‹ Précis de politique musulmaneChapitre 2 sur 33 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les deux facteurs modernes qui assurent l'évolution, ■c'est-à-dire la continuité, dans l'espace et dans le temps, de la vie sociale d'un peuple, sont:

1° Ce que ISIichelet appelait .sa valeur d'humanité, c'est-à-dire l'influence morale que ce peuple exerce sur le monde par la vie de ses institutions, par Vidée ou par l'art ;

(1) Au début de cet ouvrage, qui doit comporter plusieurs volumes et être à la fois remanié complété par la suite, qu'il me soit permis de remercier particulièrement :

M. le Gouverneur général Iloume, qui a bien voulu m'autoriser à exposer selon mon gré les problèmes souvent délicats de la sociologie musulmane ; M. le Lieutenant-Colonel Montané- Capdebosq, auquel je présentai tout d'abord le planque je désirais suivre et qui non seulement l'approuva, mais encore s'intéressa à tous les détails de son exécution.

M. le Gouverneur Merlin, qui me mit à même, en me chargeant des affaires musulmanes au bureau politique du secrétariat général de l'A. 0. F.^ d'augmenter mes moyens d'investigation.

M. le secrétaire général Malan.àqui je suis profondément reconnaissant de l'intérêt qu'il n'a cessé de témoigner en toutes circonstances à mes travaux; M. l'administrateur Adam, M. le commandant Ferradini, M, le capitaine Gérard, M. le commandant Payn, M. le lieutenant Chervy, qui m'ont fait souvent profiter de la grande expérience qu'ils possèdent des choses de la brousse; M. l'interprète principal Bou El Mogdad, dont l'érudition et la complaisance jamais lassées ont été pour moi du plus utile secours» et qui a bien voulu transcrire en caractères arabes, selon l'orthographe adoptée sur la rive droite du Sénégal, les termes de la langue maure cités au cours de cet ouvrage.

2» Son expansion économique^, influence matérielle de ce peuple sur les autres.

Par le premier élément, la France est, sans conteste,, dans l'avant-garde des nations qui pensent. Son expansion économique, à laquelle elle n'a songé que fort tard, gênée par la surproduction et les tarifs douaniers des autres puissances, entravée par l'étroitessede certainesde ses conceptions commerciales, fut, parla force même des choses, une expansion coloniale. Cette œuvre, accomplie d'abord par ses explorateurs, ensuite par ses soldats, intéresse au premier chef l'existence de la nation, puisque pour elle vendre et acheter dans des conditions données sont des questions de vie ou de mort. De là il résulte que toute conquête de pays d'outremer est une affaire commerciale., et que son but unique est d'assurer la sécurité des transactions commerciales. De là il résulte aussi que si les facteurs voulus pour assurer notre prépondérance commerciale se réunissent, celle-ci doit être accompagnée, et c'est naturel, de la prépondérance politique.

Le commerce ne s'épanouit librement, selon les fluctuations de l'offre et de la demande, qu'à la condition que toutes les ressources du pays sur lequel il influesoient mises en valeur; une politique purement commerciale au début devient ainsi, fatalement, une politique d'expansion économique ; un pays neuf doit progresser par lui-même, par sa propre richesse multipliée par l'effort du capital d'autrui ; cette œuvre ne peut s'accomplir qu'avec l'aide de la population indigène, aide qui sera d'autant plus fructueuse qu'elle sera plus intelligente; et elle ne sera fructueuse et intelligente que si l'indigène est appelé à évoluer de loin d'abord, de près ensuite, dans le sens de la civilisation nouvelle- C'est ainsi qu'une annexion économique est une main

mise sociale d'une nation siipérieui-e sur un peuple^ d'intelleclualité différente, qui se trouve entraîné peu à peu dans un progrès hun^iain sans cesse plus élargi. La' politique commerciale, devenue une politique économique, est aussi muq politique sociale.

Or, une politique sociale ne sera parfaitement utile, c'est-à-dire affecter le développement économique de la nation, que si elle tient compte de la physiologie et de la psychologie des peuples auxquels elle s'applique. L'uniformité inflexible des procédés de la politique indigène en n'importe quel pays neuf du monde est donc une faute, puisque les indigènes ont des mœurs et descoutumes qui se particularisent selon leur habitat. Le grand principe à appliquer est de faire évoluer an jieuple dans sa civilisation propre avant de l'entraîner dans la nôtre; nous devons longuement imbiber ce^ peuple de notre civilisation et non la lui imposer par desprocédés administratifs qui seront toujours inefficaces. Aussi, avant d'assumer la tâche de guider des indigènes dans une voie nouvelle, faut-il connaître profondément leur état social, leur langue, leurs us et coutumes. On aura ainsi la meilleure de toutes les l^ases pour asseoir une domination bienveillante: Il faut que l'intérêt économique de la nation devienne l'intérêt personnel de l'indigène.

L'expansion coloniale française s'est exercée dans lemonde, d'une part en Asie, d'autre part en Afrique; sur ces deux continents ses intérêts économiques sont différents ; sa politique indigène générale s'est donc divisée en politique asiatique et en politique africaine, employant, selon le cas, des procédés différents ; en effet la civilisation indigène de l'Asie française est surtout en retard sur la nôtre, tandis que la civilisation de l'Afrique est autr e que la nôtre.

