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IV. Ecrits de morale et de discipline

Dans les écrits de cette catégorie, l'auteur traite ou bien d'un point de discipline ecclésiastique, ou bien d'une question de morale individuelle, ou bien encore s'efforce de résoudre les difficultés pratiques qui naissaient pour les chrétiens de leurs rapports avec les païens.

1° Le De oratione [De la prière), composé entre 200-

206, est, pour une partie du moins, une instruction faite aux néophytes, et comprend trois sections. La première (1-9) explique en détail TOraison dominicale; la deuxième (10-27) précise les conditions morales, physiques et liturgiques de la bonne prière; la troisième enfin (28-29) relève l'excellence et les effets merveilleux de la prière, sacrifice perpétuel qui obtient tout.

2° De paenitentia. Sur la Pénitence nous avons deux traités de Tertullien, le De paenitentia et le De pudicitia. Le premier est orthodoxe et doit se mettre entre 200-206. L'auteur y traite d'abord de la pénitence qui doit se faire avant le baptême (1-6), puis de la pénitence postbaptismale (7-12), pénitence possible, pénitence laborieuse et pénible, mais salutaire et qu'il faut généreusement accomplir s'il en est besoin.

3° Le De pudicitia [De la chasteté) est d'un autre ton. C'est une protestation contre un acte du pape (Calliste pense-t-on) déclarant que, pour lui, il accordera, après un certain temps de pénitence, leur pardon aux pécheurs coupables de fornication ou d'adultère. Tertullien, alors montaniste, nie que le pape et en général les évêques puissent remettre ce genre de fautes aussi bien que l'apostasie et l'homicide. Seul, un spirituel pourrait les remettre en vertu d'un charisme ou privilège spécial que Dieu lui en donnerait; mais ce charisme, Dieu, en fait, ne l'accorde pas. En définitive, Tertullien refuse à l'Eglise le pouvoir d'absoudre de certaines fautes. Le traité a paru entre 217-222.

4° Cette question de la chasteté préoccupait à bon droit Tertullien. Aussi luia-t-il consacré cinq ouvrages dont les trois derniers visent surtout les secondes noces. Ce sont les traités Sur la toilette des femmes [De cultu feminarum, 200-206), Sur le çoile des vierges

{De virginibus velandis, 208-211), A sa femme {Ad uxorem, 200-206); Exhortation à la chasteté [De exhortatlone castitatis, 208-211), et De la monogamie (De monogamia, 213).

Le De cultii feminarum est une exhortation aux femmes à pratiquer la simplicité dans leur vêtement et leur toilette. L'ouvrage est fait à la fois de satire, de reproches et de conseils. Il est difficile d'en donner une analyse. Le premier livre s'occupe surtout du vêtement, le second des soins du corps et du visage.

5** Un détail particulier de la toilette féminine était le port du voile. Les femmes mariées se voilaient à l'église et dans les rues; pour les jeunes filles, l'usage variait. Tertullien, dans le De velandis virginibus, veut absolument qu'elles se voilent et en apporte les raisons. Il y en a de bonnes : d'autres sont de purs sophismes.

6«> Avec les deux livres Ad uxorem commence l'exposé des idées de Tertullien sur le mariage et les secondes noces. Tertullien a toujours considéré le mariage comme un état bien inférieur et un pis-aller, et les secondes noces comme à peine licites. Dans le traité A sa femme^ il l'exhorte donc, s'il meurt avant elle, premièrement à ne pas se remarier (liv. i), et secondement à ne pas, en tout cas, épouser un païen, les mariages mixtes étant pleins d'inconvénients (liv. n).

1" Ce même conseil de ne pas se remarier est encore celui qu'il donne, dans le De exhortatione castitatis, à l'un de ses amis devenu veuf. Ici, le ton contre les secondes noces devient plus vif. Si saint Paul paraît les permettre, il ne parle pas à cet endroit comme interprète de lEsprit-Saint, mais d'après son propre esprit, humain et faillible.

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8° Enfin, dans le De monogamia, Tertullien fait le dernier pas vers l'erreur. Contre les psychiques (catholiques), il soutient l'illicite absolue des secondes noces. Le Paraclet ici a corrigé l'Ancien Testament et saint Paul : les laïques doivent être monogames comme les clercs. Plaidoyer d'avocat retors, mais où fourmillent les à peu près et les sophismes. Pour attaquer les secondes noces, l'auteur n'hésite pas à attaquer le mariage lui-même et la famille.

