‹ Précis de psychiatrieChapitre 24 sur 278 · A) — CAUSES PSYCHIQUES · texte numérisé non relu

A) — CAUSES PSYCHIQUES

I ■ Surmenage, passions, émotions, chagrins. — L'action des causes occasionnelles, psychiques ou physiques, sur le développement des maladies mentales est incontestable, mais elle ne doit pas être exagérée, et il faut bien savoir que sans une prédisposition déjà existante, sans le concours de la semence et du terrain, cette action resterait inefTicace. On peut même dire de façon générale, qu'en psychiatrie les causes occasionnelles et les causes prédisposantes agissent en proportion inverse les unes des autres.

Les causes psychiques sont intellectuelles ou morales.

Parmi les causes intellectuelles, la plus souvent invoquée est le surmenage, qui peut être divisé en surmenage de la jeunesse ou surmenage scolaire et surmenage de l'âge adulte ou surmenage professionnel.

A mon sens, on a exagéré Fimportance de ce facteur, que certains ont voulu placer à l'origine de la plupart des psychopathies. Le surmenage intellectuel ne s'observe guère que chez des sujets insuffisamment résistants et les accidents nerveux et cérébraux des adolescents ne sont pour la plupart, à y regarder de près, que des névroses ou des psychoses de prédisposés.

Le véritable surmenage est, en réalité, le surmenage moral et je crois, observation faite, que l'homme peut travailler beaucoup de son cerveau sans fatigue et sans danger, à condition que son labeur, si actif et si continu qu'il soit, ne se complique pas des déceptions, des tortures, des angoisses qui rompent l'équilibre et brisent les ressorts de l'organisme le mieux trempé.

II faut ajouter que le surmenage ainsi produit paraît agir principalement en déterminant des perturbations nutritives, c'est-à-dire par auto- intoxication.

Il suit de là que les causes morales tiennent, en fait de causes

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psychiques, la première place, et, parmi elles, les passions et les émotions, qui les résument toutes, en définitive. Les passions dépressives ont une action bien plus puissante que les passions gaies. Celles qui agissent surtout sont les émotions violentes, la terreur, le choc moral qui résulte d'un attentat à la pudeur, l'impression des premiers rapports du mariage, la perte d'une personne aimée, les chagrins d'amour, les préoccupations d'affaires, les discussions et les brouilles, la misère^ les émotions mystiques outrées, mais surtout les chagrins domestiques et les revers de fortune. Pour si brusque et si imprévue que soit l'action de ces causes, il est bien rare, comme on le croit généralement à tort dans le pubhc, que la foHe se manifeste immédiatement, au moins dans toute son intensité. Il faut d'ailleurs ne pas perdre de vue que les passions (passion d'amour, passion du jeu, passion religieuse, etc.) peuvent, comme bien d'autres facteurs considérés toujours comme causes de folies, n'en être au contraire dans certains cas que la conséquence, en particulier le signe précurseur.

2 ' Émotion sexuelle, psycho-analyse de Freud. — Depuis quelques années, toute une théorie nouvelle a été édifiée sur le rôle prédominant des émotions dans la genèse des psychonévroses et des psychoses. C'est la théorie de la psycho-analyse de Freud et de son Ecole (Blel ler, Yung, Jo^es, Ricklin, K. Abraham, Sadger, etc.).

Elargissant son idée et celle de Breler déjà ancienne de l'étiologie sexuelle plus ou moins apparente de l'hystérie, de la névrose d'angoisse et des états obsédants, Freud en est arrivé avec ses disciples àsoutenir que bien d'autres syndromes morbides avaient la m^me étiologie. Voici par quel mécanisme.

La très originale Psychologie de Freud repose sur une conception dynamique de la vie psychique considérée comme un système en évolution de forces antagonistes ou composantes, dont le sujet ne connaît qu'une faible partie, faite d'éléments conscients, par opposition aux éléments inconscients, beaucoup plus nombreux et surtout plus actifs dans le déterminisme de notre activité mentale.

