V. Discours et lettres
Des nombreux discours d'Eusèbe on n'a conservé que quelques discours d'apparat : le discours pro* nonce à Tyr en 314 ou 315 pour la consécration d'une basilique ; le discours prononcé à Constantinople le 25 juillet 335 pour les tricennalia de l'empereur ; un discours sur les martyrs (en syriaque) prêché à Antioche probablement. Quant au Discours de Constantin à l'assemblée des saints, donné en appendice à la Vie de Constantin, plusieurs le croient de la main d'Eusèbe lui-même, d'autres le croient de celle de l'empereur.
Enfin Eusèbe a dû sans doute écrire beaucoup de lettres ; mais il ne semble pas qu'on les ait jamais réunies. On a de lui seulement trois lettres entières : à Carpianus, à Flaccillus d'Antioche, à son église de Césarée ; quelques autres sont connues par des citations.
S 2. — Saint Cyrille de Jérusalem K
Saint Cyrille est né à Jérusalem ou dans les environs de cette ville en 313-315 et y a fait des études assez complètes. Ordonné prêtre en 343-345, évêque en 348-350, il se trouve presque immédiatement en conflit avec Acace de Césarée qui pourtant l'a fait élire, soit pour des questions de juridiction, soit surtout pour la question de foi. Bien que Cyrille, en effet, ait été de ceux que le mot ôfxooufftoç effrayait comme favorisant le sabellianisme, et qu'il ait évité de s'en servir dans ses ouvrages, il n'est pas douteux qu'il n'ait admis ce que ce mot signifiait et qu'il n'ait été, au fond, avec Athanase. Les ariens le comprirent bien qui le firent exiler trois fois, en 357 ou 358, en 360 et en 367. Son dernier exil, sous Valens, dura près de douze ans. 11 rentra en 379, sous Théodose, assista au concile de 381 où il accepta la formule de Nicée, à un second concile de Constantinople en 382, et mourut le 18 mars 386.
Cyrille n'est ni un esprit supérieur ni un écrivain original. C'est un catéchiste, un prédicateur populaire, mais vivant, clair, dont la parole familière et abandonnée est pleine de mouvements, de saveur et d'action. Ses auditeurs le goûtaient beaucoup. En négli-
1. œuvres dans P. G., xxxiu. Trad. fr. par A. Faivre, Lyon, 1844. Voir G. Delacroix, Saint Cyrille de Jérusalem, Paris, d86r;. Ph. Gosnet, Dff S. Cyrilli hierosolym. archiep. catecheaibus, Paris, 1876.
géant les règles de l'éloquence classique, il a rencontré souvent la vraie éloquence du cœur.
Les Catéchèses, au nombre de vingt-quatre, constituent son œuvre principale. C'est une série d'instructions faites aux catéchumènes ou aux nouveaux baptisés, pour leur expliquerle symbole de foi dont ils vont réciter la formule et les cérémonies de l'initiation chrétienne à laquelle ils sont admis. La première est préparatoire (npo)caT7i^i^a'.(;) : elle attire l'attention des candidats sur l'importance de l'action qu'ils vont faire. Les dix-huit suivantes appelées Catéchèses de ceux qui vont être illuminés (xaTv])(^iio£iç cpwTtÇofjiévtov), c'està-dire de ceux qui vont recevoir le baptême, expliquent, article par article, le symbole baptismal de Jérusalem. Les cinq dernières, dénommées catéchèses mystagogiques, traitent des trois sacrements de l'initiation : le baptême, la confirmation, l'eucharistie. Ces discours ont été prêches probablement en 348, pendant les semaines qui ont précédé et celle qui a suivi la fête de Pâques. C'est la plus ancienne explication méthodique que nous ayons du symbole. La lecture en est agréable et facile, l'importance théologique très grande.
