LA MÉTHODE PSYCHOLOGIQUE DE W. JAMES
Un auteur célèbre est plus ou moins le prisonnier de sa célébrité ; le public le « classe » et lui assigne une spécialité où il le laisse exceller tout à l’aise, mais dont il ne lui permet pas volontiers de s’écarter. C’est ainsi que, pour le grand public français, W. James est aujourd’hui avant tout, sinon exclusivement, l’auteur célèbre des Variétés de l’expérience religieuse, c’est-à-dire le protagoniste d’une doctrine du subconscient, d’une théorie de la croyance et, plus généralement encore, du pragmatisme. Or on ne trou- 'vera dans le Précis de psychologie (1) que nous publions ni doctrine du subconscient, ni théorie de la croyance. Quant au pragmatisme, il semble sans doute s’annoncer déjà par maintes considéraJtions sur l’influence de l’action sur la pensée, et l’on pourra se donner la satisfaction de voir en ces considérations tout autant de pierres d’attente pour la philosophie à laquelle W. James devait se rallier ; on aurait tort
(1) Text-book of Psychology, Briefer Course, by William James, Professer of Psychology in Harvard Universily. London, Macmillan and Co, 1908.
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cependant de donner à cette interprétation rétrospective plus d’importance qu’il ne convient, et de- croire, par exemple, que le pragmatisme est la seule philosophie qui s’accommode de réactions réciproques entre la pensée et l’action. Les lecteurs français seraient donc étrangement trompés, sinon déçus, s’ils ne voulaient chercher dans ce livre que « ce qu’ils connaissent déjà » de son auteur. Qu’ils consentent à déranger et à obscurcir les idées claires et hâUves qu’ils se sont faites sur W. James, et sachent découvrir en lui, derrière le théoricien récent des « expériences religieuses », le psychologue déjà ancien de l’expérience tout court, et l’un des princes de la plus moderne psychologie.
C’est une psychologie étonnamment riche, fraîche et concrète que la sienne. Concrète surtout : elle ne vise à rien de moins qu’à l’analyse dCynofre vie intérieure dans ce qu’elle a de plus intime, de plus mystérieux et de plus inexprimé. — Il nous faut d’abord souligner l’objet ample et mouvant de cette originale enquête.
Cet objet n’est plus, en effet, le mécanisme abstrait de « facultés » abstraites, auquel les programmes scolaires réduisent plus ou moins forcément nos clas-, signes manuels de psychologie. Ce n’est même plus cet « homme en général » que nous aimons tant à analyser pour le retrouver partout. C’est avant tout l’homme individuel, concret et vivant : vous et moi, et l’auteur lui-même. Et si cet auteur nous fait constamment des confidences, c’est partie pour nous instruire de ce qui se passe chez d’autres que nous, partie pour nous amener à nous faire à nous-mêmes des confidences sur nous-mêmes, les plus difficiles de toutes
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les confidences. Car c’est à un véritable qu’il nous convie sans cesse, à une conscience de 'plus en plus nette des plus intimes « pulsations » {il aime ce mot) de notre vie intérieure, à la pénétration de nos propres méthodes de pensée, d’action et d’émotion. Chaque fois qu’une analyse nous est proposée, il se trouve, comme par hasard, que c’est l’analyse de ce que nous croyons avoir en nous de plus profond, de plus individuel, de plus étranger à ces généralités psychologiques par quoi nous prétendons nous expliquer les autres consciences. Et, quand à l’analyse concrète succèdent les formules abstraites de lois générales, c’est encore en notre expérience personnelle que nous trouvons les éléments nécessaires à leur vérification.
De là le plaisir singulier que James procure à son lecteur. Il ne lui donne jamais l’impression d’écouter un maître trônant dans une chaire, mais bien de se trouver au coin du feu avec un ami, charmeur subtil et ondoyant, malicieusement bonhomme parfois, toujours extrêmement averti, non seulement de toutes les sciences modernes qui touchent de près ou de loin à la vie de l’esprit, non seulement de ce que pensent et sentent les hommes, mais de ce que vous pensez et sentez vous-mêmes en votre tréfonds. La page lue tourne involontairement à la conversation entendue ; il semble constamment que cette page ait été écrite spécialement pour vous, et que vous y goûtiez une saveur que les autres lecteurs n’apprécieront point. Cependant, si l’on s’attend à trouver quelque part un auteur, c’est bien dans un traité scientifique ; la surprise n’est que plus grande et plus délicieuse de trouver en ce Précis un homme. A chaque instant, cet homme, tout en déterminant en savant les lois générales de l activité ou de l’intelligence humaines, donne un coup de sonde dans les profondeurs de
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l’âme, en fait remonter à la surface des désirs inconscients ou des pensées inavouées : bref, fait preuve de ces qualités essentielles de « moraliste » que les littérateurs aiment à refuser aux psychologues professionnels.