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Ces forces inconscientes, au pouvoir potentiel ou kinétique, sont attachées à des complexes, idées plus ou moins compliquées, nullement logiques et toujours empreintes d'une tonalité affective prononcée qui en mesure l'énergie. Les complexes président, à notre insu, au cours des phénomènes de conscience. Leur contenu généralement erotique — l'érotisme étant pris dans un sens très compréhensif propre à cette doctrine et considéré comme influençant toute la mentalité depuis la plus tendre enfance — se rattache à un ou plusieurs épisodes sexuels, parfois très anciens, de la vie du sujet, véritables traumas émotifs originels. Etant très fréquemment en opposition avec les tendances de la personnalité consciente de l'adulte, éduqué et soumis aux coercitions morales, éthiques et sociales de la civilisation, ils sont, chez certains, rejetés dans le subconscient et maintenus là par une force de résistance (Widerstand) durable qui dissimule ainsi leur existence. C'est le fait capital de la Répression des complexes (Verdrangung), beaucoup plus marquée chez le malade que chez l'homme sain. Comme ils n'en continuent pas moins à influencer fortement le flot des phénomènes psychiques, mais d'une manière détournée qui en défigure les manifestations extérieures, ils se traduisent au dehors par des phénomènes difficilement compréhensibles : chez l'homme sain, par des tendances artistiques, littéraires, des particularités de caractère, des rêves, etc. ; chez le malade, par des obsessions, des hallucinations, des délires, des dissociations de la conscience et de la personna- Hté, en un mot par les symptômes de la névrose et de la psychose. Ces symptômes morbides sont donc, dans la théorie de Freud, la manifestation en quelque sorte symboHque ou, si l'on veut, l'équivalent de complexes psychiques refoulés et dérivés.

Cela étant, le psychiatre viennois proclame la nécessité de rechercher et de découvrir, dans le subconscient, les complexes émotifs d'ordre habituellement sexuel qui ont donné naissance à l'état pathologique.

Tout d'abord il a employé dans la découverte et la mise à jour du processus psychologique générateur l'étude inter-

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prétative des rêves et la méthode de l'hypnose. Mais cette dernière n'étant pas applicable à tous les cas, il en est venu, avec YuNG, à utiliser ceux de l'auto-analyse et des associations mentales. Dans la première, le sujet doit noter lui-même, avec la neutralité absolue d'un témoin étranger, indifférent ou, si Ton veut, d'un simple appareil enregistreur, toutes les pensées, quelles qu'elles soient, qui traversent son esprit. C'est ensuite à l'observateur à distinguer, dans la succession de ces manifestations idéatives, celles qui peuvent mettre sur la voie du complexe pathogène initial. Dans la méthode des associations mentales, ce complexe se révèle par les réponses associatives ou mots-réactions du malade aux questions variées qui lui sont posées et par le retard de certaines d'entre elles, mesuré chronographiquement.

La psycho-analyse de Freud n'a pas seulement pour but de découvrir l'émotion sexuelle qui, à l'insu de l'individu, est devenue l'origine de son affection nerveuse ou mentale. Elle aboutit aussi, par voie de conséquence, et c'est là son principal objet, à une thérapeutique appropriée. La véritable cause psychologique connue et ramenée à la surface du conscient, il devient en effet possible, par des moyens surtout psychothérapiques, d'en atténuer ou d'en faire disparaître les effets.

Cette psycho-thérapeutique consiste dans la translation de l'inconscient dans le conscient, c'est-à-dire dans la mise en lumière, des complexes pathogènes. Le malade, après de patientes recherches de la part du médecin, revit l'événement originel, généralement dans un sursaut émotif que ressent également le psychothérapeute (transfert, Ubertragung) et peut alors reconnaître le complexe, le considérer en face et le combattre efficacement avec l'appui moral du praticien.

Pouvant alors agir sur le complexe devenu conscient et ayant par là même perdu sa dangereuse puissance, le médecin, suivant le cas, fait appel à la raison adulte et assise du sujet pour détruire les effets d'une insuffisance antérieure et infantile du jugement (condamnation, Verurtheilung), utilise l'énergie du complexe réprimé en lui substituant des mobiles

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d'actes ou de pensée supérieurs ou non sexuels (sublimation. Sublimiening), ou enfin fait librement accepter au sujet une hygiène sexuelle bien comprise.

Telle est, brièvement résumée en ses grandes lignes, la théorie de la psycho-analyse. Cette théorie a fait en peu de temps une fortune extraordinaire. Elle possède une littérature déjà considérable et compte en divers pays, notamment en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, des partisans et des adversaires nombreux qui la discutent avec une ardeur parfois presque passionnée. En France, on la connaît à peinn et aucun auteur n'en a fait encore sérieusement mention, à l'exception, peut-être, de Morichau-Beaich.^nt, de Poitiers. (Voy. Régis et Hesnard, E, 1913. Revue générale.)

