‹ Précis de psychiatrieChapitre 39 sur 278 · A. - OBSESSIONS PHOBIQUES OU PHOBIES · texte numérisé non relu

A. - OBSESSIONS PHOBIQUES OU PHOBIES

La phobie est, comme nous venons de le voir, V obsessioncrainte. Il existe deux degrés dans la phobie : la phobie diffuse et la phobie systématisée.

\^ Phobies diffuses ou panophobies. — A un premier degré, les malades sont dans un état permanent de tension émotive, d'attente anxieuse, qui éclate brusquement par paroxysmes ou attaques, sans motif apparent ou à l'occasion de circonstances accidentelles futiles. C'est, dit Ribot, « un état où l'on a peur de tout et de rien, où l'anxiété, au lieu d'être rivée à un objet toujours le même, flotte comme dans un rêve et ne se fixe que pour un instant, au hasard des circonstances, passant d'un objet à l'autre »>. On peut désigner ce genre de phobie sous le nom de panophobie ou phobie diffuse.

En voici, pour plus de clarté, un court exemple.

M"»» X..., cinquante-deux ans, nerveuse, impressionnable. A la suite de la mort do sa mère survenue il y a douze ans, peine profonde, dépression morale, sans troubles morbides proprement dits. Trois ans après, à la suite dune autre mort, celle dune amie, état d'émotivité morbide dilTuse, avec « attente anxieuse ». La malade était constamment en état de souffrance vHgue, en état latent d'anxiété qui éclatait, sous forme de paroxysme, à la moindre occasion. Une voiture passait-elle pendant quelle marchait sur le trottoir dans la ruef Aussitôt elle tombait en crise, craignant qu'une roue ne se détachât et ne vint lécraser. Au moindre vent, une tuile allait glisser dun toit et lui fendre la tète. A table, les aliments allaient Tétouffer. D'autres fois, à peine sortie de chez elle, l'anxiété survenait, s'objectivant sur cette iilée que quelqu'un des siens venait peut-être de mourir tout d'un coup et elle était forcée de revenir sur ses pas, pour se rassurer. Chaque événement, chaque incident, chaque acte de sa vie devenait ainsi matière à décharge pour son anxiété, momentanément spécialisée parle hasard.

Z"-' Phobies systématisées ou monophobies. — Au se-

TROUBLES DE L EMOTIVITE 107

cond degré, et avec le même état fondamental d'anxiété, la phobie ne reste pas diffuse ; elle se fixe de façon plus ou moins durable sur un objet. C'est la phobie systématisée ou monophobie.

a. Constitutionnelles. — 11 existe, chez certains individus, des monophobies qu'on pourrait appeler constitutionnelles ou idiosyncrasiques, c'est-à-dire faisant partie du tempérament. On en a cité de nombreux exemples chez des hommes célèbres sujets à des peurs irraisonnées vis-à-vis d'un objet, d'un animal, d'un phénomène particulier.

Ces phobies ne sont, il est vrai, que l'exagération de dispositions émotives communes à bien des gens et le nombre est grand des personnes qui éprouvent une appréhension nerveuse en quelque sorte spécifique telle, par exemple, que celle de l'araignée, de la souris, du serpent, de l'orage, des épées, etc., etc. Mais cette exagération dépasse ici la limite physiologique : elle est morbide. Même lorsqu'elles n'apparaissent que comme des idiosyncrasies ou des singularités isolées, dans une organisation par d'autres côtés supérieure, ces phobies n'en ont pas moins, en effet, une signification pathologique et peuvent être considérées comme de véritables déviations ou anomalies de l'émotivité, absolument comparables aux stigmates de la déséquilibration mentale. Le plus souvent d'ailleurs, derrière cette anomalie en apparence isolée, on constate soit d'autres phobies, soit des symptômes d'ordre différent, qui trahissent l'état constitutionnel de névropathie dont cette peur spéciale n'est qu'une manifestation.

b. Accidentelles. — Les véritables phobies systématisées, auxquelles on a surtout affaire dans la pratique, sont les phobies systématisées accidentelles, c'est-à-dire celles qui surviennent au cours de la vie, sous l'influence d'une cause déterminante.