9° Le traité Du jeûne contre les psychiques est encore un traité montaniste (après 213), dans lequel Tertullien défend, contre les critiques des catholiques, la multiplicité et la rigueur des jeûnes de sa secte. On y trouve des réflexions générales qui sont justes, mais déparées par de grossières injures à l'adresse de ses adversaires.

10" Le traité ou plutôt la lettre Aux martyrs [Ad martyras) est le plus ancien ouvrage de Tertullien que nous possédions. Il date de 197. Certains confesseurs emprisonnés ensemble étaient, paraît-il, divisés entre eux sur des sujets que l'auteur ne précise pas. Tertullien leur écrit pour les exhorter à garder la paix, et à braver courageusement la mort. Cette lettre, d'où la rhétorique n'est pas absente, contient cependant des sentiments délicats et de vraies beautés.

11° De patientia (200-206). Ce que Tertullien entend par la patience n'est pas tout à fait ce que ce mot signifie en français : c'est, d'une manière générale, la disposition à souffrir les maux que la Providence nous enverra, persécutions, maladies, injures, etc. L'auteur en fait l'éloge, et remarque qu'il ne la faut pas confondre avec l'apathie stoïcienne.

Le De patientia était un écrit de morale individuelle : les ouvrages suivants sont des ouvrages de casuistique, qui résolvent certaines difficultés venant

pour les chrétiens de leur contact quotidien avec les païens.

12° De spectaculis. Un chrétien peut-il assister aux spectacles du cirque, du stade, du théâtre, de l'amphithéâtre, spectacles d'un caractère officiel, donnés la plupart du temps à l'occasion de la fête d'un dieu ou dans les dépendances d'u'i temple, et accompagnés de cérémonies religieuses païennes? Sans faire aucune des distinctions qui auraient pu être faites, Tertullien répond : non, jamais I II interdit tous les spectacles au nom de l'Ecriture, et parce qu'ils sont inséparables de l'idolâtrie et immoraux. Le livre est de l'aa 200 environ.

13° Le De corona est plus particulièrement la solution d'un cas de conscience qui se posa à l'occasion du fait suivant. Les soldats qui se présentaient pour recevoir les libéralités en argent faites par l'empereur devaient, d'après les règlements, porter sur la tête une couronne de lauriers. Un soldat chrétien, en 211, se présentant pour recevoir le donatii>um, refusa de se soumettre à ce rite et, sur les observations qu'on lui fit, jeta ses armes et alla, en prison, attendre la mort. Son zèle fut généralement blâmé comme excessif et compromettant pour la communauté. Tertullien l'approuva. Dans le De corona, il soutient que la couronne est un symbole idolâtrique et païen qu'un fidèle ne peut porter, et, incidemment, que le métier des armes est incompatible avec la profession du christianisme.

14° Le traité De la fuile dans la persécution est une œuvre analogue. Consulté par un chrétien catholique, en l'année 213, Tertullien y examine s'il est permis de fuir pendant la persécution ou de payer au fisc une somme pour détourner de soi les poursuites. Il condamne comme une apostasie équivalente

ces deux manières de aei soustraire au danger. La persécution est voulue ou permise par Dieu : il la faut affronter.

15° Les trois traités précédents n'envisagent que des difficultés particulières de la vie des chrétiens au milieu des païens. Vers 211-212, Tertullien entreprit de les résoudre dans leur ensemble. Ce fut l'objet du traité De l'idolâtrie [De idololatrid).

Nulle part, peut-être, Tertullien n'a mieux montré combien il était incapable, grâce aux excès de son tempérament, de donner aux problèmes pratiques une solution acceptable. Pour écarter des chrétiens le péril d'idolâtrie, il ne leur interdit pas seulement de fabriquer des idoles et de construire des temples : il leur interdit d'être commerçants, maîtres d'école, soldats, fonctionnaires ; il les isole de la société et même de leur famille et les condamne, ou à peu près, à mourir de faim. C'est le triomphe d'une logique qui part de Drincipes incomplets.

16° Enfin, mentionnons, en dernier lieu, le traité Du manteau [De pallio), qu'il est difficile de faire entrer dans aucune des catégories précédentes. L'occasion de sa composition fut la suivante. Vers l'an 206- 208), à l'époque où il inclinait vers le montanisme, Tertullien imagina de quitter la toge pour adopter le pallium, vêtement ordinaire des philosophes et des rhéteurs. On s'en étonna et on en rit. Tertullien voulut prouver qu'il avait bien fait et écrivit son livre Du manteau. Ce n'est qu'un badinage spirituel, un exercice de rhétorique sur un rien.