En dehors des Catéchèses, on possède de saint Cyrille une homélie entière sur le paralytique de la piscine et des fragments d'autres discours. Une lettre à Constance à propos de l'apparition d'une croix lumineuse en 351 paraît être authentique, mais a dû, plus tard, recevoir une addition finale.
g 3. — Saint Ëpiphane ^
Saint Épiphane est né vers Tan 315 d'une famille
1. OEavres dans P. G., xu-xliii. Voir J. Martin, Saint £;p»pAone, dans Annales de philosophie chrétienne, cxv, clvi (1907-1908).
chrétienne, au hameau de Besanduke près d'Eleulhéropolis en Palestine, et l'éducation pieuse qu'il a reçue dès son enfance a donné à toute sa vie une définitive orientation. De bonne heure, il visite l'Egypte. et ses moines, et revenu chez lui, à l'âge de vingt ans, il fonde près d'Eleuthéropolis un monastère dont il prend la direction. 11 y passe trente ans dans l'étude et la retraite. En 367, il est choisi comme cvêque de Coiistantia, l'ancienne Salamine, dans l'ile de Chypre, et traverse, sans en souffrir, le règne de Valcns. En 376-377, on le trouve activement mêlé à la controverse apollinariste, écrivant contre son ancien ami A[)ollinaire qu'il condamne à regret. En 382, il est à Rome en compagnie de saint Jérôme, reçu chez Paula qu'il confirme dans sa résolution de venir aux lieux saints. Puis commence la controverse origéniste et la querelle avec Jean de Jérusalem. Il y fait, sans s'en douter, lejeu de Théophile d' Alexandrie. Auderniermcment cependant, il paraît comprendre, à la ferme attitude de saint Chrysostome, qu'il s'est trompé, et quitte précipitamment Constantinople pour rentrer à Constantia. Il meurt sur le vaisseau qui le ramène, en 413. De son vivant, Epiphane était déjà considéré comme un saint à miracles, et la postérité n'a pu porter sur sa vertu que le même jugement. On est d'accord aussi pour louer son érudition qui était considérable. L'évêque de Constantia connaissait le grec, l'hébreu, le syriaque, le copte et même un peu le latin : pour l'époque, c'était un prodige. Il avait lu beaucoup, et il a inséré dans ses ouvrages un grand nombre do documents précieux. Malheureusement, sa critique est peu sûre : dès qu'il sort des faits contemporains, ses renseignements doivent être contrôlés : ils sont confus et imprécis. Une certaine étroitesse d'esprit le rend d'ailleurs incapable de se mettre au point de vue de
PRÉCIS DE PATHOLOGIE. là
'zbi PRECIS DE PATROLOGIE.
ses adversaires ; une orthodoxie tatillonne et soupçonneuse lui fait voir, dans de simples opinions ou des erreurs bénignes, des monstres d'hérésie. C'était un tempérament tout d'une pièce, manquant d'une certaine finesse intellectuelle et de l'expérience du monde. Ses erreurs de conduite n'ont été chez lui que l'effet d'une simplicité dont on a abusé.
Quant à son style, il est sans caractère : Epiphane n'en prend aucun soin. Son grand défaut est surtout la prolixité. 11 semble à l'auteur qu'il n'a jamais assez confondu l'erreur, et il multiplie les pages là où quelques lignes suffiraient. On ne saurait le regarder comme un grand écrivain.
Un des plus anciens ouvrages de saint Epiphane est VAnco/atus, le Bien-ancré, composé pour satisfaire à une demande qu'on lui avait faite de donner un exposé de la croyance chrétienne. VAncoratus date de 374 et contient en effet un exposé des principaux dogmes, complété à la fin par deux symboles de foi dont le second est l'œuvre de l'auteur.
A la suite de VAncoratus vient le Panarion, Boîte à remèdes (contre les hérésies), le principal écrit de l'évêque de Constantia, achevé en l'an 377. C'est une revue de toutes les hérésies, accompagnée d'une réfutation appropriée à chacune d'elles. Saint Epiphane en compte quatre-vingts ; mais pour arriver à ce chiffre (celui des concubines dans le Cantique), il a dû compter comme telles de simples erreurs philosophiques ou juives : c'est ainsi que les Barbares, les Scythes, les Hellènes, les Epicuriens, les Stoïciens, les Pharisiens, etc. sont qualifiés d'hérétiques. La valeur de l'ouvrage n'est pas la même dans toutes les parties. Assez faible pour les trois premiers siècles quand l'auteur n'utilise pas saint Irénée ou saint Hippolyte, elle est fort grande pour le deuxième et le troisième quart
du iv^ siècle où l'auteur a vécu. Les réfutations qui suivent les exposés offi*ent généralement peu d'intérêt. Tout le livre se termine par un résumé de la doctrine et de la discipline chrétiennes.