Nous n'avons pas à discuter ici la théorie de la psycho-analyse, au moins dans son principe psychologique. En ce qui concerne ses appHcations chniques et thérapeutiques, les brèves indications ci-dessus suffisent, à elles seules, à montrer ses exagérations et ses imperfections.

Il est en effet excessif de tout rapporter à une émotion sexuelle ancienne, refoulée dans le subconscient et c'est avec raison qu'on s'élève de divers côtés contre le '< pansexualisme » de Freud.

D'autre part, à supposer que toute psycho-névrose se rattache à un complexe émotif antérieur — ce qui n'est pas et ce qui réduirait à bien peu de chose le rôle des autres facteurs étiologiques — les méthodes employées par Freud et ses disciples pour déceler ce complexe et le mettre à jour sont, pratiquement, très infidèles et très incertaines.

Enfin, même lorsque la cause psychique d'un état morbideest connue, il n'est point toujours facile, tant s'en faut, de guérir cet état morbide, fût-ce en agissant sur cette cause psychique, souvent très adhérente et très résistante.

La théorie de Freud, malgré tout, n'est pas sans grandeur. Elle a les aUures non seulement d'une doctrine psychologique, mais aussi, comme on l'a fait remarquer, d'une doctrine rehgieuse. Aussi s'explique-t-on son retentissement et la passion avec laquelle elle est soit défendue, soit combattue.

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Telle qu'elle est et quelle que soit sa destinée à venir, eUe nous a paru mériter par son originalité, son ampleur, son actualité même, le court exposé que nous venons d'en faire.

3^ Constitution émotive, émotion-choc. — Nous ne terminerons pas ce qui a trait aux émotions et à leur influence dans la genèse des maladies nerveuses et mentales sans rappeler d'un mot l'importante discussion qui a eu lieu à ce sujet en 1910 aux Sociétés réunies de Neurologie et de Psychiatrie.

En ce qui concerne plus spécialement les états psychopathiques, on a nettement fait ressortir, sur un rapport de E. Du- PRÉ, d'une part le rôle prédisposant, chez un certain nombre de sujets, d'une constitution émotive, d'autre part l'action déterminante de l'émotion occasionnelle, du choc émotif ou émotion-choc sur un certain nombre de formes morbides, notamment dans les états maniaques et mélancoliques et dans les états obsédants, où nous en avions déjà nettement montré en 1902, avec Pitres, l'influence prépondérante.

4'" Contagion. — La contagion mentale (Vigouroux et JuQUELiER, vol. 1905) pcut avoir une certaine action sur les esprits faibles ou impressionnables, en quête d'une influence occasionnelle. Elle peut se circonscrire à une sphère restreinte et se hmiter à l'intimité de la famille et du foyer (fohe à deux, suicide à deux, folie induite (voy. p. 520).

Elle peut également s'exercer à la fois sur un grand nombre d'individus, comme dans les fameuses épidémies de folie du moyen âge et comme dans ce que l'on appelle la jolie des joules.

La '( folie des foules » mérite une mention à part, par les conditions toutes spéciales dans lesquelles elle naît et se manifeste, aussi bien que- par les graves conséquences, quelquefois d'ordre social, qu'elle entraîne. Elle a été savamment étudiée dans ces dernières années et l'est encore, car la question est toute d'actualité, par SciPio Sighele, Fournial, Tarde, Gustave le Bon, Nina Rodrigues, G. Dumas, A. Marie, etc.

Ces grands mouvements impulsifs sont soumis aux causes

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provocatrices habituelles de toute folie par contagion, et il est certain que les uns sont de véritables impulsions communiquées par influence suggestive des actifs aux passifs, des meneurs aux menés, tandis que les autres sont des impulsions beaucoup plus soudaines, spontanées, nées pour ainsi dire brusquement et simultanément dans l'àme des foules » sous l'influence d'une émotion commune.

