‹ Précis de psychiatrieChapitre 164 sur 278 · RAGE · texte numérisé non relu

RAGE

Les troubles psychiques liés à la rage, décrits par Brierri; DE BoiSMONT, ont été plus particuhèrement étudiés, depuis, par PiERRET, Beloùs, Chardon, Van Gehuchten et Nelis.

Au début, on a noté de l'insomnie, une céphalalgie particu- Hère (sensation d'étau), des cauchemars, une excitation général de l'organisme avec besoin de locomotion, des troubles d^ sécrétion, en particulier du crachotement. I

Puis éclatent des phénomènes d'agitation avec hallucinations, illusions et délire rappelant le délire alcoolique. C'est un état aigu d'agitation confusionnelle, de délire hallucinatoire ; le malade casse, brise tout, gesticule et pousse des cris en rapport avec ses illusions et ses hallucinations.

A cette période d'excitation générale da tout le système nerveux succède une période de dépression et de paralysie. De^ phénomènes typhoïdes surviennent et la mort termine la scène.

PiERRET donne les paralysies multiples, notamment celles des mâchoires et du pharynx, comme caractéristiques du délire rabique, pour lui nettement infectieux (C, 1905).

ARTICLE II

LXFECTIONS CIIKOMOLES

C'est une loi générale de pathologie que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Déjà nous avons constaté et répété

INFECTIONS CHRONIQrES 737

mainte et mainte fois que l'intoxication de l'organisme, quelles qu'en fussent la nature et la source, produisait par son action sur les centres nerveux des troubles psychiques similaires, ne différant que par quelques-uns de leurs caractères et leur degré d'intensité.

Nous avons vu notamment, dans les pages précédentes, que les psychoses des maladies infectieuses aiguës étaient calquées pour ainsi dire les unes sur les autres et qu'une description générale suffirait, à la rigueur, à les faire connaître toutes.

On pourrait presque en dire autant pour les psychoses des maladies infectieuses chroniques. Celles-ci aussi, en effet, se ressemblent beaucoup entre elles, autant du moins que permet de le constater leur histoire, qui est loin d'être encore achevée.

Il y a plus. Non seulement les psychoses des infections chroniques sont toutes identiques, mais elles se rapprochent singulièrement, et c'est là un fait plein d'intérêt, des psychoses des infections aiguës. La caractéristique essentielle de celles-ci est, on le sait, de se manifester soit dans la phase hyperthermique, sous l'une des formes de la confusion mentale aiguë, partie uhèrement sous celle de délire hallucinatoire, soit dans la phase de déclin ou de convalescence, sous l'une des formes de la confusion mentale asthénique, pseudo-démente, ou encore sous forme de paralysie générale plus ou moins nette.

Or, la caractéristique essentielle des psychoses des infections chroniques pourrait également se résumer en ceci : qu'elles se manifestent, soit sous forme de confusion mentale aiguë, de délire hallucinatoire, au cours des épisodes aigus de l'infection, soit par de la confusion mentale asthénique, obtuse, ou de la paralysie générale, aux autres moments de sa longue évolution.

De sorte que, entre les deux ordres de psychoses, il n'y a que la différence qui doit nécessairement séparer les mêmes manifestations, lorsqu'elles relèvent les unes d'un processus infectieux rapide et temporaire, les autres d'un processus infectieux lent et même définitif.

Ceci posé, nous résumerons brièvement ce qui a trait aux

738 PSYCHOPATHIES DES INFECTIONS

psychoses dues : 1° à la syphilis ; 2° à la tuberculose ; 3° au cancer.

Nous sommes encore trop peu sortis de cette conception sj'stématique et étroite que la cause fondamentale, constante, de tout trouble psychique est l'hérédité, la prédisposition vésanique, pour qu'on admette sans restriction l'existence d'une psychose syphilitique vraiment due à la syphilis, agissant en tant qu'infection.

Pourtant, comme le dit Jacquix dans son excellente thèse de Lyon sur les sy philo- psychoses (1899), à laquelle je renvoie pour l'historique détaillé de la question « si, pour quelques auteurs, la relation entre la psychose et l'infection est d'ordre moral seulement, pour les autres et surtout pour l'école moderne, le délire est le produit direct de l'action toxique sur le système nerveux central ».

La psychiatrie actuelle tend en effet à accepter l'idée si rationnelle de psychoses nées exclusivement de l'action de poisons sur l'économie et même à orienter les recherches dans cette voie.

