II. — Politique administrative
Elle comporte un organe central et des circonscriptions administratives.
Organisation du principe d'autorité dans la politique administrative
La politique indigène, appliquée à des musulmans, a pour but de les amener à notre civilisation en nous servant de la leur pour atteindre ce but. Il ne s'agit plus de défensive ou d'offensive comme en zone frontière, mais d'organisation.
La définition ci-dessus acceptée, tout un programme en dérive.
La mentalité de Vindigène. — D'abord et avant tout, il ne faut pas lui demander ce qu'il ne peut donner, c'est-à-dire qu'on ne peut exiger de lui une mentalité semblable à la nôtre, tant au point de vue philosophique qu'au point de vue scientifique.
Cette incompréhension de l'intellectualité indigène à amené beaucoup de fonctionnaires ou de savants à décréter l'infériorité de races humaines simplement arriérées ou autres. Mauvaise tendance qui mène à des
viibusdepouvoii'-î. Il fauladmellreen principe l'imnlensô l'elalivité de la connaissance humaine. La science musul- .mane est fondée sur le Qoraa et la Sonna; et aussi <con:ime dans notre moyen-âge), sur les traditions de la magie locale. La critique religieuse et scientifique n'existait pas chez nous au x« siècle.
11 ne faut pas brusquer les consciences des primitifs, •les obliger à violer leurs traditions; leurs révoltes sont <lues, la plupart du temps, non à ce mauvais esprit qu'il •est de doctrine de citei- souvent hors de propos dans les rapports administratifs, mais à l'obligation où ils croient être de défendre l'intégralité d'un patrimoine Tiiental; la société humaine, quelle qu'elle soit, repose sur des abstractions ; notre abstraction, à nous civilisés, n'est pas de la même nature que celle du sauvage ; ■on doit se rappeler, pour influer sur ce dernier, qu'une idée n'est fausse que par rapport au temps présent ; 4'absorptionde notre mentalité par le primitif ne saurait ■être entreprise qu'à petites doses, prudentes; c'est ce que m'expliquait le très sage et très intelligent vieillard €heikh Moktar, le chef des Kounta du Hodh, et il me citait, pour illustrer sa pensée, le proverbe Zenaga : « Imik imik iekchen aram ag dour ». Ce n'est que petit à petit qu'on peut faire disparaître un chameau dans une «larmite.
Un problème social est comparable à un théorème; dl peut avoir plusieurs solutions plus ou moins élégantes, mais ce n'est que progressivement que l'on -arrive à ces solutions.
Le groupement social en Mauritanie est embryonnaire. L'individu dans la lutte féroce des déserts pour ia vie, a recours plus souvent à la ruse qu'à la force. L'arabe et le berbère ne considèrent pas le mensonge ■comme un vice. Absurdité d'inculper leur duplicité. Ce sont des êtres de nuances qui veulent être devinés.
Aussi la patience, le sang-froid, conviennent-ils par dessus tout à qui a affaire aux indigènes. Ils ne conçoivent pas la colère comme état normal d'un individu. La patience n'exclut pas la fermeté.
Les institutions des indigènes. — Il convient, en second lieu, de se servir des institutions des indigènes pour les gouverner, quitte à modifier peu à peu ces institutions- — du plein gré des individus eux-mêmes. — Car l'indigène est comme nos paysans, conservateur et routinier.
En Maui itanie, le pouvoir de la djemaà. — La fairedélibérer sur les affaires locales qui sont particulières à sa tribu. Veillera ce qu'un çof ne tyrannise pas le oof opposé. Lentement, pour éviter des dérangements à la djemaà, lui faire désigner un chef sympathique, ou le lui imposer. On traitera par la suite les affaires avec ce représentant.