Voici, d'habitude, comment les choses se passent. Des individus déjà plus ou moins prédisposés, et préparés en outre par des fatigues, du surmenage, une maladie, qui ont créé ou accentué chez eux un état névropathique, hystérique ou hystéroneurasthénique, subissent un jour un choc moral violent : c'est

108 SÏMPTOMATULOGIE GKNEKALE DES l'SYCHOSES

très souvent la mort d'un parent ou d'un ami, un accident grave tel que chute de voiture, de chemin de fer, etc., la morsure d'un animal, le contact fortuit d'une personne atteinte d'une maladie contagieuse, une fausse couche, une attaque, une syncope, un fort vertige, la vue ou le récit d'un événement émouvant, d'un sinistre, d'un assassinat, d'une épidémie, etc. : en un mot, tout ce qui peut produire un ébranlement émotif intense. Quelquefois même, et cela est particulier aux cas hystériques de cette espèce, le fait causal n'est pas réel ; il a lieu dans un rêve dont le sujet peut n'avoir gardé aucun souvenir.

Quoi qu'il en soit, le choc émotif s'est produit, ordinairement sans réaction extérieure violente et, à dater de ce moment ou plutôt au bout de quelques jours, apparaît une phobie en rapport avec la cause originelle, et se traduisant par des crises anxieuses toutes les fois qu'une impression sensorielle ou même un souvenir, une simple association d'idées vient réveiller l'émotion initiale. Ce genre de phobie mérite bien, comme on le voit, le nom de phobie traumatique, que Freud a proposé de lui attribuer.

Dans certains cas, la phobie systématisée succède, sous l'action d'une circonstance favorable, à la phobie diffuse. « La crainte maladive est alors, comme dit Ribot, le résultat de la transformation occasionnelle d'un état vague, indéterminé, en une forme précise. La panophobie serait un stade préparatoire, une période d'indifférenciation. Le hasard, un choc brusque, lui donne une orientation et la fixe (peur des épidémies, des microbes, de la rage, etc.). C'est le passage de l'état affectif diffus à l'état intellectualisé, c'est-à-dire concentré et incarné dans une idée flxe : travail analogue à celui du délire des persécutions, où la suspicion, d'abord vague, s'attache, à un homme et ne le lâche plus. »

Le caractère essentiel de la phobie systématisée, qu'elle soit primitive ou secondaire à l'état de phobie diffuse, c'est la reproduction, dans les paroxysmes anxieux, de la sensation première, avec une intensité telle parfois qu'elle en arrive à être reconstituée intégralement, soit dans la veille, soit dans le som-

TROUBLES DE L EMUTIVITE J09

meil, comme en une sorte d'hallucination. Tels sonl, par exemple, les acarophobes, qui souvent éprouvent de véritables démangeaisons spécifiques.

Evolution. — Il faut distinguer, dans la phobie systématisée, le type intermittent et le type rémittent, c'est-à-dire les cas où elle se manifeste exclusivement par des crises anxieuses avec tranquilhté complète d'esprit dans l'intervalle et ceux où, en dehors des crises, la crainte subsiste sous forme de pensée plus ou moins obsédante. Ces derniers sont les plus fréquents, surtout lorsque la phobie se prolonge et ils représentent, on le voit, un état morbide intermédiaire entre la phobie pure, réduite à la crise d'anxiété, et l'obsession intellectualisée.

3" Division des phobies. — Les phobies susceptibles d'être observées dans la pratique sont innombrables, car tout ce qui existe peut servir de thème à la crainte anxieuse. Un classement est donc à la fois impossible et inutile. Aussi nous bornerons-nous à reproduire, à titre de simple casier chnique plus ou moins commode, notre division des phobies en : 1*^ phobies des objets, des actes ; 2^ phobies des lieux et éléments, des maladies, de la mort ; 3° phobies des êtres vivants.

a. Phobies des objets, des actes. — La première catégorie des phobies comprend celles qui portent sur les objets et les actes. Les phobies d'objets peuvent être aussi multiples et aussi variées que les objets eux-mêmes. Elles sont donc nombreuses à rinfmi.Les plus communes sont celles des couteaux, des épingles, des armes, des allumettes, des poussières, de la saleté, des excréments, des poisons, du cuivre, du fer, du velours, de l'huile, des fruits, etc., etc. On a désigné plusieurs d'entre elles sous des noms spéciaux ; celle des métaux a été appelée métallo phobie, celtes des épingles bélénophobie, celle de la saleté rupophohie, celle des poussières mysophobie, celle des poisons toxicophobie, celle des objets pointus aichmophobie, celle du sang hématophobie, etc., etc.

