CHAPITRE XVII
toujours intérieurement baignés dans ce que Wundt a appelé quelque part le crépuscule, de la conscience. Ce ténébreux royaume recèle encore de la vie : les battements du cœur, la respiration, les pulsations de l’attention, des fragments de mots ou de phrases qui traversent notre imagination, etc. Or tous ces phénomènes sont rythmiques ; nous les percevons à même leur intégralité et tels qu’ils se présentent : les respirations et les pulsations d’attention, dans leurs séries régulières où nous les sentons surgir et retomber l’une après l’autre ; les battements du cœur, dans leur succession d’un rythme également continu, mais plus court et plus précipité ; les mots enfin tels qu’ils nous arrivent, non pas un à un, mais incorporés aux touts organiques qu’ils forment en s’unissant. Bref, si vide que l’on suppose notre conscience, elle reste le théâtre où nous assistons toujours à des processus changeants, et ce théâtre ne « ferme j» jamais. Or, percevoir des processus dans leurs rythmes, c’est percevoir leurs longueurs de durée. Ainsi la perception de l’écoulement du temps dépend-elle de la conscience d’un changement, — mais d’un changement de son contenu positif et concret : on ne voit pas ce que pourrait être la conscience d’un changement de temps vide.
Appréciation de longues durées. — Pour saisir à même le temps vide (relativement vide, nous venons de le dire, et nous ne devons plus l’oublier désormais), il nous faut débiter son écoulement en pulsations successives, morceler sa continuité vivante en « maintenant, maintenant », etc., ou en « encore, encore », etc., indéfiniment répétés. On pourrait appeller loi d’écoulement discontinu cette construction progressive du temps avec des unités de durée. La discontinuité est ici le fait des actes successifs daperception et de reconnaissance, par lesquels nous identifions le contenu
LA PERCEPTION DU TEMPS
du temps à mesure qu’il s’écoule. Elle n’appartient aucunement à la sensation immédiate de ce contenu. Cette sensation est aussi continue que n’importe quelle sensation peut l’être. Mais, dès qu’on veut nommer des sensations continues, on est obligé de les
morceler, et de remarquer qu’ellesvont s’augmenter ou
viennent de s’augmenter d’une certaine quantité; ainsi apparaissent-elles sous forme de segments qui sont en train de passer ou qui viennent de passer. Pour nous servir d’une image de Hodgson, la sensation fournit le « mètre à ruban », et la perception l’instrument qui divise ce ruban en centimètres, etc., et qui « étalonne » sa valeur métrique. Quand nous prêtons l’oreille à un son continu, notre perception n’est qu’une suite de reconnaissances et d’identifications répétées, qui nous font dire de lui, à mesure qu’il se prolonge, « c’est bien le même, encore le même, toujours le même ». Il en est exactement ainsi de la perception du temps : nous ne le connaissons qu’en le reconnaissant sans cesse.
A mesure que les coupures s ajoutent aux coupures, la perception du temps devient de plus en plus vague. Il nous faut alors en compter les instants, ou les faire compter par une horloge, ou enfin recourir à quelque autre mesure symbolique. La représentation symbolique est de rigueur dès qu’il s’agit de durées dépassant dès. heures ou des jours. Il nous est alors impossible de réaliser une pleine perception intérieure de ces durées ; nous ne pouvons plus que les penser conceptuellement, soit en leur donnant un nom, soit en y discernant des dates principales qui nous servent à franchir de longs intervalles. Nous sommes évidemment plus loin du premier siècle que du dixième siècle ; nous le savons, mais non pas grâce à je ne sais quelle perception immédiate des longueurs de ces périodes. Si les vingt siècles apparaissent plus