A) — SENSIBILITÉ
Les troubles de la sensibilité, par leur importance et leur fréquence, jouent, dans les psychoses, un rôle capital. On peut les diviser, pour la commodité de l'étude, en troubles de la sensibilité externe, et troubles de la sensibilité interne ou organique.
1" Sensibilité externe. — Elle se distingue en sensibilité générale et sensibilité spéciale :
a. Sensibilité générale. — La sensibilité cutanée peut présenter, chez les aliénés, de notables altérations. Toutefois, il y a une distinction importante à faire à ce sujet. Ce n'est pas habituellement la sensibihté tactile proprement dite qui est modifiée, celle qui nous donne les notions de forme, de direction, de consistance, de position, de résistance des objets : celle-là est ordinairement intacte. Celle qui est lésée, c'est la sensibihté aux agents physiques, à la chaleur, à la douleur, à l'électricité, etc. Ces diverses sensibilités, qui vraisemblablement ont toutes leurs conducteurs spéciaux et dont l'altération paraît avoir ici son siège dans l'écorce de l'encéphale, peuvent être simultanément ou isolément atteintes.
Uhyperesthésie cutanée est plus rare, dans les psychoses, que Vanesthésie. On peut la rencontrer cependant dans la manie, dans les délires toxiques, où elle est souvent limitée à certaines parties du corps, mais surtout dans les folies systématisées, où elle devient fréquemment le point de départ des hallucinations tégumentaires dont nous avons parlé plus haut.
h'anesthésie, beaucoup plus fréquente, peut être générale ou locale, légère ou très marquée. Dans ce cas, il y a insensibilité à peu près complète de toute la surface externe, comme dans certaines formes de stupeur. L'anesthésie peut porter sur la sensibilité au contact, mais il est difficile de l'apprécier exactement chez les aliénés, tout comme le retard des sensations, qui
188 SYMPTOMATOLOGIE (.ÉNÉRALE DES PSYCHOSES
paraît exister fréquemment chez eux. L'anesthésie la plus ordinaire, chez les aliénés, est V insensibilité à la température et à la douleur (analgésie). Rien n'est plus surprenant que la facilité on pourrait dire rindifîérence, avec laquelle la plupart d'entre eux supportent le froid excessif, la chaleur, les brûlures, le> blessures, les opérations de tout genre : il en est qui paraissent ne plus rien sentir. C'est ce qui explique, au moins en partie, leur besoin de se dévêtir, la résistance qu'ils opposent aux maladies a frigore, et le stoïcisme dont ik ont parfois fait preuve au milieu des plus affreux supplices. Chez certains, la susceptibilité au froid, qui disparaît au moment de l'invasion de la fohe, reparaît le plus souvent au moment de la guérison. C'est surtout dans la mélancolie torpide, la paralysie générale dépressive, les psychoses toxiques, les dégénérescences et infirmités mentales que l'on rencontre l'anesthésie.
On a peu de données précises sur l'état de la sensibilité électrique chez les aliénés. Il est reconnu cependant qu'elle peut êtn augmentée ou diminuée, et que ces altérations marchent souvent de pair avec celles de la sensibihté tactile. Dans certains cas cependant, on observe de Vhyperalgésie ou plutôt de Vanalgésie électrique sans modification correspondante de la sensibihté locale de la peau. Séglas a signalé, comme un symptôme spécial à la lypémanie, une augmentation de la résistance électrique qui peut atteindre parfois des chiffres considérables (70.000 ohms). Cette résistance serait plus marquée dans les formes anxieuses.
La sensibilité magnétique (action de l'aimant) a été trouvée exagérée, comme on sait, dans Vhystérie et, d'une façon générale, dans les névropathies. Chez les aliénés, il semble prouvé qu'elle est aussi le plus souvent augmentée, surtout dans les formes mélancoliques. Il en est de même de la sensibilité tnétallique (métalloscopie).
La sensibilité météorique (action des variations cosmiques et telluriques) qui a une influence très évidente sur les névropathes, a une influence plus évidente encore chez les aliénés, principalement en ce qui concerne le retour des accès dans les jolies périodiques et dans Vépilepsi^.
TROUBLES DU SYSTEME NERVEUX l«y
b. Sensibilité spéciale. — Les sens spéciaux peuvent être lobjet, dans les psychoses, d'altérations plus ou moins profondt'> de la sensibilité.
La sensibilité gustative peut être augmentée (hypergueusiei. diminuée (hypogueusie), ou abolie (agueusie), principalement dans les délires toxiques, les délires névr apathiques, la mélancolie accompagnée de sitiophobie, les démences organique et tabétique. Elle peut être aussi pervertie (paragueusie). C'est ce qui arrive chez certains mélancoliques et chez un grand nombrt' d'hallucinés qui professent, par exemple, une grande horreur pour la viande et deviennent ainsi de véritables végétariens.