Les phobies des actes se rapprochent des précédentes, parce que souvent elles portent principalement sur les objets mêmes

PRÉCIS DE PSYCHIATRIE, '6° édit. 7

servant à ces actes. Citons parmi elles les phobies professionnelles, dans lesquelles le sujet éprouve une difficulté, parfois même une impossibilité anxieuse, obsédante, à exécuter un acte de sa profession ou à se servir de l'outil qui lui est nécessaire pour cela. Le trac des artistes, bien étudié par Bérillon, Hartenberg, Farez, Francotte, le trac des coiffeurs (Régis et Cazanove 1908) angoissés par la peur de mal faire ou de faire mal en rasant, sont parmi les plus intéressantes de ces phobies professionnelles.

b. Phobies des lieux et éléments, des maladies, de la mort. — La seconde catégorie est composée des phobies de lieux, éléments, maladies, de la mort.

Les phobies de lieux ou topophobies comprennent : Vagoraphobie ou peur des grands espaces ; la claustrophobie ou clitrophobie, peur des espaces étroits et fermés ; Vacrophobie, peur des sommets ; la cremnophobie, peur des précipices, et d'autres phobies analogues, avec ou sans état civil spécial, comme la peur de sa maison (oicophobie), du théâtre, de l'église, des cimetières, des voitures [amaxophobie ) , des chemins de fer (sidérodromophobie), etc., etc.

Les phobies des éléments comprennent : la peur de l'air et du vent, aérophobie ou anémophobie ; la peur de l'eau, des rivières, de la mer, hydrophobie, potamophobie, thalassophobie ; la peur du feu, pyrophobie; la peur de la terre, géophobie — à côté desquelles se placent : la peur des orages ou tempêtes, cheimophobie ; du tonnerre, bronthémophobie ; des éclairs, astrape phobie ; des montagnes, orophobie; des pentes, clinophobie ; du vide, kénophobie ; de la nuit, de l'obscurité, nyctalophobie, keronauphobie, etc., etc.

Les phobies des anomalies, troubles et inaladies de la conformation et de la santé comprennent : a) les morphophobies (dysmorphophobies de Morselli) ou phobies des anomalies du corps, du visage (ex. : phobie des poils ou trichophobie) ; b) les physiophobies ou phobies des fonctions, états et actes physiologiques (ex. : phobie du sommeil, phobie de la respiration, de la déglutition, phobie de la rougeur émotive ou éreutho phobie, de \r sueur ou éphidrophohie , de la défécation ou apo-

TROUBLES DE L EUOTIVITE 111

pathophobie, de la miction ou urinophobie, de la station debout et de la marche stasophobie et basophobie, de la parole logophobie, de l'écriture graphophobie, de signer hypographophobie, de s'habiller enduophobie) ; c) les algophobies ou phobies des douleurs, avec toutes leurs variétés ; d) les nosophobies ou pathophobies, c'est-à-dire les phobies des maladies, innombrables comme ces dernières {de rmato phobies ou phobies des maladies cutanées, dont V acarophobie est le type ; épidémiophobies ou phobies des épidémies ; microbiophobies ou bacillophobies, phobies des maladies microbiennes, bacillaires, infectieuses, virulentes, dont les types sont la lyssophobie ou peur de la rage, la phtisiophobie ou peur de la tuberculose, la syphilophobie ou peur de la syphilis, la gonoccophobie ou peur de la blennorrhagie ; hystérophobie et hypnophobie, peur de l'hystérie et de. la suggestion hypnotique ; psychopatho phobie ou maniphobie peur de la folie ; cardiophobie ou anginophobie, peur des maladies de cœur et de l'angine de poitrine ; glossophobie, des maladies de la langue ; odontophobie, des maladies des dents ; s permatorrhéo phobie , de la spermatorrhée ; trémophobie (H. Meige) du tremblement, etc.) ; e) tanatophobie ou peur de la mort.

c. Phobies des êtres vivants. — La troisième catégorie des phobies est constituée par les phobies des êtres vivants. Elle comprend : les zoophobies ou phobies d'animaux icynophobie ou phobie des chiens, galéphobie ou peur des chats, phobie des insectes, des araignées, des serpents, des rats, des souris, etc.) ; V anthropophobie ou phobie de l'homme, la gynécophobie ou peur de la femme, Vochlophobie ou phobie des foules, etc.

Nous répétons une fois encore, afm que l'on ne s'y méprenne pas, que ce n'est là cju'une nomenclature, une sorte de tableau synoptique destiné à réunir dans un ordre à peu près logique l'ensemble des peurs anxieuses ou phobies, sans aucune prétention à la classification nosologique. Il suffît en effet de réfléchir un instant pour comprendre que certaines phobies peuvent rentrer à la fois dans les trois catégories que nous avons admises, la phobie de la rage, par exemple, qui, tout en étant au fond une nosophobie, ne s'en manifeste pas moins aussi, le plus sou-

vent, par la peur des chiens (zoophobie) et par la peur des poussières et des contacts (mysophobie).

Page 1