longtemps éteint, ^JM. Garrigou, craignant de se voir enlever la priorité de sa découverte^ fit décacheter son pli de 1864. Il s'était trop pressé.

(1) A. Laussedat, Sur une mûhoire de rhinocéros portant det entaillée profondes, trouvée à BiUy {AUier), dins les formations calcaires d*eau douce de la limagne. (Comp%. Rend. Acad. Sc.^ t. LXVI, p. 75S, 1868.)

56 IMPRESSIONS GÉOLOGIQUES. [Ciiap. !?•

Des diverses causes invoquées par M. Laussedat, pour expliquer les entailles de Billy, l'une, l'action glaciaire, était inacceptable; l'autre, la dent d'un carnassier, avait été repousses d'avance par M. Lartet, qui déclarait ne pas connaître d'animal qui fût « capable de faire une pareille morsure. » Restait l'action de l'homme, à laquelle il avait été fait allusion par le présentateur.

M. de Mortillet ne tarda pas à démontrer que ces entailles différaient complètement de celles qu'aurait produit un outil de pierre, couteau ou scie. Une hache eût laissé une trace conoïde , et la trace est parfaitement plane ; « le coup de hache, dit cet archéologue, se distingue par une surface nette et franche dans la partie suivie parla lame, abrupte et rugueuse' du côté où part l'esquille... Dans les empreintes de Billy, ce dernier caractère fait tout aussi bieii défaut que le premier. Ces empreintes présentent une large section très-oblique, terminée par une partie beaucoup plus étroite, presque verticale, qui est aussi lisse, aussi polie que l'autre, et de plus qui se trouve régulièrement arrondie... Enfin, d'une manière générale, les instruments en pierre laissent de petites stries dans le sens longitudinal des entailles qu'ils produisent... Dans les entailles miocènes de Billy les stries sont dans le sens transversal (1). »

Nous avions cru remarquer sur cette pièce des traces d'écrasement produites peut-être par un corps contondant, dont l'intervention n'excluait pas l'action humaine. M. de Mortillet, dans le travail auquel sont empruntées les lignes qui précèdent, a donné la véritable explication de cet écrasement comme des autres caractères particuliers aux ossements qu'a trouvés M. Bertrand. Les entailles de Billy sont de simples impressions géologiques,

€ Tous les géologues savent qu'il existe dans plusieurs ter- » rains, mais surtout dans le miocène, des cailloux qui sont » profondément impressionnés. La cause de ce phénomène

(1) G. de Mortillet, Os miocènes entaillés de Billy. {Mat. pour Vhist, primitive, t. lY, p. 141, avril 1868, et Bull. Soc, Anthrop. 2« série, t. HI. p. 466.)

Ghaf. h.] ossements INCISÉS DES FALUNS. 57

t n'est pas encore bien connue, mais le fait a été maintes et 9 maintes fois parfaitement constaté. . . Il y a la plus grande > ressemblance entre Timpression de certains cailloux et les 9 entailles de la mâchoire de Billy. Je possède un caillou de 9 quartzite, recueilli à Tavel (Gard), avec des impressions tout » à fait analogues à celles des os présentés par M. Laus- » sedat (1). »

M. Nouël a confirmé, depuis lors, à l'aide d'empreintes semblables trouvées sur un os de rhinocéros impressionné sans perte de matière, l'explication de M. de Mortillet. Cette pièce avait été extraite des sables de l'Orléanais, à Neuville (Loiret) .

Nous avons exposé, avec quelque détail, le procès de Billy, afin de démontrer que les naturalistes et les archéologues qui affirment l'existence d'un individu du groupe humain à une date si reculée, ne se laissent point tous emporter par une imagination ardente, que la plupart d'entre eux étudient au contraire minutieusement les pièces qu'on leur soumet, et ne se prononcent dans ces graves questions qu'en parfaite connaissance de cause. Quelque convaincus qu'ils fussent de l'extrême ancienneté de l'homme, ils s'étaient déclarés incrédules aux démonstrations de* M. Garrigou, parce qu'elles ne démontraient rien ; ils avaient repoussé les pièces de M. Laussedat, parce qu'elles s'expliquaient par une cause naturelle. Tous, ou presque tous, ont accepté sans arrière-pensée les ossements, incisés cette fois, de l'halitherium exhumé par M. Delaunay, à Pouancé (Maine-et-Loire).