Moraliste au sens empirique du mot, par l’analyse des intentions complexes et des mobiles secrets de nos actions, James l’est encore au sens proprement moral, par le souci constant qu’il a de faire servir les conclusions de sa psychologie au progrès moral de l’individu et de l’humanité. Et le moindre charme de ce livre n’est certes pas le large souffle d’idéal qui le traverse, et qui de temps à autre fait vibrer la phrase d’une discrète et contagieuse émotion. Tous ceux qu’intéressent plus ou moins les problèmes de l’éducation {et ces hommes sont aujourd’hui de plus en plus nombreux), ne pourront que goûter les préoccupations pédagogiques et morales qui viennent à chaque instant aviver l’intérêt des analyses, et doubler le prix de leurs résultats. Les chapitres de l’habitude et de la volonté, en particulier, pourront leur sembler avoir été écrits spécialement à leur intention. Ainsi le retrouve-t-il ici toute la plénitude de
son sens antique : il n’est pas une lumineuse et stérile connaissance de soi-même, il est cette connaissance orientée vers l’amélioration de soi-même. La psychologie se fait le porte-flambeau de la morale ; elle ne commet pas l’imprudence de faire briller une lumière froide qui pourrait paralyser l’âme en l’éclairant; c’est bien une lumière chaude qu’elle fait rayonner, au plus grand profit de l’action aussi bien que de la pensée.
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Toute conception de l’objet d’une science détermine la méthode de cette science. — Mais où trouver la méthode qui permettra de faire la science de cette réalité complexe et vivante qu’est une conscience humaine ?
James avait à choisir entre les deux méthodes, également populaires, de là n psycho-physiologie et de la « psychologie analytique ». La première lui défendait de chercher les faits de conscience hors des faits nerveux qui les conditionnent, qui leur donnent un corps, pour ainsi dire, et qui permettent seuls de les soumettre à des observations, à des expérimentations et à des mesures objectives ; bref, elle lui enjoignait dJ écrire toute sa psychologie au laboratoire de physiologie. La seconde l’invitait à reprendre l’œuvre de Locke, de Hume, de Condillac et des deux Mill, c’està-dire à concevoir le monde intérieur sur le type du monde extérieur, à envisager la psychologie comme une chimie et une physique mentales, c’est-à-dire à déterminer d’abord des atomes psychiques, ou « idées simples »^ pour en composer ensuite synthétiquement toute la diversité de nos états complexes. Et tout conspirait à le détourner de l’introspection, définitivement condamnée, semblait-il, comme anti-scientifique, depuis que le 'positivisme avait signalé son impuissance à saisir des faits précis ou à les formuler dans des lois vérifiables, et son aptitude à alimenter d’interminables querelles métaphysiques.