Cette tendance se retrouve en ce qui concerne les psychoses syphihtiques, non seulement dans les travaux antérieurs à la thèse de Jacquin, mais aussi et à un degré plus marqué, dans les travaux qui ont suivi, en particulier dans ceux de Golloti (1899), de Dawson (1901), de Sckaikewitsch (1901), de PoTowsKY (1902), de Galiana (1903), de Marchand (1905). Quelques-uns cependant, comme celui de Kéraval (1903), tiennent encore et surtout pour la prédisposition et la dégénérescence.

Ainsi que nous l'avons fait pour tous les états morbides précédents, nous ne parlerons ici que des psychoses syphilitiques proprement dites, infectieuses, et non des obsessions, des idée«- fixes, du suicide, des accès de folie chez des névropathes ou des déséquilibrés, survenant à l'occasion de la syphilis ou même par suite de l'effet moral qu'elle peut produire.

Le professeur Alf. Fournier a magistralement tracé les conséquences de cet effet moral dans son étude sur le suicide dans la syphilis.

La plupart des auteurs distinguent les psychoses de la syphilis suivant la période à laquelle elle appartiennent.

Nous croyons qu'il y a avantage à conserver une division d-3 ce genre. Nous ne dirons rien toutefois des psychoses para-syphilitiques, qui trouveront leur place à l'histoire de la paralysie générale et du tabès, ni des psychoses de la période primaire qui sont très rares et qui, suivant la remarque de Goldsmith et de Savage, sont dues plutôt à l'influence morale qu'à l'action spécifique de l'infection.

Nous parlerons uniquement des psychoses de la période secondaire et de celles de la période tertiaire, que nous ferons suivre de quelques mots sur les psychoses hérédo-syphilitiques.

!« Psychoses de la période secondaire. — Les psychoses de la période secondaire sont les vraies psychoses toxiinfectieuses de la syphilis, en ce sens qu'elles sont dues directement à l'action du poison spécifique et non aux lésions cérébrales provoquées par la syphilis. Ce sont aussi les plus intéressantes et les moins connues, comme le fait ressortir Jacquin qui a tout spécialement consacré sa thèse à leur étude.

Les psychoses de la syphilis secondaire, moins rares qu'on ne l'a cru jusqu'ici, surviennent d'ordinaire vers le quarantième jour de l'accident primitif, précédant rarement, suivant quelquefois la phase éruptive. Ou bien elles apparaissent à un moment quelconque de la période secondaire, mais presque invariablement au moment d'une poussée quelconque d'accidents, que cette poussée soit ou non accompagnée de fièvre. Quelques-uns des sujets atteints étaient déjà antérieurement des cérébraux, des alcooliques, des surmenés. Beaucoup, par contre, n'avaient aucun antécédent morbide.

Les troubles psychiques débutent plus ou moins brusquement, comme cela est à peu près la règle pour les délires toxiques. A la façon de ceux-ci également, ils s'annoncent par la céphalée,

740 PSYCHOPATHIES DES INFECTIONS

sur laquelle insiste Jacquin, par de l'insomnie, des troubles gastro-intestinaux, de la coprostase, de la diminution du taux urinaire avec traces fréquentes d'albumine et même élévation légère de la température.

Une fois constituées, les psychoses syphilitiques se traduisent essentiellement par une torpeur constante allant parfois jusqu'à la stupeur, à la somnolence, au gâtisme, par de Vohtusion mentale, de l'hébétude, de la désorientation, par de V anxiété mélancolique, du délire onirique hallucinatoire fait le plus souvent d'idées et de sensations absurdes et incohérentes de persécution, d'empoisonnement, de violence, de viol, par de V amnésie, soit actuelle, soit rétro-antérograde, soit même progressive. Ces symptômes, nettement relevés par Jacquin dans des observations d'auteurs antérieurs et dans les siennes propres, sont trait pour trait, on le voit et comme il le fait observer, ceux des psychoses d'auto-intoxication et d'infection, c'est-àdire ceux de la Confusion mentale, dont ils revêtent les diverses formes suivant leur association. Angiolella et Galdi (1904) disent aussi que les troubles psychiques de la syphilis ont tous les caractères des psychoses d'intoxication.