\j Anacéphaléosis ou Récapitulation du Panarion qui le suit dans les éditions n'est pas de la main de saint Épiphane, bien qu'elle ait été composée peu après l'apparition de l'ouvrage complet.
D'autre part, on a de saint Epiphane deux traités d'archéologie biblique. L'un, Sui^ les mesiu^es et les poids des Hébreux, dépasse de beaucoup l'objet de son litre. En trois parties, il s'occupe successivement du canon et des versions de l'Ancien Testament, des poids et des mesures, de la géographie biblique : c'est plutôt un essai qu'un écrit achevé. L'autre traité Sur les douze pierres du pectoral du grand prêtre est une explication allégorique de leur symbolisme. L'ouvrage n'est complet que dans une versionlatine mutilée vers la fin : il est antérieur de peu à 394.
Signalons enfin deux lettres, conservées en latin, qui sont tout ce qui reste de la correspondance de saint Epiphane. Un fragment de lettre contre le culte des images est un faux iconoclaste. Les sermons, commentaires et autres écrits attribués à l'évéque de Coastantia sont également à rejeter comme apocryphes.
§ 4. — Biodore de Tarse et Théodore de Alopsueste.
Aucune ville de l'empire peut-être n'eut à souffrir des querelles ariennes autant que celle d'Antioche. Au moment du concile de Nicée, elle avait pour évêque EusTA,THE \ né à Side en Pamphylie, peut-être vers
1. œuvres dans P. G., xviii; Pitka, Aaaiecta sacra, ii, iv; F. Cavaller.A, S. Euslalhii ep. Anti.och. In Lazarum, Mariam et Marlham homilia christologica, Paris, lOOii. Voir id., Lesc/us»rte d'Antioche, VatTis, l'JOo.
275, évêque d'abord de Bérée, puis transféré à Antioche en 323 ou 324. A Nicée, il se prononça nettement contre Arius et agit vigoureusement contre ceux de ses clercs qui partageaient les erreurs condamnées. Aussi fut-il une des premières victimes de la réaction arienne. Illégalement déposé en 330, il fut exilé à Trajanopolis, et mourut à Phiiippes en 337.
Eustuthe avait beaucoup écrit, et Sozomène loue en lui une pensée forte, un style classique d'une belle allure, une composition agréable et facile. Malheureusement, un seul de ses ouvrages nous est parvenu en entier : c'est le traité De la pythonisse, dans lequel l'auteur soutient, contre Origène, que ce n'est pas Samuel lui-même qui est apparu à Saûl et, à cette occasion, attaque vivement la méthode allégorisanle des alexandrins. D'autres essais exégétiques, écrit sur riiexaemeron, explication des Psaumes, commentaire du texte des Proverbes viii, 22, des traités Contre les ariens en huit livres au moins. Sur l'âme, en deux partics probablement, des homélies, des lettres ne sont connus que par l'indication des auteurs ou par quelques fragments.
Les caractères de l'école d'Antioche sont en tout cas très marqués déjà dans l'œuvre d'Eustathe : méthode d'interprétation littérale, en christologie affirmation nette que l'humanité de Jésus-Christ est complète : c'est à ce point de vue qu'on peut le citer comme un précurseur des docteurs antiochiens de la fin du IV* siècle.
