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CHAPITRE PREMIER

La société Berbère en Mauritanie (1) Comment doit-on se comporter à son égard

Les populations de la Mauritanie appartiennent à la race, ou plutôt à la société berbère. Cette société se retrouve avec des habitudes à peu près analogues au Maroc, en Algérie, eu Tunisie, en pays Targui ; dans nos contrées, elle a adopté, avec l'Islannisme, un certain nombre d'usages arabes. La société berbère est remarquable par sa tendance ethnique au particularisme de chacun de ses membres ; la tribu se divise en clans, le clan se partage en çofs, le çof en fractions, la fi-actîon en familles ; et, dans la famille, l'homme qui peut porter les armes est à lui-môme son propre maître, sous le joug cependant de la coutume des aïeux, qui est la loi de la brousse ; la réunion des hommes libres détient seule le principe de l'autorité politique.

Les berbères se sont de tout temps réunis en confédérations, qui ont constitué à vrai dire les tribus. On retrouve ces tendances chez tous les primitifs, et cela nous supprime dès le début le dogme unitaire de la race ; en Afrique Occidentale, elles furent représentées, chez les noirs^ par les groupements placés sous la pro-

(1) Les pays maures entre le Sénégal et le Maroc sont désignés par les noirs sous le nom générique de Ganar (à rapprocher de Canaîies),

teclion de tel animal sacré en qni s'était incarnée l'âme des ancêtres : confédération des Poissons, des Oiseaux, du Lion, du Caïman, du Serpent, de l'Hippopotame; chez les berbères, après avoir sans doute revêtu cette forme, la confédération, devenue la tribu, s'est placée en général sous la protection d'nn ancêtre éponymedont l'esprit continuait à veiller sur ses descendants et sur ses alliés.

La société berbère a une mentalité très malléable ,'^ dans le nord de l'Afrique elle a adopté successivement les religions de ses dominateurs ou des voisins : carthaginois, romains, arabes ; en Algérie, l'évolution des Kabyles vers notre civilisation, quoique encore à l'état d'indication, est des plus remarquables. En Mauritanie, les peuplades ont mélangé dans leurs dialectes l'arabe au zenaga et aux langues du Sénégal, et adopté plusieurs usages spéciaux aux noirs. Cette plasticité de caractère permet d'espérer que notre influence sur elles ne sera pas inefficace.

Les berbères islamisés de la Mauritanie se donnaient comme aïeux, ainsi que n'importe quelle race primitive, soit des saints, soit des héros.

A la suite d'une guerre dont on ne peut encore fixer ni l'époque, ni la durée, guerre connue dans les légendes sous le nom de char Bouba. les tribus d'origine sacrée, vaincues, cessèrent de porter les armes ; elles .se consacrèrent dès lors à la prière, au commerce, à l'exploitation des ressources du sol. Les ti-ibus victorieuses prirent le nom de hassanes (nobles) et tinrent les premières sous leur tutelle. Aujourd'hui les peuplades blanches (beïdanes) delà Mauritanie se divisent toujours en fractions de hassanes ou guerrières et en fractions maraboutiques. Parmi ces dernières, qui sont les plus nombreuses, l'instruction musulmane est fort en honneur et fort répandue ; elle n'a guère dépassé les limites de la scholastique de notre moyen âge ; elle per-

met à des individus dont les concepts sociaux sont retardataires, de comprendre les idées les plus abstraites de notre civilisation, dont cependant les progrès scienti' ^fiques demeurent pour eux lettre close, et qu'ils méprisent. Ils ne sont que des théologiens.

L'officier ou le fonctionnaire appelé à résider en Maurétanie ne doit donc pas s'imaginer qu'il aura affaire Ir des peuplades analogues aux groupements nigritiens- Qu'il se persuade que ses administrés l'étudieront, dès son arrivée, disséqueront son caractère et ses penchants avec la minutie et l'exactitude d'un psychologue professionnel, et agiront avec lui, selon le résultat de leurs découvertes. Ces qualités d'analyse sont poussées à l'extrême chez les chefs religieux.

Tous seront curieux de son but et de ses méthodes, dont ils sauront saisir le fil ; sa pensée sera comprise, ce qui ne signifie pas qu'elle sera toujours approuvée ; .*^es injonctions seront commentées sans bienveillance. Que l'administrateur en donnant un ordre à sesadministi'és, sache toujours ce qu'il désire, qu'il le leur dise avec douceur et fei-meté, et qu'il ne leur dise que cela. Le principe d'autorité est proclamé d'essence divine par le Coran (1). L'indigène voit dans l'indécision une faiblesse.

(1) Les trois attributs principaux du pouvoir légitime sont, d'après les auteurs arabes, la science, la justice, la force. Dès que l'un de ces attributs inanquo. les autres deviennent caducs. Cela revient à dire en somme, endebors de l'hypocrisie voulue des paroles, que le droit est dans la stricte dépendance de la force. Cette notion, commune à tout l'Orient, justilie les tyrannies de seg empires, les révoltes incessantes des peuples subjugués, et, si les rebelles triomphaient, la continuité des mêmes errements dans le nouvel empire créé par eux. Cette notion est vraie pour l'humanité entière ; les fables de La Fontaine proclament avec insistance qu'il, n'est pas de droit pour le faible. « Un grand génie comme Benvenuto Cellini, disait un pape en apprenant un meurtre perpétré par cet artiste, est au-dessus des lois. «

Aussi est-il indispensable d'étudier avec soin et même minutie les afTaires qu'on est appelé à régler avec les indigènes ; cette étude peut se faire partie avec les ren- *;eignements déjà recueillis gu poste, partie en interrogeant les notables, les vieillards, les intéressés, etc.. Elle doit avoir pour idéal la recherche de la plus haute Impartialité. La justice et la fermeté sont les premiers devoirs d'un chef.

11 faut qu'avant son départ il se dise qu'il va gouverner des gens qui incarneront en lui la France, et que ses moindres actions seront contrôlées et discutées sous la tente ou dans le ksar, qu'il est destiné à vivre seul, sous un climat torride, dans un pays souvent dénué de ressources, loin des raffinements de la vie européenne, ^u'il doit trouver en lui-môme la force de conserver son énergie, qu'il luttera contre les méfiances, les ruses, le mauvais vouloir de l'indigène, qu'il se fera estimer de lui par Véquité et la bonté; qu'il aura, parfois, des mécomptes, mais que cela ne doit pas l'empêcher de rester équitable et bon; il n'aura nul besoin d'y avoir recours si ces décisions témoignent de l'intérêt qu'il prend à ses administrés.

Reclus dans les solitudes sahariennes, il est le moine au sable (Robert de Caix). Il est à la fois pasteur de peuples et bénédictin de l'écritoire. Il administre selon les larges directives qui lui sont données par le pouvoir central; il est l'agent d'avant-garde de la politique musulmane française; il n'est conquistador qu'en vue d'amener à la paix et au progrès une nouvelle fraction de l'humanité arrêtée ; il est le laborieux qui recueille pour la Science des documents neufs et des faits nouveaux. S'il a cette notion élevée de ses devoirs, il évitera le plus mortel des maux tueurs d'hommes; l'ennui.

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