SANG ET LYMPHE
Cl. Bernard a désigné avec raison le sang et la lymphe sous le nom de milieu intérieur. C'est en effet dans ce milieu intérieur que vivent les tissus, et le sang et la lymphe sont les
intermédiaires entre le milieu extérieur et les éléments anatomiques. Remarquons cependant que ces éléments ne sont point en contact intime avec le sang lui-même, mais seulement avec la lymphe ; car le sang est contenu dans un système de vaisseaux absolument clos, et les cellules de nos tissus ne sont réellement baignées que par le liquide qui transsude à travers les parois des capillaires ; ce liquide, c'est le plasma interstitiel que l'on confond en général avec la lymphe ; cette lymphe, qui circule dans les interstices lacunaires des tissus, apporte aux éléments anatomiques leurs matériaux nutritifs et reçoit leurs produits de désassimilation ; elle est reprise ensuite par les vaisseaux lymphatiques et devient alors la lymphe canalisée. Le système lymphatique constitue, comme on le voit, un appareil de drainage et l'irrigation des tissus de l'organisme apparaît de la sorte absolument analogue à l'irrigation et au drainage d'une prairie. Les matériaux de déchet de la vie cellulaire contenus dans le plasma interstitiel ne sont pas repris seulement par la lymphe ; ils repassent aussi partiellement dans les capillaires pour être emportés par le san«; veineux ; d'où il résulte que, tandis que l'appareil d'alimentation est simple (système artériel), l'appareil de drainage est double et constitué à la fois par les veines et les lymphatiques.
§ 1. — Sang
Le sang est un liquide qui tient en suspension des éléments figurés ou globules. Ses caractères généraux, sa composition, son rôle dans l'organisme, sa formation et sa destruction, les principales altérations pathologiques qu'il peut présenter, fixeront successivement notre attention.
A) Caractères généraux du sang
Le sang est rouge chez tous les vertébrés et incolore chez la plupart des invertébrés. Le sang artériel est rouge vermeil, le sang veineux rouge foncé, noir. Ces différences de couleur sont liées aux différences de quantité d'oxygène combiné à l'hémoglobine ; le sang artériel devient noir au contact d'un
agent réducteur, et le sang veineux redevient vermeil quand on Tagite avec de Tair. Le sang a une saveur légèrement salée, une odeur sui generis due aux acides gras qu'il contient ; l'addition d'acide sulfurique au sang accentue cette odeur en mettant les acides gras en liberté. Sa densité très variable est en moyenne de 1,035, sa réaction toujours alcaline. Extrait des vaisseaux, le sang ne tarde pas à se prendre en masse ; il se caille ou se coagule pour employer le terme technique, et le caillot en se rétractant exprime un liquide clair et jaunâtre qu'on appelle sénim.
La quantité totale de sang contenue dans le corps est difficiJe à apprécier exactement. La saignée dite à blanc laisse encore dans les vaisseaux une notable quantité de sang. Cette quantité peut être évaluée avec une approximation suffisante par la méthode colorimétrique de Wklcker. Après avoir retiré par saignée à un animal tout le sang qu'il est possible de recueillir, on lave le système circulatoire en injectant de l'eau dans les vaisseaux. Les eaux de lavage colorées par le sang sont réunies et on apprécie leur pouvoir colorant. Pour savoir ce qu'elles contiennent de sang, ou n'a qu'à comparer ce pouvoir colorant à celui d'un échantillon de la saignée que l'on dilue avec une quantité d'eau connue. Un simple calcul de proportion donne alors la quantité de sang de l'eau de lavage et en lui ajoutant celle de la saignée que l'on obtient par une pesée directe, on a la quantité totale. Cette dernière est pour l'homme adulte de cinq à six litres ou en poids 5 ou 6 kilogrammes et demi, soit le 1/10 ou le 1/13 du poids du corps. Ces chiffres constituent une moyenne ; car la masse du sang est soumise à de grandes variations ; elle augmente après les repas, et au contraire diminue beaucoup dans l'état de jeûne, par suite de la perte d'eau que subit l'organisme.
B) Composition du sang
Il faut distinguer la composition morphologique et la composition chimique du sang. Au point de vue morphologique le sang est formé d'une partie solide, les globules, et d'une partie liquide, le plasma. Au point de vue chimique il a une compo-
sition très complexe et le phénomène de la coagulation vient de plus en augmenter les difficultés d'analyse.
