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CHAPITRE XXI

normale » ; car nous sommes convaincus que c’est en position normale que l’œil le voit tel qu’il est, tandis qu’en perspective il ne le voit que tel qu’il paraît. Cependant, l’expérience et l’habitude nous apprennent que l’on passe par degrés des formes apparentes aux formes réelles, et même que l’apparence et la réalité s’intervertissent étrangement. Si un cercle réel, en s’infléchissant, peut apparaître en ellipse, une ellipse réelle, en s’infléchissant dans le même sens, peut apparaître en cercle ; une croix grecque peut se transformer en croix de saint André, et de même une croix de saint André peut se transformer en croix grecque.

Ainsi, presque toutes les formes que donne une vision oblique peuvent être envisagées comme dérivées de presque toutes les formes que donne la vision droite ; et il nous faut apprendre à traduire les visions obliques en visions droites, les perspectives en formes normales, les sensations-signes en sensationsréalites. Lne fois instruits a le faire, nous n’avons plus qu’à nous abandonner à la loi d’économie ou de simplification qui domine toute notre vie psychique, à penser la réalité sous le signe, en ignorant celui-ci autant que notre conscience nous le permet. Les signes sont nombreux et variables, la réalité est une et fixe ; d’où, à substiter celle-ci à ceux-là, on fait un gain, qui rappelle celui dont on bénéficie en substituant aux images mentales ondoyantes et diverses le nom fixe et invariable qu elles évoquent. Il y a de 1 analogie entre 1 habitude de penser avec des mots et l’habitude de voir avec des formes normales et réelles, sélectionnées dans la jungle de nos expériences visuelles : de part et d’autre, nous ne faisons que remplacer des données multiples et vagues par une nomenclature fixe, où elles se retrouvent réduites et clarifiées.

Si une sensation visuelle peut être traitée en signe

LA PERCEPTION DE l’eSPACE

d’une autre sensation visuelle tenue pour plus réelle quelle, a fortiori les sensations d’un sens peuvent-elles devenir les signes de réalités sensibles relevant d’un autre sens. Une odeur ou une saveur évoquera la présence visible d’une bouteille d’eau de Cologne, d’un fromage, ou de fraises ; des sensations visuelles suggéreront un objet tangible ; des sensations tactiles, un objet visible, etc. En toutes ces substitutions et suggestions, la seule loi générale qui tienne est celle-ci : le critérium de vérité et de réalité des sensations est leur intérêt; leur valeur objective se mesure à leur utilité subjective. Et cette loi n’est qu un cas de la loi d’activité sélective étudiée plus haut (p. 220, sq.).

La troisième dimension ou la distance. — C’est Berkeley qui signala le premier, dans sa Nouvelle théorie de la vision, cette aptitude qu’ont certaines sensations à servir de signes à d’autres, devant lesquelles elles s’effacent sitôt qu’elles les ont évoquées. Il insiste, en particulier, sur ce fait que ces signes ne sont pas naturels, mais acquis par l’expérience, qui associe certains aspects des choses avec d’autres aspects plus réels qu’ils auront à suggérer. Il n’y a, dit Berkeley, absolument aucun point commun entre la sensation tactile et la sensation visuelle d’un objet ; si l’une me fait pensera l’autre, et vice cersa, c’est uniquement parce que j’ai préalablement expérimenté les deux à la fois. Ainsi, nous pensons n’avoir qu’à ouvrir les yeux pour percevoir immédiatement la distance d’un objet; mais il est impossible, selon Berkeley, que l’œil nous donne la moindre perception de distance, parce qu’un point extérieur ne peut projeter sur la rétine et « au fond de l’œil » qu’une seule tache, la même pour toutes les distances. C’est au toucher, et non pas à la vue, que revient la perception de la distance qui sépare l’œil de l’objet qu’il voit. Mais à cette perception tactile correspondent divers signes

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