VHaiitherium fossile n'était point rare à l'époque miocène ; on en a découvert des restes importants dans la Sarthe, dans le Uaine-et-Loire, à Beaucaire, à Castries, etc. M. Delaunay, collaborateur habituel de M. Bourgeois, a trouvé ce nouvel individu dans les faluns des environs de Pouancé, tandis qu'il contrôlait dans cette couche les recherches de son ami. On a vu, parla légende qui accompagne les coupes des pages46 et47, que les silex taillés miocènes se rencontrent jusque dans les

(i) id., lo€. cit.j p. 143.

Ml L'HALITHERlUtt DE POUANCË. [Cbat. U.

faliins ; ils y sont accompagnés de nombreosea coquilles marines et de débris de mammifères, les uns marins comme notre lamantin, les autres terrestres enlevés pour la plu^rt aux sables fluvialiles de l'Orléanais par les eaai de la mer falunienne (1).

Fjg îi Fig. a.

FIf. 31 tt U - CMtt raatUheriuni mcMci ie$ Umit ilc PouaMé (HiliM^-L»fre}.

Coll. llourfeois cl UelHiii;, Gnitd. nilur.

VHalilhemim rencontré par M. Delaunay, dans le cours de ses recberches, était presque entier; un humérus, plusieurs

(1) Bourgeois. Sur la prclendue eotiltinporanêité iti ttdilt* ouifirn dt VOr- Imiuù et dei /olun* it Tom-jine. (Compi. Rtnd. Âead. Se., l. LXIV, p. 4M. 4 mus 1887.)

Grap. If.] SAUVAGES IIIOCSNES ET SAOVAtiSS ACTUELS. m

côtes (fig« 3i et 23)» presque toutes les vertèbres, portaient des incisions, des entailles extrêmement nettes; les premières, linéaires, presque transversales, les secondes, obliques, conchoïdes, présentant de petites stries parallèles à la direction de l'entaille. Cette fois, c'était bien Toutil de pierre qui avait entamé Fos» presque toujours au point d'insertion de quelque muscle. Or, ces ossements sont extrêmement durs, et des marques de cette nature n'ont pu être faites qu'à l'état frais. D'autre part, les os de l'animal étaient encore en place, ce qui donne lieu de croire qu'il est venu échouer près de la côte, et que les sauvages d'alors auront profité de cette bonne aubaine, à peu près de la içême façon que les sauvages d'aujourd'hui.

Les voyageurs anglais qui ont visité l'Australie, le capitaine Grey en particulier, cité par M. J. Lubbock (4) nous apprennent qu'en pareille circonstance, après s'être frottés de graisse par tout le corps, les indigènes s'ouvrent un passage avec leur arme de pierre à travers la graisse du cétacé jusqu'à la viande. Les amis, prévenus par des feux qu'on a pris soin d'allumer, arrivent en foule près de la bête, « leurs mâchoires travaillent bel et bien dans la baleine, et vous les voyez grimpant de ci, de là, sur la puante carcasse, à la recherche des fins morceaux, i L'histoire de l'homme primitif offre tant de points de contact avec celle des populations les moins élevées aujourd'hui dans l'échelle sociale, que l'on est en droit d'aller chercher chei les tribus les plus barbares, des points de comparaisoa toujours fort utiles pour l'ethnographie des premiers Européens. Aussi, nous représentions-nous, en examinant les pièces envoyées par M. l'abbé Delaunay au Congrès international, le sauvage contemporain de XHaliiherium^ allant chercher au sein de cet amphibie la fétide nourriture dont sont maintenant si friands les indigènes de la Nouvelle-Hollande, et laissant sur les os échoués à Pouancé la marque de son outil grossier.

Les sables de l'Orléanais nous avaient conservé les témoi-

(1) J. Lubbock, trad, cit., p. 149.

60 SAUVAGES MIOCÈNES ET SAUVAGES ACTUELS. [Cbap. 11.

gnageâ de l'existence, en France, d'une sorte de Tasmanien, errant, à peine armé, comme à Van-Diémen, et portant son feu avec lui ; c'est un véritable Australien dont VHalitherinm incisé nous raconte la misérable existence. De l'une à l'autre de ces populations infimes, les voyageurs ont noté des différences toutes à l'avantage de la dernière. Il y a progrès, progrès lent, à peine marqué, qui se traduit, chez les sauvages modernes, par une légère amélioration dans la vie matérielle ; chez les sauvages fossiles dont MM. Bourgeois et Delaunay ont trouvé les traces, il a pu se traduire à peu près de la même manière.

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