La déposition d'Eustathe fut le signal, à Antioche. d'une division entre chrétiens qui dura jusqu'en 415 Tandis que les ariens donnaient à Eustathe une série de successeurs ariens, tels que Paulin, évêque de Tyj (330-331) et plus tard Eudoxius, les orthodoxes se par tageaient : les uns, fidèles à la mémoire d'Eustathe, e
pour cela appelés eustathiens, se groupant autour du prêtre Paulin, consacré évêque en 362 et de son successeur Evagrius (388-393); les autres jugeant de meilleure politique de ne pas se séparer ostensiblement de l'Église officielle, mais ayant cependant des réunions à part sous la direction de deux prêtres, Diodore et Flavien. Ce dernier parti finit par triompher des ariens d'abord par l'élection, puis par la reconnaissance de Mélèce en 361 et 378 : mais il ne parvint qu'en 415 à gagner complètement les eustathiens.
DioDORE DE Tarse ' est ce prêtre qui, avec Flavien — le futur successeur de Mélèce — , réunissait à part les orthodoxes d'Antioche. Il était né à Antioche même d'une famille distinguée et, après avoir complété ses études à Athènes, se retira pendant dix ans près d'Antioche dans un monastère qu'il gouverna de concert avec Carterius. C'est là qu'il eut pour disciples Théodore, le futur évêque de Mopsueste et saint Jean Chrysoslome, qui y vinrent également.
La défense de la foi menacée le fît sortir de sa retraite. Avec l'aide de Flavien, il préserva de la contagion arienne les orthodoxes d'Antioche non ralliés à Paulin, combattit contre Julien l'Apostat et reprit la lutte contre l'arien Valens. Exilé en Arménie en 372, il rentre en 378 et devient évoque de Tarse en Cilicie. En 381, il assiste au deuxième concile général et se trouve désigné parmi les évêques dont la communion est une preuve d'orthodoxie. Sa mort peut se mettre en 391-392.
Diodore a joui, pendant sa vie et durant les cinquante années qui ont suivi sa mort, d'une extraordinaire estime. Il la méritait pour son zèle, sa vertu, son déta-
i. Œuvres dans P. G., xxxiii; P. de Lagarde, Analecta syriaca, Lipsice, 1R58, 91-100. Voir V. Ermoni, Diodore de Tarse et son rôle doctrinal, dans le Muséon, nouv. série, ii, 1901.
chement et aussi pour la méthode rationnelle d'exégèse qu'il a sinon inaugurée, du moins renouvelée dan:l'écûle d' Antioche, et dont saint Chrysostome est le plu"^ illustre représentant. Malheureusement, le soin qui! mit à affirmer contre Apollinaire que le Sauveur est pleinemeat homme, et à faire ressortir dans ses écrits le caractère humain de sa vie, l'entraîna à exagérer en Jésus-Christ la distinction des deux natures divine et humaine et à les présenter, ou à peu près, comme étant deux personnes. S'il avait nèltement entrevu les conséquences de ses formules, il les eût très probablement désavouées. Elles n'en subsistent pas moins, et l'ont fait considérer depuis comme un précurseur du nestorianisme. Condamné par un concile de Constantinople en 499, il fut cependant épargné par le concile de 553, qui condamna les Trois Chapitres.
L'activité littéraire de Diodore fut considérable, mais la presque totalité de ses ouvrages est perdue.
Ses écrits exégétiques comprenaient, au dire de Suidas, des commentaires sur tout l'Ancien Testament, la Genèse, l'Exode et les autres livres, sur les Psaumes, les quatre livres des Rois, sur les passages les plus difficiles des Paralipomènes, sur les Proverbes, l'Ecclésiaste, le Cantique des cantiques, sur les Prophètes, les quatre évangiles, les Actes des apôtres, î'Épître de Jean. Saint Jérôme ajoute qu'il avait commenté « l'Apôtre », c'est-à-dire les écrits de saint Paul. De tout cela il ne reste que des scolies fournies par les Chaînes scripturaires et peut-être le commentaire sur les Psaumes.
Puis, dans son énumération, Suidas a glissé les titres de deux autres ouvrages qui intéressent la Bible : Quelle est la différence entre la théorie et l'allégorie? et Chronique rectifiant les calculs d'Eusèhe sur les temps. Tous deux sont perdus. Par théorie, Diodore
entendait l'exégèse littérale qui recherche le sens réel du langage figuré, l'objet réel des figures et des prophéties, les enseignements moraux à tirer des faits.