V. Outre les écrits que nous venons d'énumérer, l'œuvre de Tertullien en comprenait quelques autres dont nous connaissons l'existence par lui-même ou par les auteurs plus récents.

D'abord, le De spectaculis et le De celandis virgi-^

nibu$ n'avaient pas seulement paru en latin ; l'auteur, qui écrivait couramment le grec, en avait fait encore une rédaction en cette langue.

De plus, nous savons, par Tertullien, qu'il avait composé sur le baptême, en grec, un ouvrage différent de celui que nous possédons ; un livre De spe fidelLum contre les juifs; un autre Sur le Paradis; un quatrième contre les sectateurs du marcionite Apelle [Adversus Apelleiacos)\ un cinquième sur l'origine de l'âme [De censu animae) contre Hermogène; un sixième Sur le Destin [De fato).

A son tour, saint Jérôme mentionne : un ouvrage montaniste, en grec probablement. Sur l'extase [De ecstasi ou ITepi IxdTacrswi;) ; un amusement de jeunesse Ad amicum pliilosophuni, sur les inconvénients du mariage ; un livre Sur les vêtements d'Aaron [Liber de Aaron vestibus]^ et peut-être quelques autres écrits.

Enfin un ancien catalogue des œuvres de Tertullien, contenu dans un manuscrit du ix^ siècle, lui attribue trois autres ouvrages : De carne et anima; De animae submissione / De superstitione saeculi.

S 2. — Saint Gyprien'.

Caecilius Cyprianus (le nom de Thascius est un sobriquet dont on ignore l'origine et la signification) est né à Garthage, probablement vers l'an 210, d'une famille fortunée, mais païenne. Après une éducation soignée et complète, il enseigna la rhétorique, plaida, semble-t-il, au barreau, s'acquit bientôt une réputation

i. Édition G. Hartel, dans le Corpus script, eccl. latin, de f ienne,

1S68-1871. Voir Frf.!'i>f.i,, Saint Cyjorien, Paris, ISf);}. 9. Mo^cekux, Hist. lillAr. de l'Afrique chrétienne, v, Paris, VM'î, et S. Cyprien (dans la col lection Les Saints), Paris, 1914. E. W. Benson, Cyprian, his life, his times, his work, Londres, 1897. A. d'Alès, La théologie de S, Cyprien, Paris, 19^24.

méritée, et se lia avec ce que la ville comptait de plus distingué. Cependant, tout ce bonheur humain ne remplissait pas son âme. Vers l'an 245, sous l'influence d'un prêtre vénérable nommé Caecilianus, il se convertit au christianisme. Sa conversion fut parfaite. Peu de temps après il était élevé au sacerdoce, et, au commencement de 249, succédait, comme évêque de Carthage, à Donatus. Son épiscopat ne dura que neuf ans, qui furent bien remplis. Au début de 250 éclata la persécution de Dèce. Cyprien,par prudence et pour éviter d'attirer sur son peuple, par sa présence, la violence des persécuteurs, dut se retirer aux environs de Carthage. 11 y rentra au printemps de 251, et s'y occupa immédiatement de l'affaire des lapsi, c'est-à-dire de ceux que la persécution avait entraînés à une apostasie plus ou moins explicite. Un mélange de modération et de force permit à l'évêque de la mener à bien. Puis, entre 252-254, une peste désola Carthage; en 255, la querelle commença qui divisa Cyprien et le pape Etienne sur la question de la valeur du baptême conféré par les hérétiques ; et le silence sur cette question était à peine fait qu'une nouvelle persécution commençait au mois d'août 257. Cyprien exilé à Curubis y resta un an. Rappelé en 258, il fut arrêté le 13 septembre dans sa villa, sommé de sacrifier et, sur son refus, décapité le lendemain. Nous avons le procèsverbal authentique de son martyre.

Une tradition rapportée par saint Jérôme nous apprend que saint Cyprien lisait assidûment les écrits de Tertullien et l'appelait « le maître » [Da magistrum). Pourtant, on imaginerait difficilement deux hommes d'un caractère plus dissemblable que saint Cyprien et Tertullien. Autant le second était emporté et violent, autant le premier était maître de soi, patient et équilibré. Saint Cyprien, remarque son bio-

LES ÉCRIVAINS OCCIDENTAUX DU Ill« SIÈCLE. 157

graphe Pontius, s'imposait par sa distinction et sa supériorité ; mais il se faisait aimer par sa simplicité, sa charité et la cordialité de son accueil. Son activité prodigieuse, à laquelle rien n'échappait, n'était ni empressée ni turbulente. Homme d'autorité, il est de la race des grands évêques administrateurs et conducteurs de leur peuple, Basile, Ambroise, Léon, Grégoire. Par son ascendant personnel il a groupé autour de son siège tout l'épiscopat de l'Afrique et en a été le primat effectif, sans en avoir le titre.

