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nuent d’agir sur l’évolution de la pensée. Ce nous est donc une nécessité d’insister sur V originalité dé la conception que James s’est faite des données immédiates de la conscience, du déterminisme et de la synthèse en psychologie.

Il est bien certain, d’abord, que le retour aux données immédiates de la conscience ne saurait plus aujourd’hui avoir pour nous la saveur d’inédit qu’y trouvèrent les premiers lecteurs de W. James, il y a quelque vingt-cinq ou trente ans.- Et plus d’un lecteur de ce livre trouvera sans doute un arrière-goût de « déjà lu » à ses pages les plus essentielles. Mais, qu’on ne l’oublie pas, ce livre n’est que la traduction du Text-book, paru en i892 ; le Text-book /wi-meme n’est guère qu’un résumé didactique et populaire (1) des Priiiciples of Psychology, édités en 1890; et enfin les différents chapitres des Principles furent publiés, au fur et à mesure de leur composition, dans diverses revues, de 1878 à 1887. En particulier, le fameux chapitre-programme, The Stream of Gonsciousness, ne fait que reprendre un article du Mind, janvier 1884, — article qui méritait d’avoir, pour l’évolution ultérieure de la psychologie, toute l’imporÿince qu’eut, pour l’évolution de la philosophie, celui de Hamilton, The Philosophy of the Unconditionned, paru en octobre 1829 dans TEdinburgh Review. A tout le moins donc ne refusera-t-on pas à James le mérite d’avoir été un initiateur, et de n’avoir procédé que de luimême. Qu’on songe à l’universelle hégémonie qu’exerçait à cette époque l’associationnisme, popularisé par les deux Mill, Spencer et Taine. C’est à l’associationnisme tout-puissant que James s’attaquait ; et longtemps cette doctrine altière parut rester indifférente

(1) Cf. P . XXXIII.

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aux coups d’un franc-tireur, que n’avait détaché et que ne suivait aucune armée. D’autre part, s’il eut le mérite indiscutable d’être un initiateur, James eut dès l’abord, et conserve encore, celui d’avoir donné et gardé à son invention un caractère strictement positif et scientifique. Et ce mérite est autrement singulier que l’autre. Car nous sommes trop avertis de la loi sociologique du asynchronisme des inventions » pour ne pas savoir que l’initiateur est presque toujours un premier initié, plus ou moins conscient de la préparation collective et anonyme d une découverte qu’il a surtout- le bonheur de dégager et de formuler, ce qui le fait tout autant d’obligé que le bienfaiteur de ses contemporains. Les questions de priorité sont presque nécessairement des questions mal posées, et dont les solutions ne peuvent être qu’injustes et partiales. Au moins ne sera-t-on ni injuste ni partial en reconnaissant à W. James le mérite, quil revendique modestement, d’avoir envisagé les resiütats de ses analyses en pur psychologue : « In this strictlv positivistic point of view consists the only feature of [this book] for wich I feel tempted to daim originality (1) - »

En effet, s’il a été accompagné dans son effort pour restaurer l’analyse introspective de la conscience, on ne lui a pas emprunté l’angle visuel sous lequel il Z Zivisl^e les lonnées immédiates. Ce sont pour lui des intuitions empiriques, et rien de plus , il Te borne à les constater et à les uüliser comme ■de pures données phénoménales et experimentales. On pourrait même remarquer combien en cela il de-

m The Principles of Psychology. I, P- VI, « Ce P»^ ^

^ V Zr^Jiclement positive constitue à ma psychologie la Unlalioa éa reaen.i.aer paar

elle. »