Les types le plus fréquemment rencontrés sont : 1^ la Confusion mentale stupide, pseudo-démentielle ; 2" la Confusion mentale hallucinatoire avec délire onirique et agitation ; 3° la Confusion mentale avec anxiété mélancolique ; 4» le Délire aigu. Quelle que soit la forme, et ce paraît être là un des effets les plus particuliers du poison syphilitique, l'obtusion, l'hébétude et la torpeur souvent somnolente font rarement défaut. Inutile de redire ici encore que les psychoses de la syphilis secondaire, principalement la Confusion mentale avec délire onirique hallucinatoire, ressemblent beaucoup à la psychose alcoolique et demandent à en être distinguées. Kiernan, en 1880, avait déjà signalé le fait.

Les troubles psychiques de la syphilis secondaire coïncident, comme nous l'avons déjà dit, avec des manifestations spécifiques de cette période, notamment avec les plaques muqueuses, la roséole et les éruptions pustuleuses, les papules cuivrées, l'adénopathie inguinale, sous -maxillaire, cervicale , la des-

quamation de la peau, la céphalalgie, les douleurs musculaires, etc., etc., qui permettent d'établir le véritable diagnostic.

Ce diagnostic se confirme d'ailleurs par l'influence incontestable du traitement spécifique. Tous les auteurs qui ont rapporté des cas de ce genre ont en effet insisté sur ce point important que les psychoses dont nous parlons étaient toujours améliorées et très souvent guéries, dans un temps même assez court, par le traitement spécifique. Parfois la psychose s'amendait dés le début de la médication et, si on suspendait celle-ci, revenait visiblement en arrière.

Les psychoses le plus rapidement et le plus complètement curables sont les formes aiguës, délirantes, hallucinatoires de la. Confusion mentale ; celles qui sont surtout atténuées, mais avec reliquat démentiel possible, sont les formes stupides ou anxieuses de la Confusion.

2'^ Psychoses de la période tertiaire. — Les psychoses de la période tertiaire ont attiré l'attention depuis plus longtemps que les précédentes" et elles ont déjà été étudiées par nombre d'auteurs, notamment par A. Fournier, qui les a décrites sous le nom de forme mentale de la syphilis cérébrale.

Elles diffèrent des psychoses de la période secondaire en ce qu'elles surviennent plus ou moins longtemps après l'infection, quelquefois très tardivement ; qu'elles ne correspondent à aucune poussée extérieure, exanthématique, fébrile de syphilis, mais bien à un de ses processus anatomo-pathologiques sur le cerveau tels que méningo-encéphalite, artérite et endartérite obhtérante, néoplasmes, etc. ; qu'elles s'accompagnent ordinairement de troubles moteurs ou convulsifs (crises épileptiformes, crampes, contractures, névrites périphériques, jctus parétiques localisés, paralysies oculaires, embarras de la parole, etc.) ; que, tout en ayant pour type clinique fondamental la Confusion mentale, elles se manifestent rarement sous l'une de ses formes aiguës (délire hallucinatoire agité et violent délire aigu), mais presque toujours au contraire sous l'une de ses formes subaiguës, dépressives ou pseudo-démentielles.

La forme pseudo-démentielle est de beaucoup la plus com-

742 PSYCHOPATHIES DES INFECTIONS

mune. Elle consiste en une obtusion, une torpeur très marquées des facultés, avec hébétude, amnésie profonde des idées, des souvenirs, des sentiments, incohérence et désorientation, stupidité, gâtisme. Les malades semblent du jour au lendemain avoir été plongés dans une démence irrémédiable. Il y a là, suivant l'expression d'ÂNGiOLELLA et Galdi, des formes de passage entre les psj^choses et la paralysie générale, ou encore des états de transition entre les myélites syphilitiques, le tabès et la paralysie générale (Guillain et Thaon, 1905).

Ces symptômes caractéristiques se retrouvent du reste à un degré plus ou moins marqué dans les formes s'accompagnant de délire, notamment dans les variétés dépressive et expansive de FouRNiER. La variété dépressive, faite de dépression générale ou d'anxiété, de délire à prédominance d'idées d'hypocondrie, de persécution ou d'empoisonnement, d'hallucinations confuses du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de refus d'aliments, de tendance au suicide, repose en efîet sur un fond d'hébétude et de démence très marqué ; et quant à la variété expansive, constituée à son tour par de l'excitation cérébrale avec suractivité psychique, optimisme, déhre vaniteux, elle reçoit aussi son empreinte de l'obtusion mentale, qui donne aux conceptions un cachet d'enfantillage et d'absurdité très net.

Il va sans dire que Vévolution de ces psychoses est subordonnée à celle de la lésion cérébrale spécifique à laquelle elles se rattachent, c'est-à-dire qu'elles s'améliorent avec elle, s'exacerbent avec ses recrudescences, prennent enfin une allure tout à fait aiguë lorsque le processus anatomique est lui-même aigu.