La sensibilité olfactive se trouve également exaltée (hyperosmie) ou abolie (anosmie) dans certains états psychopathiques. notamment dans l'hystérie, les maladies cérébrales en foyer, la démence paralytique, les folies systématisées, enfin la manie. Il n'est pas rare que la lésion de l'olfaction se localise à une seule narine (hémianosmie), par exemple dans la paralysie générale au début (A. Voism). On observe enfin dans presque toutes les formes de folie des perversions de l'odorat (paraosmie) qui constituent fréquemment le substratum des hallucinations et des illusions de ce sens.
En ce qui concerne la sensibilité auditive, on constate aussi dans un grand nombre de cas l'exaltation (hyperacousie), la diminution (hypoacousie), la perversion (paracousie). Uhystérie, Vextase, Y.état hypnotique, la manie aiguë produisent le plus souvent l'hyperesthésie acoustique ; les mélancolies dépressives et stupides, les encéphalites en foyer déterminent plutôt l'hypoesthésie. La paracousie est caractéristique des psychoses hallucinatoires, congestives, de V hypocondrie et de la neurasthénie.
Les anomalies de la sensibilité visuelle qui peuvent se présenter chez les aliénés, sont, de toutes, les plus variables et les plus fréquentes. On y rencontre : Vhyperesthésie optique (photopsie. chromopsie) dans les encéphalites diffuses, les états d'excitation ; Vhypoesthésie optique (amblyopie, hémiopie, diplopiei dans les formes compliquées ou secondaires de la folie, la paralysie générale, la démence tabétique, les délires toxiques,
Vhystérie, Vépilepsie, la neurasthénie ; V anesthésie optique (cécité, amaurose) dans la manie, la paralysie générale; la paresthésie optique (cécité des couleurs, daltonisme, nyctalopie, héméralopie) dans les délires sensoriels, alcooliques, la folie systématisée, Vépilepsie, Vhystérie.
Le sens jnusculaire et les réflexes ne font pas, à proprement parler, partie de la sensibilité spécifique ; nous pouvons toutefois mentionner ici leurs altérations dans les psychoses.
Chez les aliénés, le sens musculaire est habituellement exalté dans les états d'excitation et de manie, et c'est sans doute en grande partie à cette exaltation qu'est due la possibilité, pour certains malades, de se livrer à une dépense continue et exagérée de forces, sans en ressentir la moindre îatigue. Par contre, le sens musculaire est toujours plus ou moins anesthésie dans les états de dépression ou de mélancolie, ce qui explique le défaut d'action, les attitudes prolongées, l'immobilité cataleptiforme de quelques-uns d'entre eux qui paraissent changés en véritables statues.
A côté de cette hyperesthésie et de cette anesthésie du sens musculaire, on rencontre aussi la paresthésie ou perversion qui indique un trouble plus ou moins profond du sentiment de la personnalité. Les malades croient avoir le visage, les membres ou le corps extraordinairement grossis ou diminués, se disent transformés en verre, en bois, en métal, et n'osent plus, dès lors, faire un mouvement (états hallucinatoires aigus, mélancohe, stupeur hébéphrénique, etc.).
Le sens d'équilibre, qu'on peut rapprocher du sens musculaire, bien qu'il soit d'origine encore plus complexe, présente des altérations de deux ordres dans les psychoses. Tantôt ces altérations sont des épiphénomènes passagers et accidentels des processus organiques du système nerveux (traumatismes cérébraux, péri-encéphalite, tabès dorsal, tumeurs et syphilis cérébrales, intoxications chroniques, épilepsie) ; tantôt elles constituent de véritables symptômes, de nature presque exclusivement psychique, et se traduisent soit par la perte ou l'anesthésie du sens de l'équilibre (mélancolie, stupidité, hébéphrénie, démence organique, folie sensorielle aiguë), soit par
la perversion ou la paresthésie du sens d'orientation dans l'espace (folie hallucinatoire, mélancolie avec délire religieux et démoniaque, folie systématisée secondaire, paralysie générale).
Quant aux réflexes, on ne les a guère sérieusement étudiés, jusqu'ici, que dans la paralysie générale. Nous dirons plus tard ce qu'ils sont dans cette maladie.
Chez les aliénés proprement dits, il semble, d'après les quelques essais qui ont été tentés à cet égard, que dans les folies chroniques les réflexes de tout ordre, cutanés, sensoriels, tendineux, restent en général normaux, tandis qu'ils sont diminués dans les états de dépression et augmentés dans les états d'excitation, d'anxiété et surtout dans les psychoses toxiques, infectieuses, catatoniques, où l'on peut constater parfois de la trépidation épileptoïde.