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meure fidèle à l’esprit obstinément empirique de sa race. Il fallait être saccon pour découvrir les richesses du courant de la conscience sans songer à en tirer aucune métaphysique. Au lieu que, métaphysiciensnés que nous sommes, nous autres latins, nous avons immédiatement perçu l’intuition conscientielle sous les espèces d’une intuition métaphysique de l’être réel, comme une saisie à même de je ne sais quel véritable dessous des choses, de ce dessous qui ne cesse de. nous hanter, alors même que nous donnons pompeusement congé aux Idées et aux Noumènes. La psychologie se tourne chez nous comme d’elle-même en métaphysique. De là ces métaphysiques intuitionnistes, qui resteront sans doute la caractéristique essentielle de la philosophie française aux débuts du xx® siècle, et qui nous ont accoutumés à chercher le vrai dans les intuitions immédiates de la conscience, à ne voir dans les opérations tout aussi immédiates qui les élaborent, sensations, perceptions, etc., que des a déformations » de la réalité foncière. Ce n’est point James qui opposera jamais ces opérations à leurs données comme l’ultérieur au primitif, le mécanique au spontané, l’artificiel au naturel, le faux au vrai. Elles sont contemporaines de ces données, aussi spontanées, aussi naturelles et aussi vraies qu’elles; la vie exprime aussi fidèlement son dynamisme et ses finalités dans les unes que dans lesautres. Loin d’être tenté d’ériger l’esprit en face de ses phénomènes comme un pouvoir autoritaire de « déformation ■)•>, ou comme un démiurge en face de la matière qu’il travaille, James serait plutôt tenté de le dissoudre dans ces phénomènes eux-mêmes, de ne l’envisager que comme la spontanéité immanente à leurs « constructions » et « sélections » naturelles. La conscience n’est que la fonction des états conscients. Bien plus, par crainte de toute personnification idéa-

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liste de cette fonction, il va jusqu’à n’oser pas l’appeler une consciousness, et à inventer pour elle le bar¬

barisme expressif de sciousness. Aussi ne lui fera-ton jamais dire que « la critique dissout la qualité », car la qualité est ce qu’on ne dissout point: c’est la critique qui la dissout qu’il conviendrait plutôt de dissoudre. L’artifice déformateur n’est point à chercher dans les constructions primitives de la vie psychologique, mais uniquement dans les reconstructions factices des intellectualismes scientifique et métaphysique, c’est-à-dire dans tout effort abstrait pour faire engendrer à quelque pseudo-principe idéaliste la vie, le mouvement et la qualité.

On ne soulignera donc jamais trop ce fait que

James est un psychologue, et qu’il a comme une phobie, non pas sans doute de la philosophie ellemême, mais de l’introduction de la philosophie et de ses préoccupations en psychologie. Le premier et le dernier chapitre de ce Précis sont expressément écrits pour marquer d’exactes délimitations de frontières^ entre ces deux disciplines, si naturellement portées à dominer l’une chez l’autre. Bans le premier chapitre James invite avec fermeté la philosophie à ajourner ses vérifications de postulats, et de méthodes, et à ne pas entrer dans le laboratoire; dans le dernier, il la convie au contraire avec confiance à examiner les résultats obtenus, et maintenant exposes a son intention hors du laboratoire. Elle peut alors se livrer a des critiques qu’on ne faisait qu’ajourner, et quon sollicite désormais; elle peut utiliser tout ce quelle voudra comme elle le voudra : la psychologie n a plus un mot à dire sur les utilisations qu’on peut faire de son travail. Et lorsque James se rallie au pragmatisme, on aurait tort de penser qu’il dement par la son principe de l’indépendance réciproque de la psychologie et de la philosophie; au contraire, il semble

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qu’il mette une suprême coquetterie à l’illustrer par son exemple. Car il a attendu fort longtemps avant de relier rétrospectivement son propre pragmatisme aux analyses de ses Principles; de plus, le pragmatisme est moins pour lui une métaphysique qu’une méthode plus ou moins provisoire pour se passer de métaphysique ; enfin, il n’a jamais interdit, que je sache, à personne d’utiliser ses propres résultats dans quelque synthèse d’une inspiration différente ■ de la sienne. Sa pensée, en effet, est assez suggestive pour se prêter à des achèvements divers; et sans doute aura-t-il le sort de tous les grands initiateurs, qui est de voir leur initiative prolongée par leurs disciples dans des œuvres immédiatement divergentes. Tel Socrate, « accoucheur » du Platonisme, du Cynisme, du Mégarisme et du Cyrénaïsme. Tel Descartes, ancêtre également authentique de Malebranche, de Leibnitz et de Spinoza. A tout le moins, la psychologie de James garde-t-elle de son scrupuleux effort à reculer les grandes synthèses, et à se libérer de toute philosophie au sens technique du mot, l’avantage de rester strictement scientifique et « positive », et par là de mériter de trouver partout créance, chez les spiritualistes aussi bien que chez les matérialistes, chez les idéalistes aussi bien que chez les réalistes, bref, chez tous ceux qui admettent la donnée empirique d’une vie conscientielle, c’est-à-dire chez tout le monde. Désormais, toute philosophie prenant les sciences, et plus particulièrement la science de la pensée, pour point de départ, ne saurait plus ignorer les résultats acquis par James, ni ceux que sa méthode fera acquérir encore, ces résultats dussent-ils être traités de purement provisoires, comme le veut la prudence de leur auteur, toujours inquiet qu’un scientisme quelconque vienne leur conférer quelque éternité métaphysique.