Dans la grande majorité des cas, les psychoses tardives de la syphilis guérissent, mais, plus souvent encore que les psychoses précoces, elles laissent après elles un déficit, une déchéance psychique plus ou moins marquée, avec ou sans coexistence de troubles moteurs.

Le diagnostic, d'autant plus délicat qu'il n'existe généralement pas ici de manifestations extérieures de syphilis, se tire surtout des antécédents, de la forme même des troubles psychiques, enfin de l'efficacité du traitement spécial qui produit toujours des résultats favorables, souvent même complets.

3° Psychoses hérédo-syphilitiques. — Si nous consacrons un paragraphe spécial aux psychoses hérédo-syphilitiques, c'est bien moins pour les décrire que pour les signaler comme un sujet d'observation et d'étude à suivre de près.

Depuis, en effet, que l'attention est attirée sur ce point, on a reconnu que certaines maladies organiques du système nerveux, particulièrement chez l'enfant et l'adolescent, étaient le résultat très probable de la syphilis héréditaire.

On sait aussi que la paralysie générale juvénile, ainsi que je me suis surtout efforcé de le démontrer et ainsi que cela paraît être admis aujourd'hui, est due à la syphilis héréditaire.

Mais, à côté de ces maladies organiques du système nerveux central, l'hérédo-syphilis a certainement droit aussi à revendiquer sa part dans certains états psychopathiques proprement dits, tels que les neurasthénies constitutionnelles obsédantes Qi impulsives, les dégénérescences mentales, voire les psychoses de V adolescence et du développement, telles que la démence précoce, surtout hébéphrénique. Comme le dit fort bien Kéraval, < bon nombre de monstruosités mentales : débilité mentale, imbécillité, idiotie et pas mal de perturbations intellectuelles du jeune enfant et de l'adolescent, sont imputables à la syphilis des générateurs. On y note concurremment des troubles pupillaires, l'atrophie du nerf optique. Il n'est pas rare que le cachet de la syphilis s'accuse par des accidents cutanés, osseux, par des gommes ■>.

Pour l'instant, nous ne pouvons que nous en tenir là et signaler simplement ces faits. Mais il est clair qu'il faudra compter dans l'avenir avec la syphilis héréditaire comme facteur de psychopathies.

La fréquence de la réaction positive de Wassermaxn trouvée par Raviart et ses élèves (P. M., 1908) chez les dégénérés, paraît déjà confirmer le rôle actif de l'hérédo-syphilis dans les infirmités psychiques.

•. Les troubles psychiques de la tuberculose ont été signalés depuis longtemps, notamment par Esquirol, Georget, Bur-

744 PSYCHOPATHIES DES INFECTIONS

Rows et Ellis, Friedreich, Schrœder van der Kolk, Skae, Clolston, Biaute, Ball, Peter, L. Leudet, etc.

Dans ces dernières années, les rapports de la tuberculose avec les maladies mentales ont été repris de façon très active et on s'est efforcé à la fois de combattre la tuberculose dans les asiles d'aliénés par la création de pavillons spéciaux d'isolement, et de préciser l'influence étiologique et pathogénique de la tuberculose sur les psychoses et sur la paralysie générale. Parmi les travaux les plus récents et les plus importants à ce sujet, je signalerai ceux de La Bonnardière (1898), Chartier (1899), S. Bernheim (1900), Th. Draper (1901), Béraud (1902), Bienvenu (1903), S. Saxe (1903), Anglade et Cho- CREAUX (1903), L. BouR (1903), A. Morselli (1903), Anglade 1904), Laignel-Lavastine (R. M., 1907), Peon del Valle (1909-1910), Séglas et Lhermitte (1909), J. Lépine (1910), A. Marie et Beaussart (1911), Juarros (1911).

Le plus important de ces travaux est sans contredit celui de A. Morselli, qui embrasse la question dans son ensemble et l'étudié dans chacune de ses parties principales.

A. Morselli a depuis publié une monographie importante (vol. 1907) qui traite magistralement des rapports de la tuberculose avec l'étiologie et la pathogénèse des maladies nerveuses et mentales.

Nous envisagerons successivement ici : 1° les troubles psychiques élémentaires, c'est-à-dire l'état mental du tuberculeux, sa psychologie (Béraud), son psychisme (A. Morselli) ; 20 les psychoses de la tuberculose.

