Édit. Pitra, loc. cit
4. P. G., Lxxxviii, 1937-1978; PiTRA, Spicileg. solesmense, iv, Paris, 1858, 416-444; luris eccl. Graecor. hist. et monv.m., n, 222-237.
S 7. — Poètes 1.
Jusqu'au vi^ siècle, les auteurs chrétiens grecs qui écrivaient en vers avaient simplement suivi, avec plus ou moins de bonheur, les règles de la poétique classique qui basait tout le rythme sur la valeur quantitative des syllabes. C'est ce que l'on peut voir dans les poésies de saint Grégoire de Nazianze, de Synésius et, au v^ siècle, de l'impératrice Eudocie, de Nonnus de Panopolis et autres. Cependant, on trouve déjà, dans saint Grégoire, deux hymnes, \Hymne du soir et l'hymne Aux vierges, dont le rythme est fondé non plus sur la quantité des syllabes, mais sur l'accent tonique des mots. C'était une innovation qui se fit très vite accepter. Elle venait à point au moment où était levée pratiquement la défense qui interdisait, dans les églises grecques, le chant de pièces de poésie autres que celles des Livres Saints et où la magnificence du culte, dans la métropole byzantine, atteignait son apogée. Il s'ensuivit un splendide essor de l'hymnologie religieuse qui jeta sur la littérature en décadence un dernier éclat, et prouva que, dans cette société superficielle, la piété savait encore faire vibrer les âmes.
Des premiers hymnographes grecs au v^ siècle nous ne connaissons que quelques-uns et par leur nom seulement : Anthime et Timoclès, cités par Théodore le Lecteur; Marcianus, Jean le Moine, Séta et surtout AuxENTius dont son biographe, Georges, a conservé une hymne ^. Il se peut que, dans la masse des pièces
1. Sur tout ce paragraphe, voir W. CnniST et M. Pvranucas, Anlhologia graeca carminum christianorum, Lipsiae, 1871. I. B. Pitra, Analecta sacra Spicileg. solesm. parata, i, Paris, 187C. Edm. Bouvy, Poètes et mélodies, Nîmes, 1886. F. Cabrol, L'hymnographie de l'Église grecque, Angers, 1893.
2. P. G., cxiv, 1416 et L. Clugnet, Revue de l'Orient chrétien, viii 1903), p. 1 et suiv.
4tO PRECIS DE PATHOLOGIE.
anonymes que nous possédons, quelques-unes doivent être attribuées à ces auteurs, mais aucune précision jusqu'ici n'est possible.
Au VI® siècle, le premier hymnographe qu'il faille nommer est Romanos surnommé le Mélode. D'après les menées grecs, qui mettent sa fête au 1" octobre, Romanos serait né à Emèse, aurait été diacre à l'église de la Résurrection à Beyrouth, puis serait devenu, à Constantinople, membre du clergé qui desservait la grande église des Blachernes. Ceci se serait passé sous Anastase. — Quel Anastase? — Les plus récents critiques pensent qu'il s'agit d' Anastase I" (491-518), et fixent, en' conséquence, le principal moment de l'activité littéraire de Romanos entre 536 et 556. Cette activité fut très grande. Les menées lui attribuent la composition de près de mille hymnes ou xovxaxta, dont on ne possède guère que quatre-vingts environ. Son œuvre dispersée, mutilée, se reconstitue difficilement. Mais d'ailleurs on est d'accord pour voir en lui le meilleur incontestablement des hymnographes grecs et peut-être des hymnographes connus, le mieux doué au point de vue poétique, celui chez qui l'inspiration est la plus vive, le sentiment le plus profond et l'expression la plus noble. Un seul défaut peut lui être reproché, qui lui est commun avec tous les poètes byzantins, la diffusion ^
Il a été déjà question ci-dessus despoésies du patriarche de Jérusalem, Sophronius. Son cojlègue, Sergius de Constantinople, le monothélite (610-638), serait, d'après plusieurs critiques, l'auteur de la fameuse hymne àxàeiTToç (du jour où l'on ne s'assied pas), qui se chantait solennellement le samedi de la quatrième semaine
i. Voir sur lui spécialement les études de Krumb.vcuer, dans Silztmgsberiahten der kgl. bayer. Akademie, Munich, 1898, 1899, 1901, 1904, et Abhandl. der kgl. bayer. Akad., 1907.
de carême. C'est une longue hymne d'action de grâces à la Vierge, comprenant vingt-quatre parties, « le Te Deum grec », plein d'élan, d'effusion mystique et d'harmonie ^ Mais d'autres critiques l'attribueraient plutôt à Georges Pisidès 2, contemporain de Sergius, diacre et gardien des vases sacrés ou des archives de Sainte-Sophie à Constantinople. Cependant, à rencontre des hymnographes de son époque, Georges a cultivé de préférence la poésie classique, en s'attachant à la quantité effective des syllabes et non à l'accent tonique des mots. Outre quelques poèmes profanes, on a de lui, en partie du moins, un poème sur la création du monde, un autre sur la vanité de la vie, un troisième contre Sévère d'Antioche, une hymne sur la Résurrection de Notre Seigneur, et de nombreuses pièces de moindre importance : tout cela écrit en vers toujours corrects, coulants, d'une élégance un peu froide.