Le chej. — Là où il y a un chef traditionnel, lui imposer une djemaà où seront représentés même ses ennemis. Être renseigné par des indicateurs sur ce qui se passe dans chaque djemaà. Recevoir chaque chef selon les règles delà déférence la plus stricte. Ne jamais se familiariser avec lui. L'écouter patiemment. Se réserver toujours le temps d'une enquête sur ses allégations. Ne jamais l'entendre devant une djemaà ; ildoitconférer seul avec le chef; si la demande du chef est repoussée, il faut, dans l'intérêt de son autorité même, que ce soit seul à seul, sauf si on doit le sacrifier. Avant tout, en ce cas, en référer à l'autorité centrale. Opposer, dès qu'on le peut, chef à chef, élément guerriei' à élément religieux ; donner la prépondérance à ce dernier, pacifique; diviser autant que possible, car, en bonne adnit-
nistration, il vaut mieux avoir affaire à des individus" qu'à des groupes compacts (1).
Conseil des notables. — Réunir régulièrement le conseil des notables pour délibérer sur les affaires du pays et entendre les réclamations administratives. Faire toujours formuler celles-ci par écrit, afin d'en avoir trace dans les archives et de n'avoir pas à traiter une afïaire' déjà traitée par un prédécesseur. Car, à tout changement de personnel, l'indigène ne manque pas de venir présenter au nouvel arrivant les requêtes ou affaires soumisesau précédent et réglées par lui.
Autorité. — Démontrer à l'indigène, par exemple, que" notre administration vaut mieux que celle qu'il a ou qu'il a eue ; les pachas marocains administraient avec bénéfif-e et ruinaient les populations. Ne pas s'étonner
(1) Toutes les fois qu'un grand chef militaire était à la tète d'un groupe important et nous opposait de la résistance, M. Coppolani travaillait ce groupe, en cherchait les fissures, que son admirable connaissance des choses musulmanes ne tardait pas à lui dévoiler, et aussitôt il entreprenait, suivant sa propre expression, son travail de désagrégation... Il partait de ce principe que dans tout peuplement établi par la violence et la force il y a des mécontents.
Aux multiples chefs héréditaires qui conduisaient, de la façon la plus incohérente, des tribus en perpétuelle hostilité, substituer une série d'assemblées sélectionnées et graduées, dans l'élection desquelles il aurait eu la plus large part; à un pouvoir qui lui échappait, substituer un pouvoir qui émanait de lui ,' à l'imbroglio des petites rivalités de personne et de famille, à l'élal permanent de guerre faire succéder la prédominance des intérêts généraux, la lin des querelles intestines et la paix nécessaire à toute œuvre vraiment civilisatrice : telle était la conception grandiose, clairement dessinée dans l'esprit de M. Coppolani, à laquelle il s'était voué entièrement, et dont il n'est pas difficile de retrouver les premières assises dans tout ce qu'il a fait, dit ou écrit (Rapport du lieutenant-colonel, commissaire du Gouvernement général en Mauritanie, sur les circonstances et les résultats de sa mission dans le Tagant ilOOo), pp. 83-84).
^es tentatives de corruption, c'est le sentiment que rindigène a de l'autorité ; les relever comme ils le méritent et en public. N'accepter aucun cadeau si faible soitil ; l'indigène a le sens très complet du juste et de l'injuste. La réquisition est un droit dont il ne faut pas abuser. Fixer un tarif ; dès que l'indigène le connaît et sait devoir être payé de ses dérangements au poste, s;i .mauvaise volonté disparaît.
Impôts. — N'exiger en matière d'impôts que ce que J'indigène peut payer ; ses sources de richesses ne sont ni nombreuses, ni fécondes, à la merci d'une sécheresse X)\i d'une épizootie. Contrôler les déclarations dès qu'on le peut, car, en principe, tout indigène collecteur d'impôts est prévaricateur. Sa règle est de demander plus au pauvre et moins au riche, à cause des cadeaux du riche et du peu de chance que le pauvre a de se faire -écouter. Dès que cela est possible faire payer en argent ; rindigène préfère payer en nature parce que la fraude, en nature, lui est possible (sur la valeur des animaux, Ja qualité du grain, etc.). Faire payer après la récolte, ou après le retour des troupeaux du fleuve.