±^ Troubles psychiques élémentaires. — Les troubles psychiques élémentaires, constituant par leur ensemble la mentalité du tuberculeux, sont connus depuis longtemps, et ils se résument dans ces quelques Hgnes empruntées aux précédentes éditions de cet ouvrage : « Chez beaucoup de tuberculeux, l'intelligence et le caractère s'affectent plus ou moins. On voit survenir une tendance anormale à l'hypocondrie, à la tristesse ou au contraire à la satisfaction, à l'optimisme, au bien-être, à Veuphonc, comme on l'a dit. Les malades deviennent irritables,

mobiles à l'excès ; souvent aussi ils font preuve d'une excita* tion génésique remarquable. Enfm, ils peuvent se laisser aller à des actes morbides et à de véritables tendances impulsives, par exemple à la dipsomanie. »

Les travaux récents ont confirmé et précisé sur certains points cette mentalité. A. Morselli, par exemple, remarque que, d'une manière générale, l'affectivité est augmentée chez le tuberculeux qui est émotif, bizarre, volubile, capricieux, souvent égoïste, parfois d'un altruisme excessif ; que le sens des besoins organiques, souvent altéré, produit du dégoût pour les aljments ou de. la voracité outrée ; que la volonté est toujours diminuée, ce qui se traduit par des décisions à l'improviste et injustifiées ; que l'intelligence est au contraire en état d'hyperexcitabilité (mémoire excellente, sens critique très avisé, etc.), au point, d'après Lombroso, de pouvoir atteindre jusqu'au génie, au moins à la période du début. S. Saxe considère que les troubles psychiques essentiels chez le tuberculeux consistent en diminution plus ou moins accentuée de la conscience, exaspération de l'égoïsme brutal, exagération de la suggestibilité, de Témotivité et de l'irritabilité, et que ces troubles sont le résultat de l'altération du système nerveux central par les produits toxiques microbiens. Béraud, de son côté, dans sa thèse spécialement consacrée à la psychologie du tuberculeux (1901), insiste sur la succession chez lui de phénomènes d'asthénie et d'hyperexcitabilité et sur son optimisme : au début, optimisme du diagnostic (le malade ne croit pas être tuberculeux), à la fin optimisme du pronostic (le tuberculeux ne croit pas être malade). Letulle (1900) a également mis en relief cet « illusionisme déhrant <> des tuberculeux qui fait que certains voient leur espoir augmenter au fur et à mesure que leurs forces déclinent, et enfm E. Dupré (1904), à propos d'un cas accompagné d'autopsie, montre que cette euphorie délirante des phtisiques, comparable à celle des cancéreux morphinisés, est le résultat d'une intoxication qui a ses facteurs dans les poisons bacillaires, l'insuffisance hépatorénale et l'anoxhémie aiguë, et son substratum anatomique dans les lésions destructives des cellules du lobe frontal.

RÉGIS DE PSYCHIATRIE, 5* <?dit. 42

-46 P-YCHOPATHIES DES IXP^ECTIOXS

- L'obsession et la phobie s'observent aussi chez les tuberculeux (Pitres et Régis).

Il nous faut signaler enfin ici les publications récentes dont V excitation génitale du tuberculeux a été l'objet, à la suite d'un ouvrage littéraire sur la vie dans les sanatoriums spéciaux. Cabanes notamment a provoqué sur ce point une enquête médicale intéressante mais peu concluante, et la question a été reprise dans sa thèse sur « l'Excitation génitale chez les tuberculeux» (Th. L., 1904), par Landret, qui la résout d'une façon nettement affirmative. Baril, cependant (Th. B., 1907), est d'un a^'is opposé. W. H. Peters (J. A. A., 1908) enfin, considère l'éréthisme sexuel de certains tuberculeux comme non douteux et comme réclamant l'attention du médecin.

Cette excitation génitale du tuberculeux que nous avions déjà observée et mentionnée en termes formels, comme on l'a vu plus haut, dans nos éditions précédentes et que Béraud a si bien caractérisée dans sa thèse est, en somme, bien réelle, et elle se retrouve, quand il est possible de l'observer, dans un certain nombre de cas, surtout au début, comme l'indique Saxe. J'y vois volontiers pour ma part un symptôme d'irritation cérébrale qui, lorsqu'il s'associe à l'excitation intellectuelle et physique, à l'optimisme euphorique, à la toxicomanie alcooHque ou morphinique, contribue à constituer un état de dynamie fonctionnelle comparable à celui qu'on observe au début de la paralysie générale.