Ces qualités de mesure et de clarté, saint Cyprien les a portées dans ses compositions littéraires. Chez lui, nulle recherche du style ni de l'effet à produire, sinon celle qu'il garde involontairement de son tempérament africain et de son ancien métier de rhéteur. Tout est pour l'utilité pratique de ses lecteurs. Par la régularité et l'harmonie, c'est un classique. Sa langue, moins riche, moins expressive que celle de Tertullien, est plus correcte, encore qu'elle accuse sensiblement la décadence et qu'elle ait un goût prononcé de terroir. Les siècles qui l'ont suivi ont beaucoup admiré son style et l'ont beaucoup imité. Bien que ce fût un modèle imparfait, leur choix, en somme, était heureux.

Saint Cyprien a laissé treize ouvrages authentiques, auxquels il faut joindre ses lettres.

Les treize ouvrages sont ou bien des œuvres apologétiques, ou bien des traités de morale et de discipline ecclésiastique.

L Parmi les premières il faut mettre d'abord l'écrit A Donat [Ad Donatum), composé vraisemblablement peu après la conversion de l'auteur. Saint Cyprien y décrit la transformation morale que le baptême a opérée en lui, et presse son ami de s'abandonner à la grâce chrétienne.

L'écrit A Demetrianiis est d'un autre caractère. Ce Demetrianus, païen vicieux et malfaisant, ne cessait de calomnier les chrétiens et de fatiguer i'évôqae luimême de ses visites insolentes. Le jour vint où celui-ci jugea bon de lui répondre. Après l'avoir stigmatisé comme le plus vil des hommes, il fait remarquer que Demetrianus accuse à tort les chrétiens d'être la cause des fléaux qui désolent le monde et l'Afrique. La vraie cause de ces maux est l'obstination des païens qui provoque la colère de Dieu.

Outre ces deux ouvrages rédigés, on peut faire entrer dans l'œuvre apologétique de saint Cyprien les trois écrits suivants, qui sont de simples recueils de matériaux et de textes.

Qiiod idola non sint dii [Les idoles ne sont pas des dieux) ^ suite de notes tirées parfois littéralement de Minucius Félix et de V Apologétique de Tertullien, et rangées de façon à prouver la fausseté de l'idolâtrie et la vérité du christianisme. L'ouvrage est probablement antérieur à 250. On en a contesté l'authenticité, mais cependant ce genre de recueil est bien dans la manière de saint Cyprien. Très occupé, l'évêque de Carthage aimait à se préparer ainsi d'avance des matériaux qu'il pût rapidement utiliser, le cas échéant. On en a deux autres exemples : les Testimonia ad Quirinum et l'ouvrage Ad Fortunatum. Les Témoignages, en trois livres (249-250), présentent les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament qui établissent le caractère provisoire de la Loi juive (i), la réalisation des prophéties en Jésus-Christ et sa divinité (il), et qui concernent la foi, les devoirs et les vertus du chrétien (m). L'écrit A Fortunat (automne de 257) groupe spécialement les textes scripturaires relatifs au devoir du chrétien durant la persécution. On comprend assez de quelle importance sont ces deux

recueils pour l'histoire de la Bible latine en Afrique avant la Vulgate.

II. En tête des ouvrages moraux et disciplinaires de saint Cyprien, il faut mettre les deux traités De lapsis et De unitate catholicae ecclesiae, qui ont été lus tous deux au concile de 251. L'objet du premier est de montrer que, avant d'être réconciliés, les apostats de la persécution de Dèce doivent faire une sérieuse pénitence. Celui du second est de prouver qu'il ne peut y avoir dans le monde et dans chaque diocèse qu'une seule vraie Église, et que, dans cette Eglise, l'unité doit régner par la communion des fidèles entre eux et avec l'évêque ; que le schisme par conséquent est un crime des plus graves. L'ouvrage est dirigé contre Novat et ses partisans. De bonne heure, le texte a subi des retouches que quelques critiques ont attribuées à saint Cyprien lui-même.