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Cette ferme volonté de faire une psychologie sans philosophie nous aide à comprendre l usage que W. James fait du déterminisme. Car U est bien vrai qu il en use autant qu’homme du monde. Il le faut bien : on ne fait pas de science sans déterminisme. Mais il en use beaucoup moins comme d’un principe, au sens réaliste que le scientisme a donné à ce mot en le renouvelant des philosophes antésocratiques, que comme d’une méthode. Méthode plus nécessaire que suffisante, et qui, en tous cas, ne peut prétendre qu au prix d’une illusion ontologiste à nous faire pénétrer l’essentielle réalité des phénomènes qu’elle nous rend intelligibles. Or telle* est l’illusion du scientisme, au fond duquel on retrouve tout le. célèbre argument ontologique, appliqué cette fois à la nature au lieu d’être appliqué à Dieu. De même que Descartes a, cru trouver la réalité de Dieu dans son « idée objective », le scientiste pense trouver la réalité de l’univers dans l’idée objective qu’il s’en fait. Il prend naïvement ses schèmes et ses méthodes pour des choses, les lois pour des êtres; et, dans le fond de son cœur, il n’a sans doute pas cessé de concevoir, avec Taine, le « principe » du déterminisme universel comme « l’axhome éternel », comme « la formule créatrice dont le retentissement prolongé compose, par ses ondulations inépuisables, l’immensité de l’univers y,. Pour James, plus modeste, le déterminisme n’est que la méthode de nos déterminations, le meilleur procédé qui nous serve à lier scientifiquement des données que nous ne pénétrons pas, pour données qu’elles nous

soient. ^ .

De là le sens précis que James trouve au determi-

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nisme physiologique et au déterminisme psychologique.

Au déterminisme physiologique d’abord. Il en tire le plus grand parti possible, parce qu’il professe le conditionnement de tout fait de conscience par un fait nerveux, et parce que ce principe seul peut lui procurer ce à quoi un savant tient le plus, des causes efficientes. D’où l’importance, en sa psychologie, des explications physiologiques de la sensation, de la perception, de la mémoire, de l’association, etc., etc. Encore importe-t-il de bien distinguer l’inégale valeur qu’il attribue au principe même du conditionnement de la conscience par le système nerveux, et aux illustrations de ce principe, telles qu’il les emprunte à la science de son temps. Entendez par là ces schèmes faciles que sont les « voies nerveuses que Ton pourrait sans danger remplacer' aujourd’hui par des associations de « neurones », que l’on pourra impunément remplacer demain par des anastomoses fonctionnelles de (.(.réseaux nerveux Ces illustrations sont affaires de théories à la mode; elles n’auront jamais guère en psychologie qu’une valeur pédagogique, celle qu’on aime à trouver dans des symboles. Mais ce qu’elles symbolisent, c’est-à-dire l’action immédiate du système nerveux sur la conscience, est pour James une vérité positive. Et il n’hésite jamais à envisager le fait de conscience comme une résultante du fait nerveux, partant à dire que celui-ci produit celui-là.