Avec André de Crète.^, la poésie d'Eglise revient au vers basé sur l'accent tonique. André est né à Damas dans la seconde moitié du vu* siècle ; puis il a été longtemps moine à Jérusalem et y a composé la plupart de ses œuvres. De là, les sources liturgiques le font aller à Constantinople où il aurait combattu le monothélisme et aurait été ordonné diacre. Ce qui est certain c'est que, avant l'an Vil, il fut promu archevêque de Crète. Sous Léon l'isaurien (717-741), il défendit la cause des saintes images, et mourut en l'an 720 ; les Grecs l'honorent le 4 juillet. André a laissé des sermons généralement fort étendus sur divers
1. Éditée par Christ et Paranikas, Op. cit., 140-147; P. G., xcii, 1.335- 134«; PiTRA, loc. cit., 2."l0-262; reproduite dans Nilles, Kalendarium manuale, 11, 168-183. Voir Pl. deMeester, L'inno acatisto, Roma, 1905.
2. Œuvres dans P. G., xcii, il97-17o4; L. Sternbach, Georgii Piaidae carmina inedita, dans Wiener Studien, xiii (1891) ; xiv (1892).
T,. Œuvres dans P. G., xcvii, 789-1444.
sujets, notamment suf la naissance et sur la mort de la Sainte Vierge, et des poésies liturgiques ayant leur chant propre (îôiojxsXaj; mais il est connu surtout comme le créateur de ces sortes d'hymnes appelées canons (xavo'veç). Le canon est un chant composé de neuf odes ou hymnes plus courtes, comprenant à leur tour plusieurs tropaires ou strophes. Entre les nombreux canons que nous possédons d'André, le plus célèbre est le Grand canon, qui se chante en entier le jeudi de la quatrième semaine de carême : il ne contient pas moins de deux cent cinquante strophes. C'est un chant de pénitence qui parcourt tous les exemples de prévarication et de repentir rapportés dans l'Ancien et le Nouveau Testament ^ . André a mis en général dans ses compositions beaucoup de théologie, et on ne peut lui refuser de la profondeur dans la pensée et les sentiments ; mais il ne sait ni écrire simplement, ni se borner dans l'expression de ses idées. On lit avec peine ses ouvrages longs et monotones.
Après lui, l'Église grecque compta encore trois bons hymnographes : les deux Cosmas et saint Jean Damascène. Le plus ancien des Cosmas ^ était un moine fort instruit, venu de Sicile, que le père de saint Jean Damascène délivra de l'esclavage des Sarrasins, et qui fut le maître de Jean et du plus jeune Cosmas. On sait qu'il écrivit des poésies religieuses ; malheureusement, elles se trouvent mêlées, dans les manuscrits, avec celles de son homonyme, et il est impossible, la plupart du temps, de distinguer lequel des deux Cosmas est l'auteur de telle ou telle pièce. — Cosmas le Jeune, surnommé le Chantre ou le Mé-
\. Sur le chant de ce canon voir les détails donnés par Nilles, Kalend. manuale, n, 147 et suiv. On se prosterne environ un millier de fois pendant sa récitation.
2. Sur les deux Cosmas, voir P. G. xcviu, 4S9-S24, et xxxviii, 339-680 ; Christ et PxRiiNiius, Op. cit., 161-204.
lode^ était un orphelin qui fut élevé avec Jean de Damas et qui, après avoir été moine, comme lui, à Saint-Sabas, devint, en 743, évêque'de Maïouma, près de Gaza. Il avait beaucoup étudié les poésies de saint Grégoire de Nazianze sur lesquelles il a laissé des scolies. A l'imitation d'André de Crète, il écrivit des canons^ plus courts, il est vrai, que ceux de son devancier, mais où il sacrifie souvent à la subtilité de la pensée et à la technique extérieure du vers l'élan de l'inspiration et la clarté du style. La postérité byzantine néanmoins l'a beaucoup admiré : elle ne l'a pas séparé de saint Jean Damascène, et les a mis tous deux au premier rang des hymnographes de l'Eglise grecque.
S 8. — Les défenseurs des saintes images. Saint Jean Damascène.
