II. — Maintien de la sécurité sur le territoire
Une autre besogne que les postes ont à accomplir consiste à empêcher le départ des dissidents et à sur- V eiller de très près les menées de l'ennemi, tant au delàqu'en deçà de la ligne frontière, d'ordinaire idéale.
1° Organisation d'un service de renseignements, — La prévoyance politique exige que l'on recueille, danstoutes les tribus relevant de notre zone d'influence, desrenseignements quotidiens sur les projets des principaux personnages politiques ou religieux, sur les délibérations des djemaàs, etc., sur les instructions reçues du dehors par les moqaddem, etc.
Il faut donc organiser auprès de chaque poste un service complet de renseignements, par agents officiels ou autres; ce service se double d'un service de contrôle (procédé par recoupements). Les indigènes le font très volontiers, surtout dès qu'ils savent que leurs services seront payés.
Un corollaire de ce service est la création de fiches individuelles attribuées aux principaux personnages politiques, en deçà comme au delà de la zone.
2** Communication fréquente avec les chefs. — Une autre nécessité de la politique est d'être constamment en communication avec les chefs indigènes ou les djemaâs. Des séances de chekaïa régulières, auxquelles ils sont tenus d'assister, peuvent être instituées. Des-
tournées fréquentes doivent être faites par les chefs de poste dans les agglomérations ou les campements, etc.
Institution de dar diaf ou maisons d'hôtes près de chaque poste pour recevoir les chefs et les personnages influents.
Quand les chefs appartiennent à rexléricur, il faut se î^arder, en conversant avec eux, de paroles inutiles ; la conversation orientale, en dehors des images verbales et de la "prolixité des politesses, se passe entièrement en sous-entendus. Cependant, aux chefs qui relèvent directement de nous, les ordres doivent être donnés d'une façon ferme ; on ne tolérera jamais qu'ils soient jamais di-icutés par eux, au moins en présence de leurs collègues.
30 Désarmement des populations.— Mesui-e délicate,, d.ins les débuts, sur une zone frontièi-e, mais qui s'impose dès que les incursions de l'ennemi dans cette zone sont rendues réellement impossibles. Ne pas confier autant que possible d'armes à tir rapides à des indigènes non réguliers.
Interdire le port d'ai-mes dans les lieux de réunion, marchés, bureaux, lieux de prières, etc.; ainsi que la circulation d'individus armés dans les aggloméra, lions, etc.
4" Organisation du pouvoir des chefs et des djemaâs. — Ne mettre ù la tète des populations que les gens à la fois lesplusinfluentsetles plus dévoués à la France. Contrôler toujours les renseignements fournis par eux. S'il n'y a de pouvoir que dans la djemaà, exiger que chaque çof soit représenté de façon normale dans cette djemàa. Interdire aux chefs certaines exactions ; autant que possible s'attacher à ne pas donner à l'un d'eux une prépondérance illimitée sur les autres^etc. ; faire son possible pour qu'ils deviennent d'eux-mêmes nos auxiliaires dans une
possible marche en avant, propager l'influence française en démontrant aux tribus non soumises que si 1° elle apporte la paix et la sécurité aux musulmans, 2° elle s'occupe aussi de leur bien-être physique et moral. Dans cet ordre d'idées, à peu de frais, on peut :
1° Créer des marchés francs sur la zone frontière ;
2» Annexer à chaque poste une infirmerie indigène oîi seront traités gratuitement les musulmans sans distinction de sexe et de lieu d'origine ;
3° Réparer, reconstruire ou construire, partie par collecte des intéressés, pat-tie par subvention administrative, les édifices du culte, ce qui nous donne aux yeux des intéressés le droit d'en choisir et d'en surveiller le personnel; ,
4° Travaux d'ordre public (aménagement de sources, de fontaines, creusement de puits, construction de barrages, etc.)- Principe : tout l'argent provenant de l'impôt, qui n'est pas dépensé en frais d'occupation doit être afjecté aux travaux publics d'intérêt local ou général pouvant améliorer la situation économique de la population indigène.
5'' Contrôle bienveillant des réclamxitions en matière d'impôt. — Très sou vent les dissidences sont provoquées par l'exagération des impôts; il ne faut pas se faire d'illusion sur la prospérité des troupeaux et des récoltes en régions sahariennes ; elle est très variable; l'assiette de l'impôt, si cet impôt est équitable, doit être basée sur le revenu réel des intéressés et non sur leur revenu possible ou même probable. En zone frontière, il importe cj'évilerdesincidents toujours nuisibles à notreinfluence, comme la fuite d'une fraction à l'extérieur, et d'examiner chaque cas particulier avec la plus large bienvcil-
lance; l'indigène dont la réclamation est juste n'admettra pas que par paresse ou par entêtement on s'obsline à ne pas vouloir la trouver juste.
6® Personnages religieux. — Cela nous conduit tout naturellement à traiter chaque chef indigène avec la condescendance qu'il mérite et selon le degré d'influence qu'il a. Or, les chefs les plus influents sont les chefs religieux. Nul n'est plus vaniteux qu'un grand marabout; il est très sensible, tout en feignant l'impassibilité, aux intentions qu'on peut avoir pour lui, et a le sens le plus ténu des nuances du langage. Leur amitié est d'une utilité considérable dans une zone frontière. Il ne faut cependant pas avoir l'air de réclamer leur appui; ils doivent aller trouver le chef de poste quand celui-ci les invite à venir conférer avec lui ; que l'on se garde de les déranger trop souvent; n'aller les visiter chez eux que comme par hasard. Ils ont toujours quelque chose à demander ;prop(jrtionuer, en temps ordinaire, la récompense au service rendu ; eu cas de service exceptionnel, en référer immédiatement au commandant de la zone.
Il importe qu'en tout état de cause, le commandant de la zone soit informé des incidents de quelque importance se passant à l'extérieur de ladite zone; ces renseignements, sauf nécessité urgente, peuvent lui être envoyés à époque fixe.
Quant aux événements intérieurs de la zone, ou ils appartiennent à l'ordre administratif location ils intéressent la politique générale ; dans le premier cas un rapport à envoyer régulièrement peut les résumer sans détails; dans le second cas les détails essentiels doivent être indiqués. Le chef de poste doit se préoccuper d'avoir les renseignements les plus précis possible, car il faut qu'il suppose que, grâce à eux, sera prise telle ou telle décision d'ordre général, qui n'aurait pas été prise sans
cela. D'ailleurs les personnages influents dont ils parlent ont le double de leur fiche individuelle aux archives centrales de la zone.
Quant au commandement central, il doit donner à ses agents les instructions les plus larges possible, et ne pas hésiter, lorsqu'un agent n'est pas propre au service dont il est chargé, à lui en assigner un autre.
Principe : à toute situation anormale il faut une solution anormale.