Ce fut cependant l’introspection que James choisit. Elle seule, aussi bien, pouvait lui donner accès en cette conscience individuelle dont il entendait être l’analyste et l’historien. Ce n’est point qu’il méprise les deux autres méthodes ; mais il sait à quel point
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leur fécondité est limitée, et qu’il n’est que de les utilis'er pour faire apparaître immédiatement leurs insuffisances et leurs dangers. La psycho-physiologie lui semble une bonne introduction à la psychologie proprement dite, puisqu’aussi bien tout état de conscience est conditionné par des processus nerveux. Et les deux cents premières pages de ce Précis ne sont, a tout prendre, que le résumé des résultats positifs et utiles de la psycho-physiologie. D’autre part, si la psychologie analytique a le désavantage, surtout sou^ ses formes « sensualiste et « associationniste de voidoir réduire la science de la vie intérieure à une sorte d’atomisme mental, et, comme le dit irrespec- ' tueusement James, de prétendre construire la conscience avec des états simples « comme on construü une maison avec des briques », elle présente au moins les avantages didactiques des formules claires, simples et commodes. On est souvent heureux de lui emprunter ses schèmes, alors même qu’on n a pas l illusion d’y trouver de vraies explications. Mais quand, guidé par la psycho-physiologie, on est arrivé au seuil de la conscience ; quand on a, de ce seuil, jeté, comme le fait la psychologie analytique, un regard extérieur sur les divers résultats de l’activité mentale, il reste encore à pénétrer dans la conscience elle-même. Il faut avoir cette humilité d’avouer que l’on ne sait rien encore de la vie intérieure, et qu’on risque d’en reconstruire le mécanisme sans l’avoir vu fonctionner, c’està-dire de reconstruire un mécanisme abstrait n’ayant rien de commun avec la vie concrète. Bref, il faut consentir à ne faire, durant quelque temps, que voir et décrire ce que l’on voit, — eh oui, à faire ces « descriptions » que les psychologies scientifiques abandonnent dédaigneusement à la littérature, trop pressées qu’elles sont de franchir ce stade préliminaire, mais indispensable, de toute science. Moins pressée et
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moins dédaigneuse qu’elles, la psychologie de James fait bravement profession d’être tout d’abord, sinon essentiellement, descriptive, de ne vouloir jamais perdre le contact de la vie intérieure, de toujours partir de ses données synthétiques et confuses et d’y toujours revenir, de ne jamais trouver trop longue ou fastidieuse l’analyse empirique de leurs caractères généraux et de leurs particularités individuelles. C’est pourquoi encore son instrument premier ne pouvait être que l’introspection.
Mais une introspection bien entendue. Non plus celle des Eclectiques, dont la gaucherie déconsidéra l’instrument et faillit le fausser à jamais ; non plus cette pseudo-introspection qui entre précipitamment dans la conscience pour y découvrir une âme et des facultés, et qui en ressort tout aussitôt avec ces trophées métaphysiques. Mais une introspection qui soit un franc et long et patient regard jeté sur les réalités de la vie intérieure uniquement pour les voir. Bref, une introspection qui soit, selon la juste formule donnée depuis, ce retour aux a données immédiates de la conscience » , que tous les psychologues inscrivent toujours plus ou moins ostensiblement dans leur programme. Car c’est à peu près ce que firent, à des époques diverses, Socrate, Descartes, les Associationnistes, et les Sensualistes eux-mêmes. C’est ainsi qu’on ne connaît guère de peintre qui n’entende « revenir enfin à la nature ». Seulement, ily a « la manière ».
Presque toujours, quand un psychologue pénètre dans la conscience, il n’y pénètre pas les mains vides ; il y porte ce qu’il désire en rapporter. Socrate y porta l’idée du bien ; Descartes, l’âme ; les Associationnistes, les idées simples ; Condillac, la sensation. L’originalité de James est de n’avoir rien apporté du tout ; bien plus, d’avoir mis une extrême application à tout oublier en descendant dans les cryptes de la vie inté-
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rieure, à ne pas même se munir d’une lumière pour y mieux voir. Et il met le plus longtemps possible à se pénétrer de l’obscurité essentielle à ces lieux souterrains, à attendre qu’ils s’illuminent par la phosphorescence propre aux phénomènes psychiques, ou par l’accoutumance des yeux à ces demi-lumières qu’on ne perçoit qu’une fois déshabitué du plein jour. Tout le chapitre capital du Gourant de la conscience est consacré à nous décrire les impressions d’un explorateur de ces régions humides et chaudes de la conscience, entr’aperçues dans la nuit. Ce ne sont même pas des « états de conscience » que James arrive à découvrir ainsi à la longue ; ce sont plutôt des « coulées de conscience ». Par dessous les perceptions franches et les idées nettes, par dessous les images à vives arêtes, par dessous les événements que nous exprimons aux autres dans un langage extérieur, ou à nous-mêmes dans notre parole intérieure, l’oreille délicate de W. James entend comme le clapotis incessant d’une eau vive, coulant sans interruption, baignant et entraînant avec elle tous les éléments que l’œil discerne dans son courant incolore. C’est cette « eau vive de la conscience », comme il l’appelle luimême, qui est l’essentiel de la vie intérieure, et qui donne à tout le reste sens, mouvement, saveur et vie. Le reste, ce sont les traditionnels « états de conscience » ; mais il reste bien entendu que ce sont là des réalités conscientielles secondaires, déjà « construites » et non plus immédiatement « données », et qu’on ne saurait sortir du courant de vie où elles évoluent sans qu’elles se dessèchent et meurent. De même que Sully-Prudhomme a dit « mes vrais vers ne seront pas lus », W. James dirait volontiers « ma vraie vie intérieure ne s’exprimera point », ou plutôt ne s’exprimera qu’en solidifiant sa fluidité essentielle ; et si elle garde son identité foncière dans ces solidi-
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fications, c’est à peu près de la façon dont Veau d'un fleuve garde son identité dans la glace qui durcit à sa surface, puis se morcelle et glisse avec le courant où elle baigne immergée aux trois quarts.