Dans les deux cas, la contagion est d'autant plus rapide, d'autant plus intense, d'autant plus violemment extériorisée que les impressions, dans une foule, semblent, comme l'ont bien vu Sighele et Tarde, se totaliser et se décupler en proportion du nombre des individus qui la composent. Pris isolément, ces individus sont calmes et inoffensifs ; agglomérés, la moindre étincelle suffît à les enflammer et à les porter aux pires actions.

D'autre part, cela est frappant dans les crimes des foules, le rôle prépondérant dans l'exécution, sinon dans l'inspiration, est joué par les faibles, ou pour mieux dire par les plus excitables et les plus impulsifs : les déséquilibrés et les femmes. Gazanove a, dans une excellente étude (Th. B. 1904), mis en relief ce rôle de la « femme dans la foule >', où il la montre avec toutes ses particularités intéressantes de menée et de meneuse.

Enfin, l'impulsivité, dans les réactions des foules, tourne facilement, du côté des femmes surtout, non seulement à la cruauté extrême, raffinée, mais encore au sadisme. Il suffît, pour s'en convaincre, de se rappeler les atroces mutilations infligées aux victimes de certaines échauffourées populaires et particuUèrement les scènes inoubliables de flagellations et de violences sexuelles pubhques sous la Révolution, récemment remises au jour par Cabanes et L. Nass.

G. Dumas (S. PI. 1909) soutient que le meneur ne fait pas de la foule ce qu'il veut et A. Marie (vol. 1909} va jusqu'à dire que les protagonistes croient conduire les foules tandis qu'en réalité ce sont les foules qui les mènent, celles-ci obéissant surtout à des influences ancestrales. Cela s'appUque peutêtre davantage aux foules plus agglomérées et plus durables d'une époque, c'est-à-dire aux collectivités, qu'aux foules

d'un moment, les vraies foules, réunies accidentellement au hasard des circonstances.

5'^ Détention. — Comme l'a dit Lélut, la fréquence plus grande de la folie dans une population criminelle et condamnée est un fait désormais acquis à la science comme à la loi. Mais s'il est vrai de dire que V emprisonnement, surtout cellulaire, exerce une certaine influence sur l'état mental des détenus, il faut reconnaître que, le plus souvent, la véritable cause de la folie pénitentiaire réside non dans la prison, mais dans les prisonniers qui souvent étaient aliénés ou sur le point de le devenir au moment de la condamnation, et qui, d'ailleurs, se recrutent en grand nombre parmi les demi-imbéciles, les pervers, les mal équilibrés. Le nombre des aliénés méconnus et condamnés devant les tribunaux, civils et militaires, est encore relativement considérable, ainsi qu'il résulte des chiffres établis par Henri Monod, par Pactet, Colix, Girald, Taty, Granjux, et récemment encore par mon élève Lecalvé (Th. B., 1904), par J. Morel (E. a. 1907) et par Pactet (R. P., 1908).

En dehors de ces faits, il reste avéré que la détention favorise l'éclosion de la folie.

Semal, de Mons, qui a procédé à une enquête minutieuse sur 905.000 prévenus et condamnés incarcérés de la Belgique (Congrès de Paris, 1889), a établi que les prédispositions individuelles et en particulier l'hérédité, constituaient les facteurs principaux de l'aliénation chez les détenus. Quant aux causes occasionnelles, il les range dans l'ordre suivant : 1*^ l'alimentation insuffisante ; 2^ l'isolement cellulaire ; S'' l'onanisme ; 4° la perte de la liberté, la sédentarité ; 5^ les influences morales diverses. Le milieu aurait en outre suivant lui une action évidente sur l'évolution et surtout sur la forme des troubles morbides. Le fréquence des hallucinations de l'ouïe, notamment chez les encellulés, en serait une preuve indéniable.

RuDix (A. Z., 1901) a appelé l'attention sur l'existence, chez les détenus, du déhre de persécution à caractère aigu et hallucinatoire. Penta (J. P. a. 1904) a surtout trouvé, dans les prisons, des dégénérescences, sous toutes leurs formes, dans

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la proportion énorme de un tiers sur 2.080 criminels. Wil- MANNS (N. C. 1907) signale aussi la plus grande fréquence parmi les psychoses des prisonniers, des formes dégénératives, des formes démentielles juvéniles et des formes paranoïennes. Mon élève Cazanove a récemment fait une bonne et curieuse étude (A. A. C. 1906) sur les dépravations sexuelles chez les relégués de Saint-Jean de Maroni.

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