Mais c’est là attitude de savant, et non pas de métaphysicien. Il faut bien se garder, en effet, d’attribeur ici à la doctrine de la conscience-résultante le sens classique que les matérialistes lui ont donné, et de faire, par exemple, de la conscience l’envers de la réalité physiologique, ou du fait psychique le double inefficace et anémié du fait nerveux. James re-

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pousse expressément cette théorie de la « conscience épiphénomène '>K II entend bien que, si le corps agit sur la conscience, la conscience agit aussi sur lecorps, et au sens positif où le sens commun entend ces actions-là. Au parallélisme métaphysique de deux séries indépendantes, il substitue le parallélisme, empirique de deux séries constamment interdépendantes. Il pose, au lieu de les nier, les « interactions » entre le corps et l’âme. Et la science, telle qu’il Id conçoit, doit noter et analyser le plus possible de ces interactions, tout en désespérant de pénétrer jamais le processus métaphysique grâce auquel le corps agit sur l’âme et l’âme sur le corps. Par là donc, la physiologie et la psychologie demeurent coordonnées, sàns cesser jamais de rester autonomes. Elles bénéficient réciproquement des lumières l’une de l’autre, sans que les explications de l’une aient jamais chez l’autre plus qu’une valeur analogique, et puissent faire autre chose que conduire au seuil des phénomènes à expliquer, sans en pénétrer le mystère. Ainsi, quand on a résolu le problème de la mécanique cérébrale, il reste encore à résoudre le problème de la dynamique mentale. Quand on a étudié toutes les conditions physiologiques d’un fait de conscience, il reste à aborder ab integro l’explication de ce phénomène pour lui-même, et, cette fois, avec des principes empruntés exclusivement à la conscience. Quand, J- enfin, faute d’aboutir en cette vraie tâche du psycho-

f logue, on se console en déterminant les conditions

nerveuses plus ou moins hypothétiques du fait de conscience, il est bien entendu qu’on ne fait que a l’exprimer en termes de physiologie^^, et que cette substitution d’une formule inadéquate, mais familière à une formule adéquate, mais inconnue, ne saurait passer pour une véritable et définitive explication. On ne rend pas un fait de conscience plus^

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clair en soi en l’abritant derrière un processus nerveux. C’est au tour du processus de n’être qu’un double; il donne un corps au fait de conscience, mais il laisse son âme aussi mystérieuse. Que nous voilà loin des tapageuses formules {expressément rejetées et avec quel dédain !) sur le « cerveau qui secrète la pensée comme les reins l’urine et le foie la bile sur « la conscience qui est une énergie de la matière '>k Nulle part la psychologie ne se trouve plus nettement autonome vis-à-vis de la physiologie que lorsqu’elle l’utilise. C’est alors surtout que, exploitant ses services, elle perçoit ses limites ; car « c’est en épuisant une hypothèse qu’on montre le mieux ses indigences, et qu’on fait voir exactement ce qu’elle peut et ce qu’elle ne peut pas expliquer » .

Quant au déterminisme psychologique, il y a lieu de marquer également ce qu’il peut et ce qu’il ne peut pas. Il peut nous aider à construire la psychologie comme science naturelle; et même il est seul à le pouvoir. C’est pourquoi il faut s’adresser à lui pour ce grand œuvre, et ne jamais l’y récuser comme incompétent. C’est à lui, en particulier, qu’il appartient de nous décrire le mécanisme de toute pensée, de toute émotion, de toute action, voire de toute action volontaire et supposée libre. Car l’action libre a ses conditions, tout comme les autres faits de conscience; et, par ces conditions, elle s’enracine dans la psychologie qui la doit expliquer comme le reste. Mais, par ce qu’elle contient précisément de liberté, c’est-à-dire d’indéterminisme, elle cesse d’être un fait « déterminable », et ne peut qu’échapper à la psychologie; elle est ce qui dépasse son déterminisme, et non pas ce qui le contredit. C’est pourquoi la psychologie, au nom de sa méthode, ne peut ni la nier ni la prouver. C est aux disciplines proprement morales et philosophiques de se charger de ce soin, dont le moraliste

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qu’est James espère qu’elles s’acquitteront au mieux ■des intérêts de la morale, la question de l’existence de la liberté étant pour la morale une question de vie ou de mort.