A. Morselli note fort justement que l'érotisme d-es tuberculeux revêt dans bien des cas une couleur psychique, affective, et que ce sentimentalisme amoureux, dont on pourrait ôiter de nombreuses manifestations dans la littérature poétiqu de certaines époques, est, pour ainsi dire, spécial aux phtisiques*

Il insiste également sur l'optimisme euphorique, l'émotivité. la suggestibihté, l'impulsivité, la disposition aux trouble^ affectifs, à Thystérie, à la religiosité, à la dipsomanie, au morphinisme, que l'on rencontre fréquemment chez ces malades.

On comprend dans ces conditions combien le tuberculeux

peut, dans certains milieux sociaux, devenir une proie facile pour la captation, lorsqu'elle agit sur son optimisme euphorique, sa religiosité, sa génitalité. C'est là un fait dont nous croyons devoir signaler l'importance au paint de vue médicolégal.

2^ Psychoses. — Les auteurs récents qui ont relevé les formes de psychoses observées par eux dans la tuberculose ont constaté, pour la plupart, qu'elles étaient très variables, et cela se comprend d'autant plus aisément que certains d'entre eux n'ont pas fait la distinction entre les psychoses des tuberculeux et les psychoses chez les tuberculeux.

En réalité, et de l'ensemble même de leurs travaux, il résulte quelques notions déjà assez claires et qu'il nous paraît possible de résumer ici.

Et d'abord disons que la tuberculose ne fait pas exception à cette règle générale de nosologie psychiatrique qui veut que toute infection ou toute intoxication se traduise cliniquement par de la confusion mentale.

Toutefois ici, et c'est l'une des causes qui ne permettent pas toujours de reconnaître la psychose tuberculeuse, les troubles mentaux n'apparaissent pas à des phases, à des moments bien précis de l'infection. Sauf ceux qui accompagnent les poussées tuberculeuses aiguës du côté du cerveau, du péritoine ou du poumon, ou des accidents polynévritiques, les autres surviennent sans que rien trahisse l'action du poison, et il n'est pas rare, comme on l'a déjà remarqué, de voir ces troubles mentaux se manifester de préférence dans les tuberculoses pulmonaires latentes ou en rémission.

Quoi qu'il en soit, on peut observer dans la tuberculose toutes les formes de confusion mentale.

Je crois devoir rappeler tout particulièrement ici la fréquence de la démence précoce chez les tuberculeux et par suite la tendance de la confusion mentale des tuberculeux, qu'elle qu'en soit la forme, à prendre les allures de la démence précoce., surtout de iRdémence précoce catatonique {U.ESyixnT>, E.,1911). C'est un fait qu'il importe de bien connaître et qui montre la né-

748 PSYCHOPATHIES DES LNFECTIONS

cessité d'examiner avec soin, chez les malades atteints de confusion mentale aiguë avec symptômes catatoniques, l'état des organes respiratoires. RouBiNoviTCH et Phulpin ont insisté avec raison sur cetteparticularité.

Je rappelle également la tendance indiquée par quelques auteurs, notamment par Lm. Bonnardière et par A. Morselli, de certaines psychoses tuberculeuses à s'accompagner d'accidents hystériques et même de revêtir le type de psychose hystérique, caractère qui les rapproche encore de la démence précoce, dans laquelle on observe communément des accidents hystériques ou pseudo-hystériques.

Le délire de la période ultime de la tuberculose ou délire terminal est fréquent et connu depuis longtemps. C'est au premier ch3f un délire toxique, dû sans doute au défaut d'hématose et à la saturation du sang par l'acide carbonique et analogue, par suite, au délire des périodes asphyxique et agonique de toutes les maladies similaires. Il consiste en un délire onirique avec hallucinations, obnubilation de la conscience, agitation modérée, carphologie, revenant par accès de plus en plus rapprochés, et s'affaiblissant par degrés avec les forces mêmes du sujet.

Nous parlerons plus loin des relations de la tuberculose et de la paralysie générale.

Quant aux psychoses par hérédité tuberculeuse, il est certain qu'elles existent, comme celles de l'hérédo-syphilis, mais elles sont encore mal connues et n'ont guère été signalées que par A. Morselli, qui relève parmi celles qui paraissent le plus soumises à l'influence de cette hérédité infectieuse : l'obsession, en particulier Véreutophobie (Pitres et Régis), la psy~ chose polynévritique, le délire systématisé, la mélancolie, la paralysie générale ç;i,hien entendu \di dégénérescence. Anglade et Jacquin (E., 1907), ont insisté sur le rôle de l'hérédo-tuberculose dans l'idiotie congénitale.

