CHAPITRE XI
6° En esthétique notre loi est plus évidente encore. Chacun sait que l’artiste choisit tous ses détails, rejetant les tons, les couleurs et les formes qui ne s’harmonisent pas les uns avec les autres et avec l’intention maîtresse de l’œuvre. Cette unité, cette harmonie, cette « convergence des caractères », comme Taine l’appelle, qui donne aux œuvres d’art leur supériorité sur les œuvres de la nature, est pure affaire d'élimination. N’importe quel objet naturel peut fournir la matière d’un chef-d’œuvre, pourvu que l’artiste ait assez de talent pour y souligner quelque trait essentiel et vraiment caractéristique, et pour sacrifier tous les détails accidentels qui refuseraient de s’y accorder.
7° Nous arrivons enfin à la morale, terme de nos ascensions, et royaume incontesté des sélections. Nul acte n’a de qualité morale s’il n’est choisi parmi plusieurs autres également possibles. Maintenir et renforcer les arguments qui plaident en faveur du droit chemin, n’en pas détourner les yeux, étouffer à mesure les désirs d’entrer dans les sentiers fleuris du plaisir, marcher d’un pas»ferme et sûr dans les sentiers austères des devoirs : voilà certes des énergies morales caractéristiques. Énergies secondaires néanmoins, car elles ne sortent pas du cercle des moyens de réaliser une fin qu’on sent qui les domine. L’énergie morale par excellence doit aller plus loin et choisir cette fin même, ce souverain bien, élire parmi plusieurs intérêts également attirants et pressants celui qui doit dominer les autres. Ce choix aura la plus lointaine portée, car il décidera de toute la vie d’un homme. Se demander « vais-je commettre ce crime? choisir cette profession ? accepter ces fonctions ? épouser cette dot ? » c’est à la lettre se choisir pour l’avenir un caractère parmi plusieurs caractères possibles. Ma conduite en ce moment décide quel homme
LE COURANT DE LA CONSCIENCE
je vais devenir. Lorsque Schopenhauer donne en faveur de son déterminisme cet argument qu’à tel caractère fixé une seule réaction est possible dans telle circonstance donnée, il oublie que dans ces crises morales, au témoignage de la conscience ellemême, ce qui sèmble mis en question n’est pas la réaction, c’est le caractère lui-même. Le problème n’est pas tant « que veux-je faire?» que « étant l’homme que je suis, quel homme veux-je maintenant devenir?».
Aenvisager dans son ensemble l’expérience humaine, on peut dire qu’en dépit de bien des différences les hommes s’accordent généralement dans leurs sélections. L’unité de l’espèce reparaît ici; nous nous entendons à peu près tous à remarquer les mêmes choses et à leur donner les mêmes noms ; nous usons des mêmes critériums pour faire, en ce qui nous interesse, le départ de l’important et de l’accessoire, de l’utile et du nuisible. Il se trouve cependant un cas tout à fait extraordinaire où jamais deux hommes ne s’entendront dans leurs choix ; nous divisons tous l’univers en deux moitiés, dont l’une accapare presque tout notre intérêt ; mais jamais nos lignes de division ne coïncident. On me comprendra tout de suffe si je dis que nous donnons tous à ces deux moitiés les mêmes noms de « moi » et de « non-moi ». L’mteret vraiment unique que tout homme porte à cette partie de la création qu’il peut appeler moi ou mienne est peut-être une énigme morale; mais c’est un fait psychologique fondamental. Il n est personne qui puisse s’intéresser autant au moi de son voisin qu’au sien propre. Le moi de mon voisin forme avec le reste du monde une masse étrangère, vis-à-vis de laquelle mon propre moi se dresse en un relief saisissant. Même un ver foulé aux pieds, selon le mot de Lotze, opposç son moi souffrant au reste de l’univers, bien