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La première donnée immédiate de la conscience est donc celle d’un flux, d’une continuité vivante, d’un dynanisme. La faute impardonnable des « psychologues analytiques » aura été d’avoir méconnu cette donnée essentielle, et d’avoir cru pouvoir appliquer de piano à la science de l’esprit les méthodes de discontinuité et de mécanisme qui ont servi à construire la science des corps. Un vigoureux effort d’introspection eût été pour eux l’antidote de ces confusions de domaines et de principes, fondées sur des analogies superficielles et trompeuses, et inspirées par un besoin immodéré de ramener toute science à un seul type, et, naturellement, au type des sciences physiques. La science de l’esprit sera nécessairement une science originale^ Le moi tiendra toujours en échec les principes organisateurs du non-moi, et sa vie ne pourra que récuser toutes les formules d’inertie. Le principe d’inertie, qui est le fondement des sciences physiques, est le seul dont on puisse être certain qu’il ne saurait entrer en psychologie ; il faudra que la psychologie s’emprunte à elle-même le principe organisateur de ses phénomènes, qui ne pourra être qu’un principe de dynamisme. Elle ne sera jamais ni une physique ni une chimie mentales.
Elle sera une science naturelle, puisqu’ aussi bien elle ne peut être que la science expérimentale d’un organisme vivant. Mais d’un organisme original entre tous ; car c’est, à la lettre, un organisme sans organes.
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Si donc cette science naturelle présente, comme les autres, une anatomie et une physiologie, à l’inverse de ce qu’il y a lieu chez les autres l’anatomie sera chez elle postérieure et subordonnée à la physiologie. Car si l’on peut faire déterminer ailleurs les fonctions par des organes, on ne saurait ici faire déterminer le courant de la science par ses éléments. Le dynamisme de ce courant sera toujours la première donnée de la psychologie; c’est lui qui détermine et fait exister ses propres éléments. Et ces éléments même ne seront jamais, au regard d’une science objective, que des abstractions, abstractions plus ou moins postérieures et artificielles, étant nécessairement dues à l’artifice, à la fois pratique et scientifique; qui consiste à morceler en segments discontinus ce qui n’est en soi que continuité vivante. L’anatomie de l’esprit ne saurait être que la préface de la physiologie de l’esprit ; et son principal rôle sera de fournir à la pensée scientifique un vocabulaire et des « termes » pour exprimer et formuler, en langage discursif et abstrait, les fonctions d’une vie qui restera toujours ce qu’il y a de plus concret et de plus immédiat dans la conscience.
Il faut donc renoncer à l’anatomie des Sensualistes et des Associationnistes, à cette anatomie qui prétend déterminer des « éléments premiers », qu’elle conçoit tout de suite, transposant sa science naturelle en science physique, comme des atomes. Il n’y a pcùs d’atomes psychiques ; il n’y a même pas d’éléments premiers ; tout au plus y a-t-il des éléments psychiques, qui sont précisément les états de conscience tels que nous les donne le sens commun comme les premiers produits de ses premières analyses. Car les nécessités de la vie, antérieurement aux nécessités de la science, ont amené le sens commun à établir une nomenclature des états de conscience, nomenclature qu’on retrouve inégalement précise dans toutes les
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langues ; les vocabulaires et les grammaires des langues ne sont de ce point de vue que des psychologies naturelles. Le psychologue professionnel fera bien de s’en tenir à cette nomenclature naturelle, qui a le double avantage, en sa modestie, de se garder de tout atomisme menteur, et de réserver les droits de la critique. Il est, au reste, aussi facile qu’utile de l’améliorer et de l’enrichir, en perfectionnant les analyses spontanées qui l’ont créée. C’est ce qu’entend faire Jame's quand il distingue, par exemple, la double série des (' états substantifs » et d^s « états transitifs » ; les états substantifs étant les représentations statiques des choses, les états de conscience qui s’expriment surtout par des substantifs et des adjectifs; et les états transitifs, les élans dynamiques de la pensée synthétisant ces représentations par des rapports, tels que les expriment surtout les verbes, les prépositions, les conjonctions et les adverbes. Substantifs ou transitifs, tous les états de conscience sont les <■<■' données scientifiques » de la psychologie, c’est-à-dire les premiers résultats du morcellement et de l’étiquetage des données immédiates de la conscience. Telles quelles, ces données scientifiques sont les éléments nécessaires et suffisants pour constituer la physiologie, les termes dont on ne saurait se passer dès que l’on veut formuler ses lois.