D’autre part, il convient de bien entendre le déterminisme psychologique. S’il a ce caractère corrimun à tous les déterminismes de lier et de rendre intelligibles les phénomènes qui lui sont soumis, il s’oppose à tous les autres déterminismes par l’originalité de ses liaisons. Il n’est pas un déterminisme « mécaniste '>^, et ne procède pas par heurt d’atomes ; il n’y a pas d’atomes psychiques. Il n’est pas^ non plus ce déterminisme « organiciste » par lequel les physiologistes entendent faire résulter les fonctions de]s organes : les fonctions conscientieïles ne sauraient être la résultante d’organes qui n’existent pas. Si donc on veut lui donner son vrai nom, il faut l’appeler, malgré l’ opposition des mots, un déterminisme « finaliste », car les causes qu’il nous permet de déterminer sont beaucoup plus des raisons et des fins que des causes, au sens ordinaire et mécaniste de ce terme scientifique. Bref, l’originalité que nous avons constatée dans le courant de la conscience nous oblige sans cesse à expliquer simultanément ses phénomènes par des causes empruntées à ses conditions nerveuses, et par des fins empruntées à son activité personnelle. Il nous faut constamment envisager l’état de conscience, tantôt comme la résultante de processus physiologiques, et tantôt corhme la manifestation spontanée de la vie intérieure ; car, pour s’enraciner dans la vie du système nerveux, il ne saurait être dispensé d’obéir aux lois supérieures de la vie psychique. Ainsi, grâce à la collaboration constante du mécanisme d’en bas et du dynamisme d’en haut, collaboration cent fois prouvée empiriquement par les faits d’interaction entre les deux séries interdépendantes,

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la conscience ne cesse jamais de garder le contact avec la nature, et de se réaliser cependant en pleine autonomie spirituelle. Et, en dernier ressort, il faut toujours finir par traiter les « résultantes » comme des « synthèses « .

C’est le moment de s’expliquer sur la conception que James s’est faite de la grande loi de synthèse psychologique.

Il semble d’abord assez enfantin de vouloir relier à Kant, par une filiation directe, tous les philosophes et tous les psychologues qui ont. parlé de synthèse après lui. La synthèse est à tout le monde. S’il a eu la gloire d’en établir des premiers l’importance, Kant, c’est trop clair, a laissé place à des explications différentes de la sienne, sinon contradictoires. Chacun use de l’instrument selon son propre système, ou, si vous voulez, selon son tempérament. Et il faudrait un singulier parti pris pour faire dériver ici les doctrines apostérioristes des doctrines aprioristes- Or, sur le terrain d’une science expérimentale, celui auquel se fixe énergiquement James, il ne peut y avoir que des synthèses a posteriori, aux antipodes de la synthèse a priori de Kant.

Kant était condamné aux synthèses a priori, du seul fait que le problème qu’il se proposait de résoudre était celui de la possibilité de V expérience et de la science, et qu’il entreprenait à cette intention l’analyse de Z’esprit pur. James veut ignorer résolument s’il y a un esprit pur, et partir de V expérience concrète, dans laquelle il trouve engagé un esprit concret. Il ne songe à rien moins, nous l’avons vu, qu’à l’en dégager. Il lui plaît, au contraire, de ne saisir la conscience qu’à l’œuvre ; il lui plaît de la trouver mêlée

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jusqu’à cette Anscbauung dont Kant a dédaigneusement fait la matière de la connaissance, matière à laquelle il ne permet d’exister que reçue dans les formes, les catégories et les cadres de l’èsprit. Il plaît à James d’ envisager la conscience comme indissolublement liée à l’objet de ses expériences, et comme l’éternel compagnon de la nature, avec laquelle « elle va de compagnie depuis des temps indéterminés, ce qui vaut à l’une et à l’autre comme un ajustement réciproque. » Il n’hésite pas enfin à dire que c’est fausser la conscience que de la séparer de la nature. — Que nous voici loin désormais d’une raison pure dictant à la nature ses lois, comme autant d’impératifs catégoriques aussi rigides que les impératifs catégoriques de la morale, et régentant les phénomènes sans y compromettre sa pureté ! Au lieu de cette idole, nous avons une activité intellectuelle qui s’actualise en s’exerçant, et qui se mesure aux choses ; réalité infiniment souple, dont les méthodes sont autant l’œuvre des objets auxquels elle s’applique que de sa spontanéité propre. Et ce qu’elle apporte d’elle-même en ses opérations, c’est non seulement un besoin de savoir et d’expliquer, mais plus encore un besoin d’utiliser ; si bien que ses connaissances sont toutes pénétrées d’intérêts pratiques. On peut être sûr que Kant aurait aussi passionnément soustrait sa raison spéculative que sa raison pratique à ces intérêts, s’il eût jamais -pu prévoir une telle intrusion des « penchants « et des besoins dans la connaissance. Ce serait le cas de rééditer, en en modifiant l’application, la célèbre comparaison aristotélicienne de la règle de fer des architectes athéniens et de la règle de plomb des architectes lesbiens, dont l’une mesure les choses d’autorité, pour ainsi dire, et sans se plier à leurs angles, et dont l’autre épouse leurs moindres reliefs. Rien ne répugne plus à la pensée de