2" Sensibilité interne ou organique cénesthésie). — La
sensibilité interne ou organique comprend toutes les sensations internes qui, partant des nerfs centripètes de chacun de nos organes, transmettent au cerveau les impressions produites par leur activité fonctionnelle, leur besoin, et leur condition de santé ou de maladie. C'est d'elle, comme dit Morselli, que résulte en grande partie le sentiment collectif ou synthétique de l'individualité organique (cénesthésie). Les auteurs, remarque fort bien Sollier, ne sont pas entièrement d'accord sur la signification à accorder au mot cénesthésie ou cœnesthésie : les uns la limitant à la sensibihté viscérale, d'autres admettant aussi une cénesthésie cérébrale, certains enfin appelant cénesthésie non seulement la sensibilité organique elle-même, mais la perception qui en résulte et qui contribue si grandement, nous l'avons vu, à nous donner la notion de notre personnalité. C'est dans ce sens, très général, que nous l'employons ici.
A l'état normal, la sensibilité organique se réduit à des sensations rudimentaires qui naissent dans la profondeur de l'inconscience. Mais ces sensations peuvent s'exalter, disparaître ou se pervertir, et c'est principalement chez les névropathes et les aliénés que se rencontre ce genre d'altérations.
Tantôt les malades ne sentent plus fonctionner leurs organes
OU leur cerveau ; il leur semble qu'il manque quelque chose à leur équilibre vital, qu'ils ne sont pas comme tout le monde, et c'est certainement là chez eux le point de départ soit de leurs sentiments si variés de dépersonnalisation, soit de ces conceptions délirantes, surtout fréquentes dans la paralysie générale, la syphilis cérébrale, la psychose tabétique, la neurasthénie, la mélancolie anxieuse, particulièrement celle de la présclérose et de l'âge critique, de l'involution sénile (Obici, Bianchi, Taty et Chaumier, Loup, Th. L. 1906, Régis, S. M. P. 1906), qui leur font dire qu'ils n'ont plus d'estomac, plus de cœur, plus de bouche, plus d'anus, que leurs ahments ne passent pas, qu'ils sont bouchés, qu'ils sentent mauvais, qu'ils sont morts. J'ai maintes fois, dans ces cas, trouvé de l'anesthésie ou de la paresthésie des voies digestives et le cathétérisme œsophagien s'exécutait sans réaction d'aucune sorte.
D'autres fois, au contraire, les sensations issues de l'activité organique s'exaltent. Les malades se sentent alors plus vivants, plus dispos; ils éprouvent un sentiment de bien-être extraordinaire, d'autant plus frappant quelquefois qu'il succède à un état de souffrance et de dépression. C'est ce qui arrive dans la période d'excitation de la folie à double forme et surtout dans la période de dynamie fonctionnelle de la paralysie générale où les sujets déclarent « ne s'être jamais mieux portés » juste au moment où la désorganisation s'empare de leur être. Il faut voir aussi sans doute dans cet état de la sensibihté organique sinon la raison absolue, au moins le point de départ des idées de force, de vigueur, de puissance qui s'observent dans la plupart des formes exaltées de la folie, et dans la paralysie générale à type expansif.
Quant à la sensation de besoin organique, elle peut être exaltée dans les psychoses, comme chez les maniaques, abolie comme chez les mélancoliques ou pervertie comme chez les délirants systématisés. Cela se produit surtout pour le besoin de la faitji et de la soif. De là, par suite, ces anorexies et ces boulimies, ces polydipsies et ces adipsies si communes chez les aliénés.
Les perversions de la sensibilité organique sont encore plu'i
fréquentes et plus variées chez ces malades. Elles peuvent surgir de toutes les parties du corps et de tous les viscères, mais c'est la cavité abdominale qui est leur domaine de prédilection. Il en résulte ces sensations étranges (organes qui remuent, animaux dans l'estomac et dans le ventre, viols nocturnes, grossesses subites, démon dans le cœur, etc., etc.), que nous avons déjà signalées et qui sont dues en général à des affections fonctionnelles ou organiques des viscères.
Il est très difficile de préciser les rapports qui peuvent exister entre les anesthésies, les hyperesthésies, les paresthésies internes, on peut même dire externes, chez les aliénés, et le délire qui leur est lié, car le plus souvent il s'agit là d'une sorte de cercle vicieux pathologique, c'est-à-dire d'un retentissement réciproque de la sensibilité sur le psychisme et du psychisme sur la sensibilité. Les « cénesthopathies ■> (Dupré et Camus 1907, Dupré et M^n^ Loxg-La.ndry, S. P. 1910) et les ': douleurs psychopathiques » (Maillard C. 1911) reconnaissent fréquemment cette double origine.
En dehors de la sensibilité profonde spontanée ou subjective, il existe une sensibihté profonde provoquée ou objective. C'est celle que déterminent les pressions, les chocs au niveau de certaines parties, comme le creux épigastrique, la région ovarienne, etc.
Cette sensibilité profonde peut être altérée dans les psychoses comme la sensibilité superficielle. Cette anesthésie viscérale, qui se rencontre tout particulièrement dans les psychoses hypocondriaques, névropathiques, toxiques ou organiques, ofîre les mêmes caractères et s'observe de la même façon que dans l'hystérie ec le tabfs, où elle a été surtout étudiée par Pitres et ses élèves.