Les écrits dogmatiques de Diodore n'étaient pas moins nombreux. Photius [cod. 223) a donné une notice et de longs extraits d'un ouvrage en huit livres Contre les astronomes et les astrologues et le Destin; il a signalé [cod. 85) un ouvrage en vingt-cinq livres Contre les manichéens et [cod. 102) un ouvrage Sur le Saint-Esprit. Suidas mentionne des traités Sur l'unité de Dieu dans la Trinité; Contre les melchisédéciens; Contre les juifs; Sur la résurrection des morts; De l'âme; De la Providence ; Contre Platon sur Dieu et lès dieux; Sur Dieu et la prétendue matière [éternelle] des Grecs; Au philosophe Euphroniusy sur la création des natures invisibles; Contre Porphyre, sur les animaux et les sacrifices ; puis des Capita ad Gratianum ; des écrits sur ces questions : Comment Dieu éternel peut-il vouloir et ne pas vouloir? Comment l'ouvrier peut-il être éternel et ses œuvres peuvent-elles être dans le temps? A son tour, Théodorct signale un ouvrage Contre Photin, Paul de Samosate, Sabellius et Marcel d'Ancyre; Léonce de Byzance cite un traité Contre les synousiastes (apollinaristes) ; Ebedjésu parle d'un livre Sur l'incarnation.
Que l'on ajoute à cette liste cinq autres ouvrages nommés par Suidas, et qui sont plutôt des livres de science profane, et l'on aura une idée de la fécondité littéraire de Diodore. De tous ces écrits il reste relativement peu de chose : cependant les œuvres de Diodore ayant été de bonne heure traduites en syriaque par les nestoriens, il se peut que l'on fasse en cette langue de nouvelles découvertes ^ .
1. Les quatre traités pseudo-justiniens que M. Harnack attribue à Diodore ont peu de chances d'être de lui.
Théodore * était né à Antioche, vers 350, de parents fortunés. Lié de bonne heure avec saint Jean Chrysoslome, il suivit d'abord avec lui les leçons du rhéteur Libanius et Faccompagna au monastère de Carterius et de Diodore. Peu s'en fallut cependant que le monde ne le reprît : deux exhortations de Jean [Ad Theodorum lapsum) le retinrent dans la vie religieuse. De 369 à 383, il resta l'élève de Diodore, étudiant avec lui l'Ecriture, fut ordonné prêtre en 383 environ et exerça le ministère à Antioche : en 392, il fut élevé sur le siège de Mopsueste en Gilicie. Ona peude détails sur son épiscopat. On le voit cependant, en 394, assister à un concile de Constantinople et attirer sur lui, par sa science, l'attention de Théodose ; en 404-407, soutenir énergiquoment saint Chrysostome contre ses ennemis; mais, en 418, il reçoit chez lui le pélagien Julien d'Éclane dont il défend la doctrine, doctrine que, au dire de Mercator, il a plus tard condamnée. Enfin, en 428, il offre l'hospitalité à Nestorius, quand celui-ci va prendre possession du siège de Constantinople, et meurt dans la paix de l'Eglise à la veille du conflit nestorien, « heureux, écrit Facundus, non seulement par l'éclat de sa vie, mais aussi par l'opportunité de sa mort» (ii,l).
Plus que celle de Diodore, en effet, la mémoire de Théodore eut à souffrir de la censure de la postérité. Réputé dans les milieux nestoriens et persans comme une des lumières de l'Eglise, comme « le commentateur » par excellence, il a été dénoncé dès 431 par Mercator, dès 438 par Cyrille d'Alexandrie, comme le vrai théoricien du nestorianisme et condamné comme tel par le v" concile général.
1. œuvres dans P. G., lxvi; H. B. Swete, Tlieodort ep. Mops. in epislolas B. Pauli commentarii, Cambridge, 1880-1882; Cuad<»t, Commentarius Theodori Mops. in evangelium Johannis, Paris, 1897. Voir h' PiROT, L'œuvre exégétique de Théodore de Mopsueste, Home, HH3. .