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James que la conception d’un esprit autoexistant, autosuffisant, disciplinant une matière amorphe ; la conscience est pour lui souplesse, dynamisme et vie. Et quand il aborde la question essentielle de l’unité et de l’identité du moi, s’il convient avec Kant que cette unité et cette identité expérimentales ne sont que fonctionnelles, tout de suite il se sépare de lui pour refuser à rich transcendental le monopole de ces fonctions, qu’il réserve à la conscience elle-même et à sa personnalité empirique.

Si l’on veut rapprocher de quelque autre le point de vue de James, il faut mentionner celui de tous ces savants contemporains qui mènent une si féconde enquête sur les procédés méthodologiques de l’esprit dans ses sciences ; qui, autrement dit, sans songer le moins du monde à un esprit pur, ni à une expérience possible, ni à une science possible, analysent l’esprit engagé dans les expériences et les constructions scientifiques. De part et d’autre, les résultats ont ce signe commun qu’ils dégagent des méthodes plutôt que des principes, des hypothèses plutôt que des catégories, et que, loin de faire obéir les choses à l’esprit, ils montrent l’esprit obéissant aux choses, ou plutôt collaborant avec elles. Et sans doute une critique se dégage de ces efforts convergents ; peut-être même (et l’on ne saurait trop le souhaiter) en sortira-t-il une nouvelle doctrine des catégories. Mais l’on ne saurait s’abuser sur la sonorité kantienne de ces mots « critique » et « catégories ». Si la critique nouvelle aboutit, comme l’ancienne, à marquer les limites de la connaissance, soit en détail dans chacun de ses domaines d application, soit en général dans toutes nos connaissances réelles ( non plus possibles ), ces résultats a posteriori ne coïncideront pas nécessairement avec les résultats que Kant a pensé obtenir a priori. Et sans doute auront-ils une autre valeur pour

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des esprits modernes, auxquels ne plaisent, à juste titré, que les résultats concrets, obtenus en travaillant sur le concret. Si, enfin, une doctrine des catégories se dégage et se précise, elle prendra un tout autre sens que la fameuse table kantienne des quatre triades conjuguées, où Von découvrirait facilement, à la suite de Schopenhauer, quelques fausses fenêtres établies pour la symétrie de l’ensemble. Elle ne demandera plus sans doute à Tunité transcendentale de l’esprit et à la diversité denses fonctions logiques /es principes de sa propre unité et de la diversité de ses cadres ; mais un fait solide et concret, la collaboration de l’expérience et de la pensée, de la nature et de la conscience, lui fournira à la fois la diversité des fonctions réelles de la connaissance et /’unité réelle de l’esprit. Alors les catégories ne seront vraiment plus que les méthodes suprêmes de la pensée.

C’est par cette triple indépendance de la psychologie à l’égard de la métaphysique, de la physiologie et de la critique a priori de l’esprit, que la méthode de James affirme le mieux son originalité et son actualité, et qu’elle apparaît féconde et utilisable, non pas seulement dans l’analyse scientifique dqs complexités de la conscience, mais même hors de ce champ privilégié de ses applications. C’est en effet le propre des méthodes, plus encore que des principes et des découvertes, de déborder immédiatement leur premier domaine d’application.