La question du culte des saintes images n'est pas née en 726 avec l'édit de Léon l'Isaurien : elle avait été débattue bien auparavant entre juifs et chrétiens, les premiers s'appuyant sur l'Ancien Testament pour blâmer chez les seconds non seulement le culte mais l'usage même des représentations figurées de Dieu et des saints. Léonce de Néapolis (première moitié du vu» siècle), dont il a été ci-dessus question, leur avait déjà répondu. Un siècle plus tard (au début du VIII® siècle), Etienne, évêque de Bostra réfutait de nouveau leurs arguments dans un gros ouvrage dont quelques fragments seulement ont survécut Mais la mesure de l'Isaurien qui proscrivaitles images inaugurait la controverse entre chrétiens et jetait la division dans l'Église même : elle constituait une hérésie.
1. Voir }. M. Mercati dans Theolog. Quartalschrift, lxxvu (1895), 662-66».
41i PRÉCIS DE PATROLOGIE.
Les saintes images trouvèrent des défenseurs éloquents et courageux qui surent, pour elles, parler, écrire et souffrir. Nous avons déjà dit un mot d'André de Crète. L'objet et les limites de cet ouvrage nous permettent d'en nommer deux autres seulement, dont le second fut, en' même temps, le dernier grand théologien de l'Eglise grecque, saint Germain de Constantinople et saint Jean Damascène.
Germain*, né vers l'an 635 d'une noble famille, était déjà évêque de Cyzique et âgé de quatre-vingts ans environ, quand il fut promu, en 715, patriarche de Constantinople. Dans sa nouvelle charge, son gouvernement fut troublé d'abord par les révolutions politiques et les attaques dont Constantinople fut l'objet de la part des Arabes ; mais il le fut bien davantage par le décret de l'empereur, publié en 726 contre les saintes images. Le patriarche s'efforça en vain de ramener Léon et ses partisans à des idées plus saines Contraint de démissionner en 730, il se retira chez lui et mourut en 733, à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans.
Il s'est conservé de saint Germain d'abord des ouvrages dogmatiques : un livre Sur les hérésies et les conciles écrit peu après 726 ; des Lettres dogmatiques, importantes j)our l'histoire de la controverse iconoclaste; une Epître des Grecs aux Arméniens pour soutenir les décrets du concile de Chalcédoine ; — puis neuf discours dont sept sur la Très Sainte Vierge ; — un ouvrage moral Sur la limite de la vie [De vitae termino): — enfin une explication mystique de la liturgie [Rerum ecclesiasticarum contemplatio) et quelques hymnes. Un livre analysé par Photius [cod. 233), qui justifiait saint Grégoire de Nysse du reproche
\. Œuvres dans P. G., xgviii.
TROISIEME PÉRIODE. LES GRECS. àn>
d'origénisme, est perdu. Photius en loue beaucoup la composition et le style. Saint Germain présente cependant, dans ses discours, les défauts communs à tous les orateurs byzantins, l'absence de sobriété et la monotonie qui résulte de l'emploi indéfiniment répété du même procédé d'amplification.
Cependant, en même temps que saint Germain protestait à Constantiflople contre l'édit de Léon l'Isaurien, une autre protestation, plus savante, partait de Damas : celle de saint Jean Damascène.
On ne connaît de la vie de saint Jean^ que fort peu de détails certains. Il était né à Damas avant la fin du vn^ siècle, d'une famille chrétienne dans laquelle se transmettait une charge importante sous le gouvernement des Arabes, maîtres alors de la ville. Son père se nommait Sergius, et à Jean on donnait aussi le nom arabe de Mansour [le rançonné). Il eut pour maître ce moine venu de Sicile, Gosmas l'Ancien, que son père avait délivré, et en suivit les leçons avec l'orphelin Cosmas le Jeune, que son père avait recueilli. Son éducation finie, il exerça probablement quelque fonction civile ; mais, en 726, son nom devint célèbre par la publication de sa première apologie des images contre l'édit de l'empereur. A Damas, Jean était hors de l'atteinte de l'Isaurien, et pouvait parler plus haut et plus net. Peu après il entra, comme moine, au couvent de Saint-Sabas près de Jérusalem, et, avant l'an 735, y fut ordonné prêtre. Dès lors, sa vie fut partagée entre la prière, l'étude et la composition de ses nombreux ouvrages. Sa mort doit se mettre certainement avant l'an 754, époque «îi sa mémoire fut condamnée
1. OEuvresdans P. G.,xciv-xcvi. Voir D. XmsLtE, John of Damascus, S» édit., Londres, 1903. V. Ermoni, Saint Jean, Damascène, Paris, 190t {La pensée chrétienne); et le bou article de J. H. Lupton dans Dictionary of christ. Biography, m.
par un synode iconoclaste. Le P. S. Vailhé la fixe au 4 décembre 749.