Ces lois ne sauraient plus être évidemment des lois de « fusion », intégration », etc., faites pour d’autres éléments. Ce seront les lois naturelles et originales des organisations et cristallisations spontanées des états de conscience, les lois de leurs sélections et de leurs constructions. Et il faudra ici des formules nouvelles, qui toutes exprimeront les grandes méthodes d’analyse et de synthèse, de synthèse surtout, par où se réalise l’activité spirituelle. Synthèse et analyse qui ne ressemblent à aucune autre, du seul fait que
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leur ressort intime est une finalité subjective et 'personnelle, et non plus un mécanisme objectif et impersonnel. Déterminer tous les divers procédés de la vie de l’esprit reviendra donc à codifier les diverses lois des diverses opérations mentales, de la sensation, de la perception, de la mémoire, de V association des idées, de la conception, de l’expression des émotions, de l’action, etc., etc. Et toujours les formules obtenues devront être assez souples pour faire place en leurs applications a une « équation personnelle '>■>, que l’on ne saurait espérer pouvoir jamais éliminer ici. Car si les lois physiques arrivent à une précision absolue et mathématique, c’est qu’elles déterminent les rapports de phénomènes simples, homogènes, et surtout impersonnels. Au lieu que les faits de conscience sont inévitablement complexes, hétérogènes les uns aux autres, et surtout sont les faits d’une conscience, c’est-àdire sont toujours affectés du coefficient du moi. Or, ce coefficient du moi est bien le caractère le plus antiscientifique que l’on puisse imaginer ; car le moi ne saurait qu’introduire partout avec lui un élément d’individualité et de finalité personnelles. C’est pourquoi les lois de la psychologie n’atteindront jamais aux déterminations exactes et aux prévisions infaillibles des lois de la physique. Comparée à la physique, la modeste science naturelle qu’est la psychologie ne sera jamais qu’une demi-science, à cause de ce qu’elle comportera toujours de description, à cause encore de la complexité infinie de ses éléments, à cause enfin de l’à-peu-près inéliminable de ses formules. Mais l’intérêt de son objet compensera toujours l’imperfection de ses résultats ; et la « science du moi « ne risque guère de cesser un jour d’être la « science humaine » par excellence.
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Il est à craindre qu’une analyse aussi sommaire ne dégage pas suffisamment toute l’originalité de la méthode psychologique de W. James. Car enfin, pourrat-on dire, où se marque en tout ceci un point de vue ou une attitude scientifique vraiment neufs ? Ne voilà-t-il pas longtemps déjà que nous sommes revenus, nous aussi, aux « données immédiates de la conscience » ? Ne voyons-nous pas, d’autre part, que James, après avoir tant insisté sur le dynamisme et la continuité de la vie spirituelle, continue cependant
à y discerner un mécanisme, qu’il explique, comme les psychologues analytiques, par un déterminisme, et même, comme les psycho-physiologistes, par un déterminisme physiologique, dont personne ne fait plus d’usage que lui ? Enfin, n’est-ce pas à Kant que revient le mérite, déjà lointain, d’avoir révélé dans la synthèse la loi essentielle de la pensée, d’en avoir établi la théorie, et d’en avoir montré l’application dans les plus importantes de nos opérations mentales ?
Toutes ces observations ne laissent pas d être assez plausibles. — On pourrait être tenté de leur appliquer le mot de Pascal : « qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle; quand on joue à la paume, c’est une meme balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux.. Est-ce le cas de James ? C’est au lecteur de sej œuvres de répondre à cette question. Toutefois, meme favorable cette réponse ne seraü ici qu’une diversion. Car c’est sur sa méthode, et non sur les résultats quil en obtient, que nous entendons juger James en ces panes ■ c’est bien par leurs méthodes, en effet, beaucoup plus que par leurs systèmes, que les grands initiateurs les Socrate et les Descartes, ont agi et conti-