La valeur purement psychologique de la méthode de James se prouve évidemment d’abord par des résultats psychologiques. De ce point de vue, les Principles ne sont qu’une ample justification et vérifica-

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tion expérimentale de nouveaux procédés scientifiques. Ce sont ces résultats qui évidemment intéressent le plus W. James ; à ce point qu’il n’a même pas éprouvé le besoin d’en dégager son Discours de la Méthode, par crainte peut-être de lui donner une forme abstraite et purement rationnelle. On fera bien surtout, en lisant ce Précis, de remarquer comment se posent à nouveau nombre d’anciens problèmes, comment cessent de se poser des problèmes presque classiques, tels que les pseudo-problèmxs de la création de l’espace et de l’extériorisation des perceptions, etc., comment encore se posent des problèmes nouveaux. Il s’en faut, en effet, que James ait épuisé ici la fécondité de sa méthode, et qu’il pense avoir tout traité de la vie intérieure', ou tout dit sur ce qu’il a traité, ou définitivement établi tout ce qu’il a pù dire. En particulier, il a laissé à d’autres (et on peut le regretter) le soin d’achever sa psychologie du jugement, à laquelle il ne consacre même pas un chapitre spécial ; de même encore le soin d’appliquer ses procédés d’analyse et d’investigation à tout ce domaine des (( synthèses libres ■>y, comme l’a justement appelé Kant, et que jusqu’ici l’on a attaché à l’imagination (pourquoi? elles débordent tant l’imagination!) à titre de facultés créatrices. Il n’a fait ni la psychologie de l’invention, ni la psychologie de V expérience morale, ni la psychologie de l’expérience esthétique ; c’est-à-dire qu’il reste à traiter à son point de vue toutes celles de nos expériences où l’idéal joue le plus grand rôle, et où se marque le mieux la spontanéité de nos activités les plus profondes et les plus inexprimées, celles qui intéresseront toujours le plus les disciples de James.

Mais en dehors de ces perspectives qu’elle ouvre en psychologie, sa méthode fait preuve encore d’une actualité singulière dans les' voies qu’elle fraie aux

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solutions personnelles d’abord, et sans doute aussi à la solution impersonnelle et objective de maints problèmes philosophiques. Elle aide étonnamment, en particulier, à faire le « tri » de ces problèmes, et à distinguer partout les conclusions métaphysiques des conclusions scientifiques, si souvent confondues dans des œuvres où les auteurs les entremêlent et les pressent en des nœuds gordiens apparemment inextricables. Qui, par exemple, n’a éprouvé la singulière impression d’être séduit et convaincu par les si fines analyses psychologiques qui font le charme et la force de nos modernes intuitionnismes, et de ne pouvoir suivre sans malaise toutes les déductions métaphysiques qui paraissent cependant en sortir comme d’elles-mêmes ? Qui n’a éprouvé le besoin de s’assimiler les magnifiques résultats de la psycho-physiologie, et de les dégager du matérialisme par trop simpliste où elles se présentent comme dans leur cadrenaturel ? Qui, enfin, n’a désiré arriver aux conclusions objectives de la critique, sans être obligé de passer par le laminoir de la raison pure, et sans faire grincer des formes et des catégories métalliques et rigides ? Tous ceux que ces cauchemars ont hantés ne pourront que goûter une méthode qui leur permet de sérier les problèmes, et qui leur donne un enté- , rium loyal et facile pour opérer partout la distinction de la science et de la métaphysique, et le sûr discernement des alliages. Ils jouiront de goûter à toutes les sciences en les dégageant de tous les scientismes.

Ils aimeront enfin à constater avec James que la science n’obstrue pas nécessairement les portes qu’elle ne saurait ouvrir, et qu’elle dégage même, à défaut d’avenues, des fenêtres authentiques sur des domaines où elle n’entre pas, mais où le regard peut encore plonger sans son secours. Il n’est pas besoin, en effet, « de supprimer la science pour faire place à

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la croyance ■», de même qu’il n’est pas besoin de supprimer la croyance pour faire place à la science. La méthode psychologique de James a ce dernier avantage de fixer leur domaine respectif à chacune de ces deux activités, également essentielles à la vie de l’âme, et de trancher pour elles les délicates questions de délimitations de frontières. Elle ouvre à la croyance tout l’ au-delà yy de la science. Pour être tant de fois arrivé aux limites de cet uu-delà, James s’est convaincu, comme on sait, de son existence, et a cédé à l’invincible tentation de l’explorer- — Mais nous n’avons pas à le suivre dans ces nouvelles excursions où il s’est aidé de nouvelles méthodes, ni à parler de sa philosophie, qui n’est, à tout prendre, que l’au-delà de sa psychologie.

