CHAPITRE XII
juge que je puisse rêver d’avoir pour spectateur et compagnon de ma vie. C’est ce moi-là que je veux réaliser, moi vrai, profond, essentiel, indestructible. Et ce juge-là, c’est Dieu, l’Esprit absolu, « le Grand Compagnon ». En ces temps de lumières et de science nous entendons beaucoup discuter sur l’efficacité de la prière ; on accumule les raisons pour prouver tantôt que nous devons, et tantôt que nous ne devons pas prier. Mais les controversistes ne songent guère à nous dire pour quelle raison nous prions en fait, raison simple cependant, et qui est que nous ne saurions nous en empêcher. Car il est bien probable qu’en dépit de toutes les oppositions de la science les hommes prieront jusqu’à la fin des temps, à moins d’une transformation de leur psychologie que rien de ce que nous savons ne nous permet de prévoir. Le désir de prier est la conséquence nécessaire de ce fait : le plus profond de nos moi empiriques est un moi social qui ne peut trouver que dans un monde idéal le sodas parfait dont il a besoin.
Tout progrès .du moi social se fait par la substitution d’un tribunal supérieur à un inférieur ; le tribunal idéal et intérieur dont nous venons de parler est le plus élevé, et la plupart des hommes y font appel, qui plus, qui moins souvent. C’est en s’y faisant reconnaître et approuver que le plus humble et le plus délaissé des hommes prend conscience de sa propre réalité et de sa valeur. Et d’ailleurs, quel abîme d horreur ne serait pas pour la plupart d’entre nous un monde où nous ne trouverions pas ce refuge intérieur, quand vient à faillir et à nous manquer le moi social que nous avons dans notre monde! Je dis « pour la plupart d entre nous », car le sentiment de la présence d’un spectateur idéal est sans doute loin de hanter au même degré tous les hommes et de constituer également le fond de leur conscience ; c’est chez les plus
LE MOI
religieux qu'il est le plus intense. Mais je suis sûr que les hommes qui s’en disent totalement dépourvus se trompent eux-mêmes et le possèdent à un degré quelconque : il faudrait être absolument insociable pour en être 'absolument privé. Il est bien probable qu’on ne saurait faire un sacrifice au « droit » sans personnifier à un degré quelconque ce « droit » auquel on sacrifie, et sans en attendre quelque reconnaissance. Un désintéressement social absolu, autrement dit, est un phénomène plus qu’improbable ; un suicide social absolu passe la pensée. Des textes comme celui de Job, « même s il me tue je me fierai à lui », ou comme celui de Marc-Aurèle, «si les dieux me haïssent moi et mes enfants, ce ne peut être sans raison », prouvent plus qu’ils ne contredisent ce ^que j’avance. Car sans aucun doute Job se réjouissait à la pensée que Jéhovah reconnaîtrait son adorateur après l’avoir immolé ; et l’empereur romain sentait évidemment que sa résignation à la haine des dieux ne pouvait tout à fait déplaire à la Raison Absolue. De même, quand on posait autrefois aux examens de piété la question classique, « consentiriez-vous à être damné pour la gloire de Dieu? » ceux-là seuls, je le crains bien, répondaient « oui ! » qui avaient dans l’arrière fond de leur cœur la certitude que Dieu les « créditerait » de leur consentement, et qu’ils compteraient plus alors à ses yeux que si, dans ses insondables desseins, il ne les avait pas damnés du
Finalité de l’égoïsme. — Les principes de la biologie animale nous font aisément comprendre pourquoi nous sommes portés à l’amour et à la recherche du moi sous toutes ses formes, et comment^ nous en sommes venus à éprouver les émotions dites de contentement et de mécontentement de soi-même. Supposez une conscience humaine qui se contenterait