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CHAPITRE XII

de connaître les objets successivement soumis à son expérience, sans manifester le moindre attachement pour aucun d’entre eux : cette conscience-là ne saurait subsister longtemps. Car, de par une loi aussi inexorable que mystérieuse, l’existencé d’une conscience humaine sur cette terre dépend de l’intégrité de son corps, et partant du sort que font à ce corps les autres corps, et de la direction que donnent à ses actes les facultés spirituelles responsables de sa conservation ou de sa destruction. Ces conditions nécessaires d’existence déterminent des attachements nécessaires : il faut absolument que la conscience s intéresse et s attache avant tout, premièrement à son corps, secondement à ses amis, troisièmement et enfin à ses facultés spirituelles.

Premièrement à son corps. D’où nécessité, sous peine de mort, d’un minimum d’égoïsme physique et de ce qu il entraîne d’instincts indispensables à la conservation de la vie physique. Cet égoïsme est la condition sine qua non de tous les développements ultérieurs delà conscience, même de ceux qui la mèneront au renoncement de soi-même et à des formes d’égoïsme plus raffinées encore. C’est sans doute la loi de c< survie des plus aptes », sinon une cause plus directe, qui a amené toutes les consciences à témoigner d un attachement extrême pour « frère l’âne » leur compagnon de joug, attachement indépendant

de celui qu’elles peuvent porter à leur « pur ego »

Même origine pour l’intérêt que nous portons à l’idée que se font de notre ^personne les autres personnes. 11 y allait de ma vie que je devinsse sensible aux marques d approbation ou de désapprobation que je puis lire sur le visage des gens avec qui je vis ; au contrâïre on ne voit aucune utilité à ce que ie m affecte aussi personnellement des regards de mépris qu’ils peuvent décharger sur des personnes

étrangères. — Ainsi encore, et toujours pour la même raison, je dois m’intéresser plus à mes facultés spirituelles qu’à celles des autres. Je ne serais certes pas ici si je ne les avais développées et gardées de toute déchéance. Et la même loi qui me les a fait cultiver autrefois continue à me les faire cultiver aujourd’hui.

Le moi physique, le moi social et le moi spirituel réunis constituent le moi naturel. Mais si je viens à les penser., ce que je puis faire à chaque instant, tous trois ne sont plus, au regard de ma pensée, que des objets parmi les autres objets que renferme la nature. Or on ne voit pas, du point de vue évolutionniste et biologique, pourquoi ces trois objets-là auraient le privilège exclusif de provoquer une passion ou un intérêt primitifs et instinctifs. Car la passion est un phénomène qui garde toujours la même origine et la même essence, quel que soit 1 objet sur lequel elle se cristallise; et l’on ne saurait déterminer a priori celui sur lequel elle se cristallisera. En soi donc rien ne s’oppose à ce que le corps de mon voisin provoque de ma part le même attachement passionné et instinctif que provoque mon propre corps. Et en fait, c’est ainsi qle j’aime jusqu’à la passion le corps de mon enfant. 0i ne voit pas où mènerait ce besoin exubérant de s’attacher à d’autres qu’à soi-même si n’intervenait la sélection naturelle, seule capable d’exUrper les attachements inutiles ou nuisibles à l’individu et a l’espèce. Elle ne les extirpe pas tous cependant ; c est ainsi que la passion de l’amour a pris dans l’espece humaine un développement qui semble bien dépasser les intentions et les exigences de la nature, ainsi encore que nous avons tout un groupe de goûts naturels auxquels on chercherait vainement cette fois, semblet-il, une utilité biologique quelconque: tels le goût de l’alcool ou l’amour de la musique. Par là se trouvent ramenés à une même source les instincts égoïstes et

les instincts altruistes ; nous les voyons apparaître, autant que nous puissions affirmer, au même niveau psychologique. Ün point seulement les différencie, c’est que les instincts égoïstes sont de beaucoup plus nombreux que les autres.

Sommaire. — On peut récapituler tout ce que nous avons dit jusqu’ici à l’aide du tableau ci-dessous. La vie empirique du moi comprend ce qui suit :

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