On peut distinguer dans son œuvre littéraire les écrits exégétiques et les écrits dogmatiques ou proprement doctrinaux.
I. Ses écrits exégétiques comprennent : 1* Un commentaire en trois tomes sur la Genèse, dont on a des fragments grecs, latins et syriaques ; 2" Un commentaire en cinq livres sur les Psaumes, œuvre de jeunesse conservée en partie dans une traduction latine ; 3° Un commentaire en deux tomes sur les douze petits prophètes, le seul dont le texte original subsiste presque en entier; 4° Un commentaire (perdu) sur chacun des quatre grands prophètes; 5<* Un commentaire (perdu) sur les deux premiers livres des Rois; 6° Un commentaire (perdu) en deux tomes sur Job; 7° Un commentaire (perdu) sur l'Ecclésiaste; 8** Un commentaire ou un écrit sur le Cantique des cantiques, dont il reste quatre citations ; 9" Un commentaire sur saint Matthieu (quelques fragments); 10° Un commentaire sur saint Luc (quelques fragments); 11"* Un commentaire sur saint Jean en sept livres, conservé en syriaque; il" Un commentaire sur les Actes des apôtres, presque entièrement perdu ; 13° Un commentaire particulier sur chacune des épîlrcs de saint Paul, conservé en grande partie soit en grec, soit dans une traduction latine du vi® siècle.
Œuvre considérable, qui a soulevé bien des critiques. Théodore ne voulait reconnaître l'inspiration ni de Job, ni du Cantique, ni de l'Epître de saint Jacques. 11 réduisait à une simple assistance l'inspiration de certains livres, surtout des livres sapientiaux et restreignait singulièrement le nombre des passages messianiques et prophétiques : l'exégèse littérale dégénérait souvent chez lui en rationalisme.
II. Des écrits dogmatiques de Théodore on connaît les suivants : 1° Un livre Sur les mystères (perdu) ;
2° Un livre Sur la foi qui est peut-être simplement le symbole cité et condamné par le concile d'Ephès-j (Mansi, IV, 1347), lequel symbole formait, pense-t-on, appendice à quelque traité plus étendu, le Catéchisme de Mercator ou le Liç're aux baptisés de Facundus; 3° Un livre (perdu) Sur le sacerdoce; 4° Deux livres Sur le Saint-Esprit dont il reste, en syriaque, une Relation d'une discussion de Théodore avec des évêques macédoniens à Anazarbe \ écrite par lui-même et qui semble avoir servi d'introduction ou de conclusion au traité; 5" Un traité Sur l'incarnation, en quinze livres, écrit entre 382-392, le plus connu et le plus cité des ouvrages de Théodore : on en a de nombreux fragments; 6* Deux tomes (perdus) Contre Eunomius en vingt-cinq ou vingt-huit livres, plaidoyer en faveur de saint Basile contre les anoméens ; 7° Deux tomes Contre ceux qui disent que les hommes sont pécheurs par nature et non par volonté, en cinq livres : l'ouvrage, dirigé contre saint Jérôme, reproduisait les vues de Pelage ; Marins Mercator en a traduit des fragments; 8° Un traité en trois livres Contre la magie des Perses, c'est-à-dire contre le dualisme zoroastrien, connu par Photius [cod. 81) ; 9° Un livre Aux moines; 10° Un autre De obscura locutione; 11° Un troisième De porfectione operum, dont les titres seuls subsistent; 12° Un ouvrage Sur l'allégorie et le sens historique contre Origène, mentionné par Facundus ; 13° Un traité De assumente et assumpto que l'on croit être le même que celui que Facundus intitule De Apolllnario et ejus haeresi, et qui date de 412-422 ; 14° Un sermon sur la Loi ancienne et nouvelle; 15° Un écrit Sur les miracles, cité par le V* concile général et qui ne formait peut-être pas
*. Éditée par F. N.vu, A^\x% Patrolorjin orientalis, ix, 63S-667.
un ouvrage spécial. — Notons enfin que les lettres de Théodore avaient été réunies sous le titre de Liber margai'itarum, et que certaines églises nestoriennes se servent encore d'une liturgie ou Anaphore de Théodore dont le fond au moins paraît bien être authentique.