Le véritable traitement des psychoses de la tuberculose doit être évidemment, comme pour la syphilis, le traitement spécifique. Il est donc à présumer que si, pour l'instant, elles échappent à une thérapeutique rationnelle, elles sont appelées à

bénéficier par la suite de la découverte de sérums véritablement curateurs.

L'histoire des troubles psychiques dans le cancer est des plus simples, car c'est là une question qui n'a guère attiré jusqu'ici, et à tort, l'attention des observateurs.

Bien que simple, nous trouvons encore dans cette histoire, comme dans celle de tous les processus morbides que nous venons de passer en revue, deux phases distinctes : l'une, dans laquelle on admet, en citant quelques cas à l'appui, que le cancer est une cause, d'ailleurs rare, de folie (Esquirol, Guislaix, MoREL, Decorse, Sauze et AuBANEL, AuzouY, Dagonet, Griesixger, Trousseau, Geoffroy et Berthier, A. Voisix, Bessières) ; l'autre, plus récente et plus scientifique, dans laquelle on cherche à montrer que les troubles psychiques ne sont pas plus rares chez les cancéreux que chez les tuberculeux (Crocq, 1894), et surtout qu'il s'agit là non de folie, de vésanie, mais de troubles psychiques toxi- infectieux (Elzholz, 1898 ; Klippel, 1899; Jacquin, 1900; Mariotte, Th. B., 1907).

Il est plus que probable, sinon certain, que les troubles psychiques du cancer comportent, comme ceux de la tuberculose, des troubles psychiques simples ou élémentaires, représentant T'état mental des cancéreux et des psychoses proprement dites.

1'^ Troubles psychiques élémentaires. — Nous connaissons peu les troubles psychiques élémentaires du cancer. Mon élève Mariotte, qui a surtout consacré sa thèse à leur étude et qui, à peine docteur depuis un an, fut glorieusement tué dans un combat, en Guinée, les a résumés ainsi qu'il suit.

Dans ses traits généraux, l'état mental du cancéreux est fait d'asthénie psychique avec prédominance d'aboulie, de diminution de la volonté. Cette asthénie tend, vers les dernières périodes, à devenir de la torpeur.

Sur ce fonds mental viennent se greffer des idées tristes, mélancohques même, de l'anxiété, une sorte d'hyperafîectivité

750 PSYCHOPATHIES DES INFECTIONS

OU souci exagéré des autres. Quelquefois, dans la période terminale surtout, on constate une obtusion assez naarquée, les opérations mentales se faisant plus lentement et moins bien. Pas d'impulsions. Toxicomanie exceptionnelle. Idées de suicide aboutissant rarement à l'acte, sauf peut-être dans certains cas, sous l'influence des douleurs intolérables éprouvées.

Les cancéreux dorment peu pendant la nuit, mais pendant le jour, le matin surtout, ils ont des phases de somnolence. Ils ont beaucoup de rêves qui affectent la forme familiale, mélancolique ou terrifiante.

L'impuissance génitale est habituelle dès le début, la céphalée est fréquente, avec sensations de vide dans la tête.

A côté de l'intoxication, cause primordiale de ces symptômes, la prédisposition, l'effet moral, la douleur, la chronicité de la maladie, le siège du mal, ont aussi leur influence, variable suivant les sujets et suivant les cas, sur l'état mental des cancéreux. L'intervention opératoire peut amender ou faire cesser les troubles psychiques, comme aussi déterminer l'apparition de véritables psychoses.

Qu'il connaisse ou non la nature de son mal, le cancéreux se montre en général peu préoccupé des symptômes qu'il présente et a peu de tendance à la nosophobie analytique. La connaissance du diagnostic l'affole rarement et le laisse d'habitude résigné. Cela est d'autant plus intéressant que la phobie du cancer sans cancer est relativement fréquente chez les névropathes, surtout chez les femmes.

2*^ Psychoses. — En ce qui concerne les psychoses du cancer, il était admis qu'elles affectent le plus souvent la forme mélancolique avec anxiété, hallucinations et illusions internes ou cénesthésiques, idées hypocondriaques et de persécution, particulièrement délire de possession, de zoopathie, de fausse grossesse, etc.

Ces notions chniques ont été confirmées par Taty et Toy (1897), par Valker (1897) et aussi par Elzholz.

