CHAPITRE XVII
longs à l’historien que les dix siècles, c’est tout simplement parce qu’ils lui rappellent plus de dates et de faits : ils sont plus longs parce que plus <c étoffés ». Parce qu’ils se servent inconsciemment de ce mètre subjectif, bien des gens s’imaginent percevoir directement la dernière quinzaine comme plus longue que la dernière semaine. Mais, en tout ceci, il n’y a rien qui ressemble à une comparaison à'inluiiions immédiates du temps ; il n’y a que des comparaisons de plus ou moins grandes abondances de dates et d’événements : c’est la richesse de son contenu qui fait la longueur de temps. Je suis sûr que nous ne mesurons pas autrement des temps cependant bien moins longs, des intervalles d’une heure, par exemple. Ainsi mesurons-nous en kilomètres différentes routes dont nous voulons comparer les longueurs respectives.
Ceci nous amène à parler de certaines contradictions fréquentes dans nos appréciations de la longueur du temps. En général, un temps rempli d’expériences variées et intéressantes paraît court tandis qu’il passe, et long quand on se le rappelle après coup. Au contraire, c’est tandis qu’il passe qu’un temps vide paraît long, et c’est quand on se le rappelle qu’il paraît court. Une semaine de voyages, d’excursions et de visites de monuments peut laisser plus de souvenirs que trois semaines ordinaires ; tandis qu’un mois de maladie en laisse à peine autant qu’un jour de santé. Ces longueurs rétrospectives des périodes sont évidemment proportionnelles à leur richesse en souvenirs. Le champ de la mémoire s’élargit à mesure que nous y découvrons plus d’objets, d’événements, de péripéties changeantes, d’incidents variés à l’infini ; il n’est rien pour le rétrécir comme le vide, la monotonie et la routine.
A mesure que Von vieillit, on trouve le temps plus
LA PERCEPTION DU TEMPS
court. Cette loi se vérifie très certainement pour l’appréciation des jours, des mois et des années ; moins certainement pour l’appréciation des heures ; elle ne se vérifie plus du tout pour l’appréciation des minutes et des secondes, qui semblent bien présenter toutes des durées égales. Un vieillard ne doit guère trouver plus long son passé tout entier, qu’il ne trouvait long autrefois son passé d’enfant : cependant, quelle différence objective entre les deux passés ! Chez la plupart des hommes, les événements de l’âge mûr sont tellement habituels que chacun d’eux s’écoule sans laisser de lui-même un souvenir individuel de quelque durée. Or, si vous songez que cette période, où nous acquérons si peu de souvenirs nouveaux, est également celle où nous perdons le plus de souvenirs anciens, vous comprendrez les phénomènes de l’appauvrissement progressif de la mémoire et du raccourcissement rétrospectif du passé.
Reste à expliquer la brièveté du présent. Nous ne remarquons même pas la fuite du temps quand nous sommes très occupés : un jour d’agitation ininterrompue s’écoule, comme on dit, sans qu’on l’ait vu passer. Au, contraire, un jour où l’on ne fait qu’attendre et désirer quelque événement nouveau qui ne survient pas dure une éternité. Tædium, ennui, Langweile, boredom sont des mots dont l’équivalent se retrouve sans doute dans toute langue humaine, pour exprimer l’état d’une conscience qui, n’ayant rien d’autre à quoi s’occuper, porte toute son; attention sur le passade du temps lui-même ; on attend anxieusement du neuf, on s’y prépare, mais rien ne vient qu’un temps vide ; de telles expériences indéfiniment répétées nous donnent une conscience effroyable de la longueur du temps. Essayez cette facile expérience : fermez les yeux exactement l’espace d’une minute, en priant un ami