§ 5. — Saint Jean Chrysostome '.
Saint Jean Chrysostome naquit à Antioche, probablement en 344, d'une famille noble et c'sée, et fut élevé d'abord par sa mère Anthuse qui, veuve à vingt ans, refusa de se remarier pour se consacrer tout entière à l'éducation de son fils. Ce fils donna de bonne heure les meilleures espérances. Après avoir suivi les cours du rhéteur Libanius et les leçons de philosophie d'Andragathius, il plaida pendant quelque temps, puis, sur les conseils d'un de ses amis nommé Basile, s'adonna chez lui, et sans quitter sa mère, à la vie ascétique. En 369 ou 370, l'évêque, qui l'avait remarqué, lui conféra le baptême et l'ordre de lecteur.
En 374, il fit dans l'ascétisme un nouveau pas. Sa mère était morte probablement : Jean se retira dans un monastère au penchant d'une montagne près d'Antioche et, quatre ans après, dans une caverne où il vécut seul et redoubla ses austérités. Vers 380, sa santé ne pouvant plus supporter ce régime, il rentra à Antioche.
En 381, il y était ordonné diacre par Mélèce et,
i. Œuvres dans P. G., xlvii-lxiv (édit. Moxtfaucon). Traduct. franc de J. Babf.ille, Paris, 1865-1873 et de Jeannis, 6ar-le-Duc, 1863 18C7 et Arras, 18S7-1S8S. Voir E. Martin, S. Jean Chrysostome, ses œuvres et son siècle, Jlontpeilier, 18C0. A. Puecii, S. Jean Chrysostome, Paris, 1900. Id. •S. Jean Chrysostome et les mœurs de son temps, Paris, 1891. H. Dacier» S. Jean Chrysostome et la femme chrétienne au IV* siècle de l'Église grecciue, Paris, 1907. Chr. Bauu, S. Jean Chrysostome et ses œuvres dans Vhistoire littéraire, Louvain, 1907.
en 386, prêtre par Flavien. Alors commença pour lui cette carrière de prédicateur qui devait être si féconde, (^est d'Antioche que datent la plupart de ses discours qui nous sont parvenus. Son éloquence avait rendu Jean célèbre. En 397, Constantinople ayant besoin d'un évêque, le choix d'Arcadius se fixa sur lui. L'honneur était grand, mais la charge lourde et périlleuse pour qui voulait faire tout son devoir. Dans le clergé, dans les monastères, à la cour, parmi le peuple le relâchement était général. Chrysostome n'épargna personne et donna aux plus puissants des avertissements sévères. Une coalition de mécontents ne tarda pas à se former contre lui, favorisée par l'impératrice Eudoxie et comprenant, avec des membres du clergé et de la cour, quelques évêques du dehors. Le chef en fut le patriarche d'Alexandrie, Théophile. Par une procédure des plus illégales, Théophile, venu à Constantinople pour y être jugé, s'érigea en juge de l'archevêque et, sur des molifs controuvés ou futiles, le fit déposer au conciliabule du Chêne, près de Chalcédoinc, par quelques prélats complaisants (403). Jean, exilé, dut quitter la ville : ce fut pour y rentrer en triomphe quelques jours après. Le peuple menaçant avait réclamé son archevêque, et la cour effrayée avait dû le rapj)eler. Malheureusement, cette paix fondée sur la peur dura peu. De nouveaux désordres attirèrent de nouvelles protestations de Jean, et ces protestations amenèrent contre lai de nouvelles mesures. Déposé une seconde fois d'une façon aussi illégale que la première, il .fut d'abord exilé, en 404, à Cucuse, dans la vallée du Taurus, puis, en 407, transféré à Arabissus et à Pityus aux pieds du Caucase. 11 mourut pendant le voyage, près de Comane, le 14 septembre 407.
