CHAPITRE XXI
son OU d’un arbre, suffira à les couvrir. Quand on pose la question classique : quelles sont les dimensions apparentes de la lune ? on obtient à chaque fois des réponses diverses, qui vont de la roue de voiture au pain à cacheter. Rien ne saurait montrer mieux notre incuriosité des dimensions de nos images rétiniennes. La plus grande difficulté que l’on éprouve, quand on commence à apprendre le dessin, c’est l’effort qu il faut faire pour sentir directement les grandeurs rétiniennes (les premières senties cependant à l’origine) des images projetées dans l’œil par les objets. Il faut alors retrouver ce que Ruskin appelle 1’ « innocence de l’œil », c’est-à-dire la perception naïve qu’aurait un nouveau-né de taches de couleur perçues pour elles-mêmes, indépendamment des significations que nous avons appris à leur donner.
Nous avons tous perdu cette innocence de l’œil. De tout objet familier nous avons une infinité d’images inégalement étendues, parmi lesquelles nous en avons choisi une que nous appelons « réelle » ; et nous réduisons toutes les autres à nêtre que des signes de cellelà. Ce sont des considérations pratiques ou esthétiques qui déterminent le choix de cette « grandeur réelle ». En fait, c’est la grandeur de l’image que l’ohjet nous donne quand il se trouve à la distance la plus favorable à l’examen de ses détails, à la distance où nous tenons toute chose que nous voulons bien voir. Plus près ou plus loin, nous le voyons « plus grand » ou « plus petit que nature ». Et même, ces images plus grandes ou plus petites s’effacent aussitôt derrière l’image « nature » qu’elles ont pour fonction essentielle de suggérer, comme s’efface le signe derrière la chose signifiée. Quand, me trouvant à table, je regarde autour de moi, je ne tiens aucun compte de ce fait que les assiettes et les verres de mes voisins m’apparaissent plus petits que les miens, car je sais
LA PERCEPTION DE l'eSPACE
qu’ils sont en réalité de même grandeur ; et cette connaissance, qui se réduit cependant à une pure représentation imaginative dans le cas présent, éclipse de son importance les sensations réelles d’inégales grandeurs, sensations que j’ignore en les percevant.
Ce que nous venons de dire des grandeurs, il faut le répéter des formes des objets. A peu près toutes les formes que nous voyons réellement ne sont que des « déformations de perspective ». Les tables carrées présentent constamment deux angles aigus et deux angles obtus ; les cercles dessinés sur les murs, sur les tapis ou sur les pages d"un livre, prennent généralement des formes ellipsoïdales ; les parallèles se rapprochent en s’éloignant ; les corps humains apparaissent en raccourci, etc. Et de l’une à l’autre de ces perspectives, il y a toujours une série infinie et continue de variations intermédiaires possibles. Cependant, une forme émerge toujours de la série et domine toutes les autres : celle que présente l’objet quand nous le voyons le plus facilement et le mieux, c’est-à-dire quand il est par rapport à nous, et que nous sommes par rapport à lui, dans ce que l’on ponrrait appeler « la position normale ». Nous avons alors la tête droite ; nos axes optiques sont parallèles, ou symétriquement convergents ; le plan de l’objet est perpendiculaire au plan visuel ; si l’objet contient beaucoup de lignes, il se présente de façon à ce que ces lignes soient ou parallèles ou perpendiculaires au plan visuel. C’est en fonction de cette position normale que nous comparons les formes entre elles, que nous les mesurons avec exactitude, et que nous déterminons notre action.
La plupart de nos sensations ne sont pour nous que des signes d’autres sensations, dont nous tenons les dimensions pour plus réelles. Tout objet vu « en perspective » est immédiatement pensé en « position