Parmi les traités moraux de saint Cyprien, le plus original et le plus vivant est celui De la mortalité, sorte do lettre pastorale publiée pendant la peste de 252-253, pour relever le courage des habitants de Carthage terrorisés. Le De opère et eleemosynis fait l'éloge de l'aumône ; le De zelo et livore flagelle l'envie; les autres traités De habita virginum (249), De oratione (vers 252), De bono patientiae (256) ne sont guère que des imitations assez pâles des traités correspondants de Tertullien. Inférieur par le style et par le trait à son modèle, saint Cyprien lui est cependant supérieur comme moraliste : ses peintures sont plus vraies parce qu'elles sont mieux observées, et ses conseils plus sages, parce qu'ils sont empreints de modération.

III. Les lettres de saint Cyprien constituent la plus importante partie de son œuvre. On sait que lui-même en avait gardé des copies, et avait formé des dossiers

de celles qui concernaient le même objet. Il s'en est conservé cinquante-neuf, qui s'occupent de questions dogmatiques ou disciplinaires, mais qui offrent toutes un intérêt historique de premier ordre. Pearson {Annales cyprianici, 1682) est le plus ancien auteur qui les ait exactement datées : les travaux subséquents n'ont que très peu modifié ses conclusions.

§ 3. — Coxnxnodien ^ et anonymes contemporains.

On a beaucoup discuté sur l'époque et le pays où a vécu GoMMODiEN, <t Ic mendiant du Christ », comme il se nomme lui-même. Il paraît certain cependant qu'il vécut en Afrique, et plus probable qu'il a écrit entre les années 251-258 sous l'épiscopat de saint Cyprien. il était né de parents païens, chercha pendant quelque temps la vérité un peu de tout côté, enfin se convertit et reçut le baptême. A la suite de quelque faute, il dut faire pénitence, et devint chrétien fervent. Mais il resta toujours laïque. On a supposé seulement, pour expliquer la qualité de gasaeiis qu'il se donne, qu'il avait été trésorier de l'Eglise à laquelle il appartenait. C'était, au point de vue moral, un personnage d'un caractère indépendant, d'une franchise un peu brusque, mais désintéressé et généreux ; au point de vue intellectuel, un homme peu instruit, ignorant des classiques, nullement philosophe, une sorte de demi-lettré sorti du peuple et écrivant pour lui.

Les oeuvres deCommodien offrent cette particularité

1. Édition B. Dombàrt, Commodiani car mina, Vindobonae, 18S7(C. S. E. L.)\ Traduction française et commentaire des Instructions par J. DuREL, Les Instructions de Commodien, Paris, 1912. Voir G. Boissier, La fin du paganisme, ii; P. Monceaox, Hist. litlér. de l'Afrique chrétienne, m, Paris, 1905; J. Durel, Commodien, Paris, 1912. Sur l'âge où fleurit Commodien, voir A. d'Alès, Commodien et son temps, dans iîecherches de acienct religieuse, 1911, n°' S et 6.

d'être écrites en vers, mais en vers d'une allure spéciale. L'auteur a voulu faire des hexamètres. Pour cela, il pratique exactement la césure à la suite du second pied, et donne aux deux derniers pieds l'apparence d'être, au moins dans la prononciation, un dactyle et un spondée. Mais du reste, il néglige complètement la valeur prosodique des syllabes. Sur les 1.060 vers du Carmen apologeticum, 26 seulement sont justes. Et cette négligence n'est pas intentionnelle : en réalité Commodien, comme le peuple dont il parle la langue, ignore la prosodie. 11 lui est resté seulement dans l'oreille un vague souvenir du rythme virgilien, et il le reproduit tant bien que mal. Son style est des plus défectueux ; non pas que l'auteur manque d'imagination et de vie, mais sa syntaxe est incorrecte et son art de composer nul. & Ses œuvres, dit P. Monceaux, renferment la plus belle collection de barbarismes qu'ait pu rêver le plus mauvais latiniste. »

il reste de Commodien deux ouvrages, les Instructions et le Carmen apologeticum ou Poème apologétique. Les Instructions sont un recueil de quatre-vingts pièces contenant chacune de six à quarante-huit vers, et divisées en deux livres. Toutes les pièces, sauf deux, sont acrostiches, c'est-à-dire que les premières lettres des vers, mises à la suite l'une de l'autre, donnent le titre du morceau. Le premier livre est dirigé surtout contre les païens et les juifs; le second s'occupe de questions morales et disciplinaires. — he Poème apologétique contre les juifs et les païens est, en réalité, une sorte d'exposé de la religion chrétienne. La dernière partie (vers 791-1060), où sont décrits le millenium et la fin du monde, est la plus remarquable par la vivacité et le relief.

