CHAPITRE XI
vraie perception est celle qui me présente ces quatre angles droits, et je réduis toutes les autres perceptions à n’être que de simples vues perspectives ; j’appelle ma table un carrée et j’érige cette qualité de carré en qualité essentielle. Pourquoi tout cela? Parce que mon esthétique s’en accommode. — De même on dit que le vrai cercle objectif est celui qu’on voit quand l’axe visuel est perpendiculaire à son centre ; toute autre image se doit rapporter à cette imagetype comme un signe à la chose qu’il signifie. De même encore le vrai son du canon est le son qu’on entend tout près du canon. Si vous voulez voir la couleur réelle d’une brique, il vous faut la regarder bien en face, d’assez près, en bonne lumière, à égale distance du plein soleil et de la pleine obscurité ; changez ces circonstances, et vous ne verrez plus la vraie couleur, mais d’autres qui n’en sont plus que les signes, et qu’il faut interpréter : vous direz alors que vous voyez la brique plus rose ou plus bleue que nature. Il n’est pas d’objet qu’on n’aime à se représenter de préférence dans une attitude-type, avec une couleur-type et des dimensions-types, à une distance-type, etc. Tous ces caractères réunis constituent l’essence de l objet, sont des critériums de réalité et d’objectivité qui servent à réduire et refouler les sensations dites subjectives, celles que le même objet donne en d’autres circonstances ; et cependant il n’y a de part et d’autre que de pures sensations, dont le plus ou moins de réalité et de valeur est l’œuvre partiale, le décret d un esprit ne consultant ici que ses propres convenances.
4° G est à un monde d’objets ainsi industrieusement individualisés que nous avons pratiquement affaire, et ce que nous appelons « notre expérience » y est à peu près entièrement déterminé par nos habitudes d’attention sélective. Une chose peut se présenter cent fois
LE COURANT DE LA CONSCIENCE
à un homme ; si jamais il ne la remarque, on ne peut dire quelle fasse vraiment partie de son expérience. Nous voyons des milliers des mouches et d’insectes ; mais, à moins d’être des entomologistes, ils ne « nous disent rien »; par contre, un objet rencontré une seule fois dans le cours de notre vie peut nous laisser le souvenir d’une expérience indélébile. Prenez quatre voyageurs qui font un tour d’Europe : l’un ne rapportera que des impressions pittoresques : costumes et couleurs, parcs, sites, œuvres d’architecture, peintures et statues. Pour un autre tout cela sera comme n’existant pas ; mais en bon statisticien, il reviendra avec des relevés des distances, des prix, des nombres d’habitants, des serrures de portes et de fenêtres, et autres documents de cet acabit utilitaire. Un troisième parlera d’abondance des théâtres, des restaurants, des salles de réunion, et sera muet sur le reste. Tandis que le quatrième, tout plongé dans ses mécü tâtions, n’aura retenu de son voyage que le nom de quelques villes traversées. Bref, d’une même masse d’objets présentés à tous, chacun aura extrait ceux qui s’accordaient à son hunieur personnelle pour en composer son expérience personnelle.
5° Si maintenant nous passons des combinaisons empiriques aux systématisations rationnelles, nous retrouvons encore la toute puissante sélection. Nous verrons bientôt que tout raisonnement dépend d une aptitude de l’esprit à morceler la totalité d un phénomène et à choisir, parmi les parties ainsi artificiellement créées, celle qui doit, dans tel cas donne, conduire à la conclusion voulue. L’homme de genie est celui qui dans ses calculs ne manque jamais d aller droit au point essentiel et d’en tirer tout le parti possible, en y faisant porter tout le poids d’un esprit organisateur d’idées ou organisateur d’actions, selon les cas.