1^ Caractères morphologiques du sang. — Lorsqu'on reçoit le sang d'une saignée dans une éprouvette et qu'on retarde sa coagulation par un des moyens que nous indiquerons plus loin, les globules en raison de leur densité plus grande tombent au fond du vase et forment une couche solide au-dessus de laquelle se trouve la couche liquide ou plasma. Cette couche liquide est incolore ou légèrement ambrée, la couche de globules est rouge ; ce sont donc les globules qui donnent au sang sa couleur. Mais la partie solide n'est -pas d'un rouge uniforme sur toute sa hauteur ; dans les couches supérieures elle est d'un rouge plus clair que dans les couches inférieures et la couche la plus superficielle peut même être constituée complètement par un dépôt blanchâtre. La raison en est que cette partie solide est formée par deux sortes d'éléments : les globules ronges et les globules blancs^ et que les globules blancs, se précipitant moins vite que les globules rouges, s'accumulent dans la partie supérieure du dépôt. Si l'on décante le plasma et qu'on l'abandonne à lui-même, il donne bientôt un coagulum semblable à une gelée transparente qui en se rétractant exprime le sérum. La partie du sang qui constitue le caillot est la fibrine; le sérum représente donc le plasma moins la fibrine. Lorsqu'on bat le sang à sa sortie du vaisseau avec un balai, la fibrine se coagule sous forme de filaments blanchâtres dans les brindilles du balai et le sang ainsi défibriné n'est plus coagulable : abandonné à luimême, il se sépare en deux couches, les globules et le sérum. Si le caillot qui se forme dans le sang entier au moment de la coagulation est rouge, c'est que la fibrine en se concrétant constitue un réseau de fibrilles, une sorte de masse spongieuse qui emprisonne dans ses mailles les globules du sang. Mais que l'on malaxe ce caillot sous un file.t d'eau, les globules seront entraînés par l'eau et il restera dans les doigts de l'opérateur un résidu blanchâtre de fibrine. Lorsque la coagulation se produit lentement dans le sang entier, la partie supérieure
du caillot peut avoir une coloration blanche ; on a désigné cette partie sous le nom de couenne du sang ; d'après ce que nous avons dit plus haut sur la précipitation des globules on comprend facilement que la couenne est formée par le réseau de fibrine emprisonnant les globules blancs. L'étude morphologique détaillée des globules sanguins se trouve dans les
Fig. 13.
- Eléments morphologiques du sang (Landois, Bizzozero et Loeker).
I, globule rouge vu de face. — 2, globule rouge vu de profil. — 3, plaquettes sanguines normales. — 4, cellule lymphatique entourée de plaquettes sanguines. — 5, formes altérées des plaquettes sanguines. — 6, cellule lymphatique avec deux amas de plaquettes sanguines accolées et des filaments de fibrine. — 7, amas de plaquettes sanguines agglutinées. — 8, amas de plaquettes sanguines en partie dissoutes avec des filaments de fibrine accolés.
traités d'histologie. Nous ne ferons qu'en indiquer les points les plus importants.
a. Globules rouges. — Les globules rouges ou hématies ont la forme de disques biconcaves à bords arrondis ; ces disques sont circulaires chez l'homme et presque tous les mammifères, elliptiques chez les oiseaux et les reptiles. Chez les reptiles ils sont nucléés, mais chez tous les autres vertébrés ils ne contiennent point de noyau, sauf pendant la période embryonnaire. Chez l'homme ils ont 7 [i de diamètre. Leur nombre est
approximativement de 5 millions par millimètre cube; tel est le chiffre moyen que Ton obtient par les méthodes de numération de Malassez, de Haybm ; le principe de ces méthodes est de faire subir au sang un degré de dilution connu, afin de pouvoir compter facilement sous le microscope les globules contenus dans un volume déterminé. Les globules sanguins sont très élastiques et malléables ; aussi se déforment-ils très facilement pour passer dans- des vaisseaux de diamètre plus petit que le leur. Leur substance est molle et formée d'une matière homogène de couleur jaune pâle (les globules ne sont rouges que . lorsqu'ils sont vus en grande masse). Cette matière comprend un stroma ou réseau de protoplasma incolore et un liquide coloré, Y hémoglobine^ qui remplit les mailles du stroma. L'hémoglobine se sépare du stroma sous l'action de certains agents chimiques ou physicjues. Ainsi l'eau enlève l'hémoglobine au globule et le stroma décoloré persiste en gardant la forme du globule. La congélation du sang suivi du dégel produit le même effet.