Indépendamment d'un certain nombre de lettres

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adressées à saint ('yprien et qui, dans les éditions, ont trouvé place parmi les siennes, il faut rapporter également au milieu du m® siècle quelques ouvrages rédigés en Afrique et dont les auteurs sont inconnus ^ : une Exhortatio ad paenitentiam\ un traité Ad Noçatianum, œuvre d'un évêque qui écrivait vers 253; un traité De rebaptismate, qui est probablement de 256 et qui soutient, contre saint Cyprien, la thèse romaine; un traité de la Pâque [De pascha coiJiputus), paru en 243, qui réédite, en le corrigeant, saint Hippolyte; un De lande martyrii, assez pauvre de fond, qui doit être de 252 ou 253 ; un De spectaculis et un De bono pudicitiae, pâles imitations de TertuUien et prétendant, à faux, être de la plume de saint Cyprien ; enfin un sermon Su7' les joueurs (De aleatoribus]^ œuvre incorrecte, mais forte et vivante, et beau spécimen de la prédication populaire.

$ 4. — Arnobe et Lactance.

On sait peu de chose de la vie d'ARNOBE l'Ancien ^ Né vers 255-260, il professa la rhétorique à Sicca, petite ville de la Numidie proconsulaire, et eut pour élève Lactance. Arnobe était alors un païen pratiquant, dévot jusqu'à la superstition, ennemi déclaré des chrétiens. Puis, brusquement, vers L'an 295-296, il se convertit au christianisme. Ce changement surprit tellement ceux qui l'entouraient que l'évéque, craignant une feinte, exigea, avant de l'admettre parmi les catéchumènes, une preuve de sa sincérité. Arnobe la fournit en composant les deux premiers livres du traité

1. Ces ouvrages se trouvent parmi les spttrta de saint Cyprien, édit. Hautel, in.

2. œuvres dans P. L., v, et mieux édition Reipferscheid dans le Corpus de Vienne, 1875. Voir P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, m, Paris, 490» ; Frbppel, Commodien, Arnobe, Lactance, Paris, 1893.

dont il va être question, et reçut le baptême. A partir de ce moment, nous ne savons plus rien de lui. Saint Jérôme semble mettre sa mort en 327.

L'unique ouvrage chrétien d'Arnobe est son apologie Contre les païens {Adçe?'sus nationes) en sept livres. Dans les deux premiers qui datent de 296 environ, Arnobe répond à ceux qui accusent le christianisme d'être la cause de tous les maux qui désolent l'empire. Dans les cinq autres, prenant à son tour l'offensive, il fait le procès du paganisme, officiel et populaire, et aussi de la philosophie. Ici et là, Arnobe fait preuve d'une habileté réelle et d'une érudition étendue. Sans avoir son génie, il a quelque chose des qualités littéraires de Tertullien, du relief, de la couleur, du mouvement et de l'esprit. Mais il connaît mal la religion qu'il veut défendre : le christianisme n'est guère pour lui qu'un spiritualisme élevé. Une défiance exagérée de la valeur de la raison et un pessimisme amer lui font rabaisser l'homme outre mesure. Son style même est fréquemment emphatique, redondant, incorrect. Il a trop souvent manqué à Arnobe la juste notion des choses dont il parle et le terme exact pour les dire.

Lucius Caecilius Firmianus — Lactantius est un surnom ^ — est né aux environs de Cirta ou de Mascula, dans la Numidie, probablement entre les années 240-250. Ses études se terminèrent sous la direction d'Arnobe. Devenu maître à son tour, il enseigna la rhétorique d'abord en Afrique, puis, vers 290, à Nicomédie où l'avait appelé Dioclétien. C'est à Nicomédie qu'il devint chrétien vers l'an 300. 11 put traverser

1. OEuvres dans P. L., vi, vu, et mieux édition Brandt et Laubmann dans le Corpus de Vienne, 1890-1897. Voir R. Pichon, Lactance, Parisi 1901 ; P. Monceaux, Hi.st. lilt. de l'Afr. chrét., m, Paris, 1903.

indemne la persécution, fut témoin, en 311, de la palinodie de Galère et, au plus tard vers 317, fut nommé par Constantin précepteur de son fils Crispus. 11 est probable que dès lors il ne quitta plus la cour ; mais on ignore la date et le lieu de sa mort.