Saint Jean Damascène a été à la fois philosophe, théologien, auteur ascétique, orateur ; il s'est occupé d'histoire, d'exégèse et a composé des hymnes d'église; mais, si l'on excepte sa polémique sur les images et ses poésies, il n'a guère fait, en tout le reste, que coordonner les éléments de la tradition, résumer les auteurs qui l'avaient précédé et donner à leur enseignement sa dernière forme. Il l'a fait d'ailleurs, et pour la théologie, d'une façon remarquable. Son traité De la foi orthodoxe est méthodique, clair, à peu près complet, écrit d'un style vigoureux et précis : il est resté la somme de la théologie grecque, « à laquelle les siècles suivants n'ont ajouté ni changé que fort peu ». Quant à ses poésies religieuses, elles l'auraient mis peut-être à la tête des hymnographes grecs si l'art s'y faisait moins sentir, et si l'on y trouvait plus de simplicité et d'abandon. C'est pourtant par ce défaut même qu'elles ont plu à ses contemporains et qu'elles ont supplanté, dans les livres liturgiques, celles de Romanes. Les byzantins ont surnommé Jean Damascène Chrysorroas (qui roule de l'or), et ce nom dit assez toute l'admiration que la postérité a vouée à sa personne et à ses travaux. '
L'héritage littéraire de saint Jean comprend donc des ouvrages dogmatiques, polémiques et ascétiques, des essais d'histoire et d'exégèse, des homélies et enfin des hymnes : nous allons rapidement les parcourir.
L Ecrits dogmatiques.
Le principal des écrits dogmatiques de Jean est la Source de la science (lÏYiYri y^w^w;) dans laquelle il a condensé toute sa théologie, et dont certains travaux spéciaux dont nous aurons à parler ont ébauché ou
développé diverses parties. L'ouvrage dédié àCosmas, évêque de Maïouma, et par conséquent postérieur à l'an 743, comprend trois grandes divisions. La première, intitulée Chapitres philosophiques, devait mettre sous les yeux du lecteur « ce qu'il y a de meilleur chez les philosophes grecs » ; mais elle se borne, en fait, à expliquer les catégories d'Aristote et les cinq universaux de Porphyre, et c'est pourquoi on l'intitule communément De la dialectique. La seconde division, toute historique, est un bref exposé des hérésies (Ilepl aîpéffeojv Èv (TuvTO[Aia) parues dans l'Eglise jusqu'à celle des iconoclastes. Les éléments en sont empruntés à la Récapitulation de saint Epiphane, à Théodoret, au prêtre Timothée et à Sophronius. Seules les notices sur les hérésies des Sarrasins et des iconoclastes sont originales. La troisième division de la Source, intitulée De la, foi orthodoxe, constitue proprement l'exposé théologique et est de beaucoup la plus importante. L'auteur l'avait partagée seulement en cent chapitres : on l'a partagée en Occident en quatre livres — vraisemblablement d'après les quatre livres des Sentences de Pierre Lombard. Le premier (ch. i-xiv) traite de Dieu et de la Trinité; le deuxième (ch. xv-xliv) de la création, des anges, du monde visible, de l'homme et de la Providence; le troisième (ch. XLV-Lxxiii) expose surtout la doctrine de l'incarnation contre les diverses hérésies qui l'ont altérée ; et enfin le quatrième (ch. lxxiv-c), d'un contenu un peu mêlé, parle d'abord de la résurrection et de l'ascension de Notre-Seigneur, puis de la foi, du baptême et de l'eucharistie, du culte des saints, des reliques et des images, du canon de l'Écriture, etc., et, pour terminer, des fins dernières. Les grandes autorités suivies par Jean sont avant tout les Pères cappadociens et souvent aussi le Pseudo-Aréopagite.
i i8 PÏIÉCIS DE PATROLOGIE.
Après la Source de la science, on peut citer parmi les œuvres dogmatiques de saint Jean Damascène quatre autres écrits beaucoup plus courts, dont la composition est sans doute postérieure à l'an 743. Ce sont le Petit livre sur la doctrine orthodoxe, profession de foi écrite à la prière d'un évêque nommé Élie, suspect d'hérésie, pour être présentée par lui au métropolitain de Damas ; puis une Introduction élémentaire aux dogmes, ayant beaucoup de rapports avec la Dialectique de la Source de la science; un petit traité De la sainte Trinité, par demandes et par réponses, mais où il est aussi question de l'incarnation; enfin une lettre Sur l'hymrie du Trisagion, adressée à l'archimandrite Jordanès, pour établir que le triple Sanctus de cette hymne s'adresse aux trois personnes divines et non au Fils seul, et que, par conséquent, l'addition de Pierre le Foulon « toi qui as été crucifié pour nous >> est inacceptable ^ .