b. Globules blancs. — Les globules blancs ou leucocytes ne sont pas des éléments particuliers au sang ; on les trouve dans la lymphe, le tissu adénoïde, dans les lacunes du tissu conjonctif. Les leucocytes que l'on trouve dans le sang peuvent être divisés en trois sortes, d'après leurs dimensions : les premiers ou globulins sont plus petits que les globules rouges et n'ont qu'une mince couche de protoplasma autour du noyau; les seconds ont la dimension des globules rouges ; les troisièmes sont plus volumineux, à protoplasma abondant et granuleux, contenant plusieurs noyaux ou un noyau en bissac, et présentent des mouvements amiboïdes très actifs. On compte dans le sang un leucocyte pour 360 à 1.000 globules rouges. L'étude des mouvements amiboïdes est des plus importantes. Le leucocyte, véritable petit organisme unicellulaire, analogue à une amibe, présente tous les caractères de la vie : il est irritable et contractile et se reproduit par scission ; par les pseudopodes qu'il émet il change de forme, se déplace, absorbe et digère les particules solides qui viennent le toucher. A ce dernier point de vue les globules blancs constituent une armée
de défenseurs pour l'organisme dans certains cas ; ainsi, quand des corps étrangers solides ont pénétré dans l'organisme, les leucocytes s'en emparent et se chargent de les éliminer. Si ces corps étrangers sont des êtres vivants, des microbes, une véritable lutte s'engage entre eux et les leucocytes, et lorsque ceux-ci sont victorieux, c*est qu'ils ont pu englober les microbes dans leur protoplasme et les réduire à l'impuissance. Telle est en gros la théorie de la phagocytose édifiée par Metchenikoff. C'est grâce à leurs mouvements amiboïdes que les leucocytes peuvent traverser la paroi des capillaires [diapédêse) et pénétrer dans les lacunes du tissu conjonclif. Tandis que les globules rouges restent toujours dans l'intérieur des vaisseaux sanguins, les globules blancs* au contraire peuvent en sortir, émigrer dans les interstices des tissus ; les leucocytes sont donc les intermédiaires morphologiques qui établissent les échanges nutritifs entre le sang et les tissus. Les mouvements amiboïdes des globules blancs sont activés par la chaleur jusqu'à un certain degré de température; à 40° les leucocytes sont tétanisés et ne peuvent plus émettre de pseudopodes ; à 50° ils sont tués. La présence de l'oxygène est indispensable à la production de leurs mouvements ; dans une préparation de lymphe recouverte d'une lamelle, les leucocytes se dirigent tous vers les bords de la lamelle où ils peuvent trouver de l'air. Les leucocytes sont paralysés par les anesthésiques et tués par les poisons qui sont toxiques pour l'organisme entier. Certains poisons (sécrétions bactériennes) paraissent aussi produire sur eux une action attractive ou répulsive ; cette action a été désignée sous le nom de chimiotaxie.
c. Autres éléments moiyhologiques. — Les autres éléments morphologiques que contient le sang sont les plaquettes sanguines de BizzozERO et des granulations élémentaires. Les plaquettes sanguines ont la forme de petits disques biconcaves, incolores, de 3 (Jide diamètre en moyenne, très altérables dans le sang extrait des vaisseaux. Bizzozero pense qu'elles fournissent dans la coagulation les éléments de la fibrine. Ce sont ces mêùies éléments qu'HAYEM avait désignés sous le nom
8i FONCTIONS DE NUTRITION
d'hémalobtasleâ, croyant qu'ils élaient les formateurs des globules rouges. Les granulalioiis élémentaires sont des fragments irréguliers de protoplasma détachés des cellules lymphatiques ou provenant de la destruction des élémenls du sang.
2" Composition chimique du sang. — Nous passerons rapidement en revue les substances chimiques que coulient le sang, eu laissant toutefois de côté les gaz dont nous parlerons au chapitie de la respiration. Il faut étudier séparément la composition chimique des globules et du plasma. Les nombres suivants qui espnment cette composition sont schématisés pour qu lia soient plus faciles à retenir ; ils sont empruntés au programme duiours de physiologie de Ch. Kichet.
1,000 grammes de sang contiennent environ 330 grammes de globules et fioO grammes de plasma.
A. Composition cbimique des gloiiuleb. — Les 350 grammes de globules contenus dans 1.000 grammes de sang renferment S30 grammes d'eau et 120 grammes de matières solides. Parmi ces 120 grammes de matières solides, nous trouvons toc grammes d'hémoglobine, 10 grammes de matières albuminotdes, S de lécilkine et cliolestérine, 5 de sels mi'
^ ^ ^ a. Hémoglobine. — L'hé-
UH JtW moglobine représente par
^M sa quantité, comme du JSi^ Vd reste par ses propriétés
^^^ chimiques, la substance la
^^^a - plus importante des glo-
^^ bules rouges. L'hémoglo-
bine est la matière colorante du sang; elle est A. au cou»;«, - ^..i^^^^""""- - '^' "■ crislallisable ; ses cristaux rouges ont une forme variable suivant les espèces animales, celle de prismes rhomboïdaux chez l'homme. Elle possède la remarquable propriété
ClRCtLATION 85.
d'absorber l'oxygène pour former avec ce gaz une combinaison, à la vérité très làclie et très instable, Y oxy hémoglobine ; 100 grammes d'hémoglobine pure absorbent 140 grammes d'oxygène.
A l'examen spectroscopique, les solutions d'oxyhémoglobine donnent deux bande» d'absorption dans la zone jaune verte du spectre, entre les raies D et E. Si l'on verse dans la solution un agent réducteur, du sulfhydrate d'ammoniaque par exemple,
RdUGE ORMGt JAUNE