Au point de vue moral, Lactance est une nature calme, pondérée, amie de la paix, un chrétien sincère qui accomplit sans bruit son devoir. Au point de vue intellectuel, c'est le type du rhéteur et de l'homme d'école. Bien écrire pour lui n'est pas traduire d'une façon originale et forte des idées personnelles : c'est imiter du plus près possible les grands modèles de l'antiquité latine, surtout Cicéron, en mettant partout dans ses phrases l'ordre, la mesure, l'harmonie. C'est un classique. 11 compose clairement et reste puriste dans sa langue autant que son sujet et son temps le lui permettent; mais il reste aussi forcément froid et compassé. Quant à sa théologie, elle est médiocre : comme Arnobe, il confond à peu près le christianisme avec le déisme. Le dogme de la Providence est le seul qu'il se soit persévéramment appliqué à mettre en lumière.

Si l'on fait abstraction des ouvrages écrits par Lactance avant sa conversion et de ses deux livres de Lettres à Demetrianus, écrites pendant la période chrétienne et que nous n'avons plus, nous connaissons de lui quatre ouvrages d'apologétique, une œuvre historique et probablement un poème.

L'œuvre apologétique maîtresse de Lactance porte le titre d^ Institutions divines [Divinae instîtutiones) et compte sept livres. Le premier paraît avoir été achevé en 307 et tout l'ouvrage en 311. Le but de l'auteur était d'établir la vérité du christianisme et d'en exposer les croyances et la morale sous une forme élégante et qui plût aux lettrés. Pour le réaliser, il a, dans le

livre i", prouvé l'unité de Dieu et réfuté le polythéisme ; dans le ii°, établi la nécessité d'une religion et démontré que les cultes païens ne sauraient être le vrai culte dû à Dieu; dans le iii«, montré que la philosophie est impuissante à donner aux hommes l'enseignement religieux dont ils ont besoin. Qui donc leur donnera cet enseignement? C'est le christianisme, dont le livre IV fait ressortir la vérité, et dont les livres v-vii exposent la morale, la discipline et les croyances sur la fin du monde et la vie future.

Aux Institutions dii^ines Lactance avait donné une sorte d'introduction par le petit traité De opificio Dei, qui date probablement des derniers mois de 305, et dont l'objet est de prouver l'existence de Dieu par les merveilles du corps humain. Il leur donna un complément dans le Z)e ira Dei [De la colère de Dieu, ^1(^-311)^ qui montre Dieu punissant le crime comme il récompense la vertu. Enfin il en donna, dans VEpitome, postérieur à 311, un résumé ou mieux une seconde édition très abrégée, à l'usage de ceux que rebutait la longueur du premier ouvrage.

Dans le De ira Dei cependant, l'auteur n'avait pas épuisé l'idée d'un Dieu vengeur des crimes; il avait posé seulement le principe de l'existence d'une rétribution. Vint un moment où, après le triomphe de Constantin, cette vengeance de Dieu sur les persécuteurs lui parut manifeste et éclatante, et lui fit écrire, entre 314-320, le De mortibus persecutorum. Le traité De la mort des persécuteurs est à la fois une histoire et une apologie : une histoire — d'une remarquable exactitude — des événements qui se succédèrent, et surtout des persécutions qui sévirent depuis le commencement du règne de Dioclétien jusqu'en 313 ; une apologie qui montre, dans la fin misérable des tyrans, le juste prix de leurs cruautés. On a contesté

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à Lactance la parenté de cet écrit, mais sans apporter en somme d'autre raison sérieuse de cette opinion que le contraste que l'on saisit entre le style ordinairement froid et régulier de Lactance et le style coloré et vivant du De moriibua. Et il est vrai que ce contraste existe ; mais il s'explique suffisamment par la différence des sujets et par la passion profonde qui, dans ce dernier ouvrage, a soulevé malgré elle l'àme naturellement calme de l'auteur des Institutions.

Enfin on a attribué à Lactance un petit poème Sur le Phénix [De ave Phoenice)^ qui raconte la légende de cet oiseau telle que le iv« siècle la connaissait. Cette attribution est vraisemblable sans être certaine.

S 5. — Les écrivains de Rome. Saint Hippolyte "'

La littérature chrétienne de Rome, au iii« siècle, est représentée surtout par deux noms, ceux d'Hippolyte et de Novatien.

Peu de mémoires ont été autant obscurcies par la légende que celle de saint Hippolyte. C'est dans ces derniers temps seulement que l'on a pu reconstituer, d'une façon bien imparfaite, la carrière de cet homme considérable.