Klippel, qui a consacré en 1899 un remarquable article aux accidents nerveux dus à la cachexie cancéreuse, note

expressément que la psychose des cancéreux est de la confusion mentale telle qu'on la rencontre dans les infections et autointoxications. Il signale encore le délire terminal, la polynévrite, les attaques de sommeil, enfin le coma cancéreux qui est à rapprocher du coma diabétique et qui atteint son maximum de préférence quand les organes gastro-intestinaux sont le siège de la tumeur.

Les conditions pathogéniques sont, pour lui, les suivantes • désassimilation exagérée des albuminoïdes entraînant une altération de tous les organes et partant une auto-intoxication.

Quant à l'observation très intéressante de Jacquin, c'est un cas typique de confusion mentale avec délire hallucinatoire terrifiant liée à l'évolution d'un lymphadénome du cou et persistant jusqu'à la mort. Jacquin n'hésite pas à voir là une psychose toxi-infectieuse.

J'ai moi-même observé, en 1907, chez une jeune fille de trente ans atteinte de cancer du sein droit, sans antécédents psychopatiques ou névropathiques, un cas très net de psychose cancéreuse qui, ayant débuté par une psychasthénie mélancolique avec anxiété, aboulie, impuissance de penser et d'agir, peur de mourir, panophobie, ne tarda pas, en s'accentuant, à prendre les allures d'une confusion mentale typique et caractéristique. L'obtusion, la désorientation, l'amnésie de fixation sont poussées chez la malade à un point extrême. Elle est toute hébétée, elle ne reconnaît ni sa chambre, ni les lieux où elle se trouve, ni son médecin, ni sa domestique, ni ^es personnes de sa famille ; elle ne connaît ni l'année ni le mois^ elle ne distingue ni le jour ni la nuit ; elle oublie les événements au fur et à mesure de leur production et croit toujours voir le docteur pour la première fois (jamais vu). Sa désorientation est telle qu'elle n'a plus le sens de direction, de position, d'équilibre, soit en ce qui la concerne, soit en ce qui concerne les autres personnes ou les objets ; elle ne sait pas si le plafond est le plancher ou inversement, si son lit est comme il convient ou sens dessus dessous, si elle est couchée ou debout, la tête et les pieds à leur véritable place.

La tendance à l'anxiété panophobique persiste au milieu

•/5"2 PSYCHOPATHIES DES INFECTIONS

de cette confusion mentale si profonde ; c'est ainsi que la malade refuse les aliments et les remèdes par peur du poi-^on, qu'elle n'ose entrer, par crainte de se noyer, dans une baignoire qui lui apparaît comme un immense lac, qu'elle redoute toutes sortes de méchancetés et de supplices de la part de son entourage, etc. Ces manifestations anxieuses paraissent du reste tenir à de l'onirisme hallucinatoire terrifiant, à paroxysmes nocturnes, greffe sur un fond de corfusion.

Peu à peu ces symptômes d'apparence si grave s'atténuèrent, la malade revint insensiblement à elle comme si elle sortait d'un sommeil profond avec rêve et elle finit par guérir complètement, conservant une amnésie à peu près complète de son accès, qui avait duré deux mois.

Cette guérison se maintint. La malade fut opérée quelque temps après, sans présenter ultérieurement de trouble mental. Elle a fini par succomber aux suites de son cancer.

Ce cas, que nous avons rapporté à dessein, montre nettement que le cancer détermine bien de la confusion mentale avec anxiété, délire onirique, etc., et que cette confusion mentale peut s'accompagner d'une hébétude, d'une désorientation, d'une amnésie aussi profondes que celles que l'on rencontre dans les psychoses des intoxications et des infections aiguës.

En résumé, il paraît résulter des faits aujourd'hui acquis : que les troubles psychiques du cancer existent réellement et sont sans doute plus fréquents qu'on ne le pense ; qu'il y a un état mental des cancéreux, comme il y a un état mental des tuberculeux ; que les psychoses du cancer paraissent se manifester surtout sous forme de psychoses mélancoliques ou de confusion mentale avec ou sans délire onirique hallucinatoire terrifiant, en un mot avec le type habituel des psychoses d'intoxications ; que ces psychoses peuvent survenir dans tous les cancers, quelle qu'en soit la localisation, mais de préférence dans les dernières périodes, celles de cachexie ; enfin qu'il est possible et légitime de les attribuer à l'infection elle-même ou à ses auto-intoxications secondaires.

Page 1