Au physique, Chrysostome était d'apparence chétivc,
petit; il avait le visage agréable mais émacié, le front ridé, la tête chauve, les yeux profonds, singulièrement vifs et perçants. Ses goûts étaient des plus simples; sa vie, d'une austérité continue. C'était une nature délicate, sentant vivement les choses et traduisant d'une façon tranchante ses impressions. Gracieux, bon, affectueux et gai avec ses familiers, il restait, dans ses relations extérieures, toujours réservé et un peu froid. En somme, il lui a manqué un peu de sens diplomatique et l'esprit pratique de combativité. Placés dans sa situation, Athanase et Basile se seraient défendus et auraient triomphé de leurs adversaires. Chrysostome attaqué, calomnié, refusa la lutte et aima mieux céder que de combattre. En face d'ennemis sans conscience, il eut des scrupules et ne fit même pas valoir ses droits.
En théologie, saint Chrysostome est avant tout un moraliste qui tire de la doctrine courante les conséquences pratiques qu'elle comporte. Il connaît d'ailleurs très bien cette doctrine et, dans certains discours de controverse, l'a savamment exposée; mais il ne l'a pas approfondie pour elle-même et n'a pas été mêlé aux discussions théologiques. Son exégèse offre le même caractère. Il recherche d'abord le sens littéral, et ne craint pas de porter en chaire, quand il le faut, des considérations grammaticales et linguistiques pour expliquer un passage ^difficile; mais ce n'est là qu'une préparation pour dégager le sens typique ou l'enseignement moral de son texte. L'utilité de ses auditeurs est toujours l'unique fin qu'il se propose.
Au point de vue de l'éloquence, il a dépassé tous les Pères grecs * ; mais, comme sa théologie et son exégèse, son éloquence a été éminemment populaire et
1. Le surnom de Chrijsostome (Bouche d'or) ne lui a cependant pas été donné avant le vi* ou le vn" siècle»
pratique. Il connaissait admirablement les règles de Tart oratoire, et aucun écrivain grec chrétien ne saurait lui être comparé pour la pureté de la langue. Toutefois, cette pureté n'est jamais du purisme, et c'est avec la plus grande liberté qu'il applique les règles du bien dire. Rien en lui qui sente le rhéteur ou qui rappelle l'école. Dans ses discours, peu de philosophie, de raisonnements abstraits, mais plutôt des images, des comparaisons, des arguments familiers. Comme il connaît à fond la vie de son peuple, ses tableaux de mœurs n'ont rien d'artificiel et de forcé. C'est un père qui cause avec ses enfants et qui, avec abandon, les instruit, les corrige, les encourage. Cette causerie se prolonge parfois longtemps : Chrysostomc a déjà quelque chose de la prolixité asiatique : ceci tient à la richesse même de sa veine oratoire et aussi au genre adopté pour ses discours. Comme ils ont ordinairement pour objet l'explication d'une partie de l'Ecriture, la matière ne faisait jamais défaut, et l'orateur ne s'arrêtait que lorsqu'il le jugeait bon. Aussi faut-il nous garder d'apprécier les sermons de saint Chrysostome d'après nos méthodes et nos goûts d'occidentaux et de latins. Au regard de nos règles, ces sermons manquent d'unité et de proportion : on y trouve traités plusieurs sujets différents et leur longueur est démesurée. Les auditeurs de Chrysostome cependant n'étaient point choqués de ces défauts : ils suivaient sans fatigue cette parole harmonieuse et claire qui les entraînait doucement, et dont l'intelligence ne leur demandait point d'effort.
Aucun Père grec — sauf peut-être Origène — n'a laissé un héritage littéraire aussi étendu que saint Chrysostome. Encore sommes-nous certains de ne pas avoir tout ce qu'il a produit. Plusieurs de ses écrits ou se sont perdus, ou sont à démêler parmi d'autres
qu'on lui a faussement attribués. De longtemps encore on n'aura pas de ses œuvres une édition vraimentcomplètc.
On peut distinguer dans ces œuvres les homélies exégétiques, — les discours indépendants, — les traités — et les lettres.