On pense qu'il était né vers l'an 170-175 : où exactement, on l'ignore. Il se désignait lui-même comme disciple de saint Irénée ; mais cela peut s'entendre de sa formation intellectuelle dans les livres

1. Édition de Fabricius dans P. G., x, très insuifisante. Pour les œuvres scripturaires surtout, édit. N. Bonwetsch et H. Achelis, Hippolytus' Wei-ke, i (dans les Schriftsteller de Berlin), Leipzig, 1897. Pour les Philosophou7nena, édit. P. Cruice, Paris, 1860, ou bien P. G., xvi (entre les œuvres d'Origènc), ou encore P. Wendland, dans Hippolytus' Werke, dritt. Band, Leipzig, 1916. Pour les Chroniques, édit. Baukr {Texte und Unters., xxix, 1), Leipzig, 1905. Voir A. d'Auès, La théologie de S. Hippolyte, Paris. 4906.

LES ÉCRIVAINS OCCIDENTAUX DU lU» SIÈCLE. 167

de Téveque de Lyon. Quoi qu'il en soit, saint Hippolyte nous apparaît, vers l'an 212, prêtre de l'Eglise romaine et docteur déjà estimé. Origèue, venu à Rome à cette époque, eut l'occasion de Fentendre. A cette date, Zépîiyrin était pape et avait pour conseiller X]alliste. Hippolyte ne s'entendait pas avec eux sur la solution à donner aux difficultés doctrinales soulevées par le patripassianisme. L'avènement de Calliste en 217 amena la rupture complète. Hippolyte fit schisme, et constitua, à Rome même, une église dissidente dont il devint l'évêque. Cette situation dura dixhuit ans, jusqu'en l'année 235. A ce moment éclata la persécution de Maximin, dirigée surtout contre les chefs de TEglise. Sans distinguer entre les deux rivaux, le pape et l'antipape, l'empereur fit saisir à la fois et déporter Pontien et Hippolyte dans l'île insalubre de Sardaigne, où ils ne tardèrent pas à mourir. Mais, avant son départ, Hippolyte avait reconnu sa faute et, revenant lui-même à l'unité de l'Eglise, avait recommandé à ses partisans de réintégrer le vrai bercail. Rien ne s'opposait dès lors à ce qu'il fût considéré comme un martyr légitime et honoré comme tel. La Depositio martyrum insérée dans le Catalogue libérien de 354 marque, au 13 août d'une année qu'elle ne précise pas, la déposition de son corps sur la voie Tiburtin» : Ypoliii in Tiburtina et Pontiani in Callisti. Il est peu probable cependant que la statue d'Hippolyte, retrouvée en 1551 près de sa sépulture, lui ait été élevée par l'Eglise romaine officielle : elle a dû l'être plutôt par ses partisans, de son vivant ou peu après sa mort.

A en juger par le nombre et la variété de ses œuvres, saint Hippolyte était évidemment très richement doué. Son esprit a embrassé toutes les formes de la science sacrée, exégèse, apologie, dogmatique,

morale, discipline, histoire et géographie, peut-être même poésie religieuse. 11 est cependant d'abord et avant tout exégète. Inférieur à Origène, dont il ne possède ni l'érudition ni la pénétration, il lui ressemble pourtant par son goût pour l'allégorisme, mais pour un allégorisme plus sobre et plus rationnel. C'est, malgré tout, un occidental. Théologien, il a bataillé aux côtés de Tertullien contre les gnostiques et les sabelliens. Prédicateur et homéliste, il a témoigné d'un vrai talent oratoire. Photius trouvait son style clair, noble, sans recherche. En fait, saint Hippolyte s'est peu préoccupé de bien écrire : il vise surtout aux idées et au fond, et le mouvement que l'on remarque dans sa phrase vient plus de la vivacité du sentiment que de l'effort littéraire. Ajoutons d'ailleurs que, sur beaucoup de points, nous ne pouvons que très imparfaitement juger de sentaient. Bien que vivant à Rome, saint Hippolyte a écrit en grec, au moment où le latin allait devenir la langue de l'Eglise romaine ; et cette circonstance, jointe au souvenir fâcheux que son schisme avait laissé, a fait que le plus grand nombre de ses écrits se sont perdus.

Nous connaissons par leur titre ou nous possédons environ trente-cinq ouvrages de saint Hippolyte. La liste en est fournie en partie par un catalogue gravé sur sa statue, en partie par Eusèbe, saint Jérôme, Théodoret, Photius et autres auteurs. On peut les diviser en ouvrages scripturaires, — ouvrages contre les hérésies, — ouvrages d'apologie et de dogmatique, — ouvrages d'histoire et de chronologie, — enfin ouvrages de discipline et d'édification.

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