Quelques mots, pour finir, sur l’histoire et l’esprit de la traduction que nous offrons aux lecteurs français. L’initiative en revient à M. Bertier, qui l’entreprit de concert avec ses élèves de l’Ecole des Roches. Mais les multiples occupations du directeur vinrent entraver d’abord, puis paralyser bientôt, le travail du traducteur. C’est alors que je dus accepter l’honneur et la charge de mener à sa fin l’entreprise, cédant aux pressantes sollicitations et de M. Bertier luimême, et de M. Peillaube, désireux d’enrichir d’un excellent volume son excellente collection, et de M. Cellerier, ardent zélateur de la psychologie de James en Europe, dont les conseils nous furent d’un si constant secours.

Nous avions à choisir entre une traduction littérale, qui visât à satisfaire avant tout les professionnels, et une traduction libre, qui fût écrite en vue du grand public. L’une et l’autre méthode avaient

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l’inconvénient de contenter une catégorie de lecteurs et de mécontenter l’autre, c’est-à-dire d’exclure une partie de ceux auxquels nous voulions être utiles. Nous avons donc, pour les satisfaire tous, opté pour une via media, où, tout en respectant le plus possible le texte, nous avons cherché plus encore à respecter la pensée. De cette fidélité à la pensée, nous nous sommes fait une loi absolue; et les quelques additions que nous avons cru devoir faire, soit dans le texte, et entre crochets, soit au bas des pages, et en notes, n’ont pas. d’autre but que de clarifier le sens de quelques passages obscurs pour des Français, ou de marquer l’actualité de quelques doctrines, que des^ lecteurs superficiels pourraient croire et dire défraîchies. Mais précisément parce que la traduction littérale expose plus que toute autre à trahir, il nous a fallu plus d’une fois prendre quelque liberté avec les nombreux anglicismes et américanismes dont surabonde la phrase savoureuse, souvent plus « parlee » qu’écrite, de W. James- Si nous l’en avions cru luimême, nous aurions pu sans doute pousser cette liberté jusqu’à la licence; car parmi les recommandations qu’il nous a faites à diverses reprises revient toujours celle d’éviter les dangers de « /a littéralité .

« I detest too great literality in translations... I wan your translation not to follow words, but sense, and to read as if it were originally composed in the french language. » Et au dernier moment, comme pour être encore plus net et plus pressant, il nous mandait en français : « Faites disparaître tous les tours anglais qui peuvent être restés. Corrigez vos épreuves pour la dernière fois comme si le texte anglais n’existait pas. »

Nous avons donc cru devoir renoncer le plus possible au facile expédient de mettre entre parenthèses tous les idiotismes. A tout prendre, les professionnels auraient tort de s’en plaindre; car ils n auront

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jamais le droit de demander à une traduction de les dispenser de recourir au texte authentique- Peut-être les autres lecteurs nous sauront-ils gré d’avoir évité de briser par ces parenthèses l’allure du livre, auquel nous avons voulu conserver, jusqu’en sa forme typographique, sa physionomie originale. Bref, nous pepsons avoir tout fait pour qu’on ait au moins l’illusion de lire l’édition française, plutôt que la traduction, d’une œuvre qui mérite à tant d’égards de ne pas rester prisonnière de sa langue. Si donc^ grâce à ce Précis, le Text-book arrive avec le plus possible de sa saveur, de sa vie, et surtout de son' don étonnant de suggestion, non seulement à ceux qui se consacrent d’office aux études psychologiques, mais encore à tous ceux que la psychologie intéresse comme l’instrument par excellence d’une culture générale, notre but sera parfaitement atteint, et W. James sera ce qu’il doit être, un de nos classiques.

E. Baudin,

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