S'informer avec exactitude, soit directement, soit indirectement, des prélèvements faits sur les biens des particuliers par les ziaras et les droits traditionnels. Ne jes autoriser qu'exceptionnellement après avis de l'autoj-ité centrale.
Jour de chekaïa. — Écouter, à jour fixe par semaine, ies réclamations des pauvres et des fortunés. Excellente pratique de travail.
Voies et moyens d'action
Une fois assuré le principe d'autorité, l'œuvre admi- ;iiistrative comportera trois éléments politiques indis-
•pensables à nous assurer les sympathies d'une populnlion musnimane :
1° La sécurité ;
2» Les soins médicaux ;
3" L'instruction.
C'est là, avec les travaux publics indispensables, le •premier échelon de politique active. Le second comprend les quatre annexes d'organisation de la justice, de l'assistance publique, etc.
1° Sécurité. — Mêmes mesures ou à peu près que pour la zone fi-ontière. Surveillance des personnages •remuants. Organisation de forces de police. Désarmement des populations, etc. Il faut porter tout son effort sur la protection des routes commerciales, souvent -coupées par des bandits embusqués aux environs des points d'eau. Le cas échéant, les caravanes peuvent être protégées par des escortes. Ce service ne sera guère absorbant, car le commerce saharien, en dehors de la traite des esclaves, n'a jamais été considérable : sel, gomme, troupeaux, dattes. Lorsque les bandits sont ilaits prisonniers, instruire leur affaire selon les formes légales et les renvoyer le plus tôt possible devant les ■tribunaux compétents.
2° Soins médicaux. — Extrêmement important. Les •indigènes sont plus que décimés par la' variole, par les 'fièvres malignes, la tuberculose, les maux d'yeux, la syphilis; celle-ci revêtant la forme quasi-épidémique •qu'elle eut en Europe au xve siècle. Ils ignorent, et pour ^ause, les maux d'estomac. Ils sont impuissants devant les maladies un peu graves.
Organiser pour eux des tournées de vaccination, la ■distribution gratuite de quinine et d'iodure de potassium, ■de, collyres, etc. En outre, à chaque poste de clief-lieu
doit être adjoint un médecin, qui sera clief d'une infirmerie indigène organisée sur le modèle de celles qui fonctionnent en Algérie. Celte infirmerie, devra être gratuite ; à ses débuts elle pourra ne comprendre que quelques gourbis d'iiabitation. Offrandes volontaires des chefs et des djemaà. Chaque médecin pourra dresser quelques infirmiers indigènes qui lui rendront, par leur connaissance de la langue et des mœurs du pays, d'inappréciables services. Prendre toutes mesures de prophylaxie générale. Avoir toujours une pharmacie bien garnie.
3° Écoles indigènes {{). — Écoles coraniques, mosquées, médersa pour l'enseignement supérieur musulman, etc.
4° Travaux publics. — Doivent tendre d'abord à assurer les moyens de communication les plus rapides, les plus pratiques, les moins coûteux entre l'autorilé
(1) L'instruction, surtout lorsqu'elle est départie à des musulmans, doit tendre à aiïecter un caractère pratique, immédiatement utilitaire; les' notions apprises par l'enfant doivent, en dehors de l'enseignement religieux qu'on donnera aussi complet qu'on le voudra, être telles qu'elles permettent à l'iiomme fait de s'en servir pour augmenter ses bénélices matériels dans le commerce ou da'ns l'industrie; sinon l'homme fait en méconnaîtra le mérite. Il est nécessaire qu'il s'introduise de plein pied dans la vie contemporaine; il y sera sans doute moins musulman, mais à coup sur mieux armé pour la lutte et sans haine contre le non-musulman. Les Anglais l'ont si bien compris qu'en Egypte, dans les écoles et même dans la vieille mosquée universitaire d'El Azhar, ils ont modernisé l'enseignement, au grand scandale d'ailleurs des vieux croyants, qui s'indignent de ce que l'on apprend aux élèves l'anglais, le français, les sciences et le droit européen autant, sinon plus, que la théologie (voir à ce sujet le journal arabe El Mounnyad, passim,\. En vérité il n'appartient pas à une nation européenne de vouloir sérieusement constituer le royaume arabe, qui fut l'utopie de Napoléon III.