Depuis de longs siècles le Nord-Ouest africain est

xioininé par l'Islam, c'est-à-dire par un état religieux patriarcal, d'origine arabe ; l'admirable simplicité de l'Islam, due à une théologie qu'une seule phrase, proclamant l'unité divine, résume, s'oppose à l'infinie complexité de notre société moderne. Il est donc aisé de voir que des malentendus peuvent facilement s'établir entre nous et nos sujets africains ; nous ne les comprenons pas et ils ne nous comprennent pas; ils synthétisent là où nous analysons. Pour eux, Dieu est à la base de la création du monde, et nous, nous créons et nous supprimons Dieu au fur et à mesure de nos besoins. La question se complique singulièrement, lorsque l'on songe que l'Islam est une force mondiale et que son unité religieuse peut, sans difficulté, sous l'impulsion d'un homme de génie, se transformer en unité sociale et rendre alors notre domination en Afrique extrêmement précaire. Aussi, la politique indigène en Afrique est-elle fatalement une politique musulmane.

Cette politique, pour être féconde, réclame un doigté spécial qui ne s'acquiert que par des études personnelles de matières souvent ardues, et par une longue pratique; elle comporte nombre de nuances suivant la race, l'habitat, ou les traditions des indigènes, mais elle est toujours fondée sur le principe de la justice, si puissant chez les musulmans et dérivé de l'ancienne loi du talion : « œil pour œil, dent pour dent » modifiée ainsi : « si tu ne veux être puni dans ta chair paye pour ton œil, paye pour ta dent ». Les musulmans n'en voudront jamais à un homme, même s'il est infiexible, .pourvu qu'il soit juste.

La France, en s'implantant en pays d'Islam, a assumé une lâche immense et splendide ; ellea réussi à l'accomplir en Algérie oii cependant les difficultés abondaient, nu milieu de populations nombreuses et guerrièi'es qui ne furent conquises que parcequ'elles étaient divisées.

et où cependant aujourd'hui les tournées pacifiques des gendarmes ont remplacé les évolutions des armées; nos administrateurs, nos cliefs de l^ureaux araljes, ont eu et ont à régler des questions souvent difficiles, incessamment soulevées par des conflits de races, par des besoins religieux ou économiques d'ordres divers, par le développement de la colonisation agraire, par l'accroissement de la population, par le jeu même des louages administratifs. La France a le droit d'être fière de l'œuvre accomplie par elle en Algérie, car nulle part dans le monde on ne fit autant pour le relèvement social de l'indigène, et nulle part les résultats de cette politique ne furent plus décisifs. Aussi est-ce sans la moindre appréhension qu'elle doit assister à l'épanouissement de son expansion musulmane dans l'Afrique Occidentale dont les progrès commerciaux et économiques lui sont de sûrs garants de ses progrès sociaux et des procédés employés pour les développer.

L'habile politique musulmane inaugurée sur la rive droite du Sénégal par le regretté Coppolani (1), sous les

(1) Xavier Coppolani. — De haute taille, les épaules larges, la face énergi([ue, aux muscles tendus de toute leur volonté d'être impassibles, Coppolani était plus que le protagoniste de la politique musulmane française, il en était l'apôtre; l'habitude de pénétrer la pensée des plus retors diplomates du monde moderne l'avait laissé sans illusion sur le compte des hommes; devant une traîtise, un acte d'indélicatesse, un abus de confiance, il restait silencieux, souriait, et passait. Plus d'un de ceux qui décriaient soit son œuvre, soit lui-même, prenaient sa longanimité pour de la faiblesse; ïnais il les ignorait parce qu ils étaient avant tout des inutiles.

L'être qui n'est pas un homme d'action peut se trouver un parfait fonctionnaire, avoir telles ambitions que le comporte sa petite jugeoite, ce ne sera jamais qu'un médiocre. Coppolani était avant tout un homme d'action. Créateur de valeurs nouvelles, ce bon ouvrier de l'idée devait, par une irréparable fatalité, tomber en pleine bonne route, le 12 mai 193y, au Tagant, à Tidjikdja, assas-

auspices de M. le Gouverneur Général Roume, a permisl'annexion au domaine colonial de France des vastes territoires mauritaniens; là elle a trouvé des tribus religieuses plus ou moins opprimées par des tribus guerrières, une considérable population nomade vagabondant entre le fleuve et un certain nombre de ksour occupés par quelques sédentaires. Dans ces régions le fanatisme est poussé à ses extrêmes limites ; quelle que soit la tactique employée pour occuper le pays, on ne le tiendra qu'à condition de mettre l'intérêt religieux des indigènes en opposition avec leurs intérêts économiques immédiats ; dès que ces derniers prédomineront sur l'autre, — et la nature humaine est telle que cela arrive tôt ou tard, — la prise en main des populations sera achevée; ce conflit ne se produit pas par de simples mesures administratives, il est l'œuvre d'une politique. Celle-ci, dont l'unité de direction doit naturellement être par avance assurée, a pour objet Vutiiisatioriy dans un sens donné, des personnages injluenls, de la 7'eligion, des mœurs et des coutumes, et même des superstitions.

sine par des fanatiques, laissant à d'autres le soin de continuer la marche en avant. Et nul ne saurait, intégralement, le remplacer.

Lorsqu'on entend un imbécile s'écrier : Il n'y a pas d'hommes indispensables, c'est qu'évidemment, dans un dégoût qui l'a prissoudain à la gorge, cet homme a songé à lui. Mais chacun sait bien que l'homme de génie est indispensable à l'espèce, parce qu'il fonde une idéologie nouvelle. Le milieu humain où il évolue fait masse autour de lui. Un peuple, a dit Nietzsche, est un détour de la nature pour arriver à cinq ou six grands hommes.

Coppolani avait l'immense simplicité de vision claire ({ui distingue ceux (jui sont prédestinés à dominer les foules ; ses facultés extraordinaires des synthèses lui permettaient de se mouvoir sans fatigue au milieu des difficultés fuyantes de la polilifjue nmsulmane; il réalisait à ce point de vue, le type du diplomate intégral, qui est non sculeuient celui qui observe, celui qui dissimule, mais surtout celui (lui agit.

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