■centrale et les postes. Télégraphes, routes au besoin indiquées par les poteaux télégraphiques ou, à la mode saharienne, par des tas de pierres. Aménagement ou <îuragedes puits sur les lignes d'étapes. Le cas échéant, y adjoindre un caravansérail ou une ou deux cases d'abri.
Revivifier les ksour détruits. On peut y attirer les populations par divers avantages : exemption d'impôts, ■de corvées, etc.
Construction de mosquées, de djemaùs, etc., qui peuvent contribuer à constituer de petits groupes, etc.
50 Fixation des nomades (1). — Principe : s'attacher à fixer les populations nomades. Le nomade vit des pâturages, le sédentaire de l'agriculture et du commerce.
Il) Les habitudes nomades des populations maures de la rive droite du Sénégal, entraînent le dépla(;ement fréquent des tribus ou fractions, soit dans la région administrative dont elles relèvent, soit dans les circonscriptions voisines.
Il résulte de ces divers mouvements, surtout du dernier, des •conséquences fâcheuses pour le règlement des affaires en litige et la perception de l'impôt; en effet, certaines collectivités échappent ainsi à l'action de leur propre résident, et peuvent rester inaperçues — pendant un délai assez long — dans le territoire où elles se retirent momentanément.
Cependant, en raison même du caractère qu'affectent ces déplacements, intimement liés aux moeurs locales que nous devons respecter, il ne nous est pas permis de briser brusquement avec cet état de choses; mais il nous appartient de le réglementer, de façon à éviter les inconvénients que nous venons de signaler.
Dans ce but, il convient d'adopter les mesures suivantes :
1° Tout déplacement de fractions, qu'il s'effectue dans la région même où elles ont été recensées, ou vers une circonscription administrative voisine, ne peut avoir lieu sans qu'aient été prévenues les autorités intéressées ;
2° Toute fraction dépend, au point de vue de la distribution de la iustice et de l'impulsion politique à recevoir, du Résident sur le territoire de qui elle se trouve momentanément ou à demeure;
3' En ce qui concerne l'impôt, les fractions doivent le verSer, quand le moment est venu de l'acquitter, aux autorités du terri-
Partout où l'agricultLii'e est possible, s'attacher ifconstituer des groupements de sédentaires.
ANNEXES. — Organisation de la justice. — La justice répressive doit se faire dans les formes légales, être prompte et équitable, être rendue selon les coutumes indigènes par des tribunaux indigènes sous le contrôle de l'autorité française.
Organisation de l'assistance publique. — Peut revêtir plusieurs formes et ne s'exercer que sur des individus réellement indigents. La mendicité est de règle chez l'indigène en Mauritanie, mais avec quelque habitude on distingue vite celui qui a besoin de celui qui n'a que faire. Argent, vivres, vêtements, etc.
Maintien des industries locales lorsqu'il y en a ; adjoindre dès que c'est possible, à chaque poste, une école professionnelle. En Mauritanie, ces sortes d'écoles ne pourront fonctionner que dans un temps relative^iient éloigné.
toire où elles se trouvent; si ce territoire est celui où elles ont été recensées, aucune dilliculté ne peut se présenter ; dans le cas contraire, l'encaissement sera opéré pour le compte de la région d'origine, qui sera tenue d'envoyer aux autorités compétentes le relevé du rôle d'impôt intéressant les dites fractions.
Circulairen" 18 en date du 11 nov. 190o, du Commissaire du Gouvernement Général en Mauritanie.
APPENDICKS