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CHAPITRE XXI

de ses extrémités, mettons l’extrémité la plus voisine de l’œil. Cette rotation raccourcira progressivement l’image du bâton, dont l’extrémité mobile apparaîtra de moins en moins éloignée latéralement de l’extrémité fixe, jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière celleci ; après quoi elle reparaîtra bientôt de l’autre côté ; enfin l'image du bâton reprendra de ce côté toute sa longueur primitive. Si, maintenant, on répète cette ■expérience jusqu’à se la rendre familière, l’esprit ne manquera pas sans doute de l’interpréter selon sa méthode ordinaire, c'est-à-dire selon sa tendance à pousser aussi loin que possible l’unification des données sensibles. A l’hypothèse compliquée d’un bâton qui se transformerait et se raccourcirait réellement, il préférera donc l’hypothèse d’un hâton qui reste constamment identique à lui-même pendant qu’il se meut, et ne se raccourcit pas tandis qu’il paraît se raccourcir. D’autre part, la sensation de profondeur, perçue durant l’expérience, est plutôt provoquée par 1 extrémité éloignée que par l’extrémité rapprochée du hâton. Mais quelle est exactement cette profondeur, et comment la mesurer? Tout simplement en la rapportant à la longueur du bâton. Car il faut bien que 1 extrémité mobile, lorsqu’elle est à son maximum de distance, c’est-à-dire lorsqu’elle est en train de disparaître derrière l’extrémité fixe, soit éloignée de celleci d’une distance égale à la longueur du bâton. Longueur connue, d’ailleurs, puisqu’elle a été préalablement perçue et mesurée dans les sensations que donnait le bâton vu en largeur. Ainsi donc, à une certaine intensité de la sensation visuetle de profondeur correspond une certaine intensité de la sensation visuelte de targeur ; celte-là se mesure en fonction de cetle-ci, quelle suggère comme un signe suggère la chose ciu il signifie. Nous apprenons à considérer la profondeur comme l’équivalent de la largeur. L’appré-

LA PERCEPTION DE l’eSPACE

cialion des dislances est donc bien, comme l’a dit Berkeley, affaire d’ expérience et d’association. Mais l’expérience visuelle suffit à nous l’acquérir; et c’est là précisément ce que Berkeley entendit nier.

Rôle de rintelligence dans la perception de l’espace.

En dépit de cette erreur, Berkeley fit singulièrement avancer la psychologie, d’une part, en soulignant l’hétérogénéité primitive de nos différentes sensations, et l’absence de commune mesure entre leurs étendues originelles, et d’autre part, en rapportant à l’expérience et à l’éducation la rapidité des perceptions de l’espace chez les adultes. L espace tactile est un monde, et l’espace visuel en est un autre. Ces deux mondes ne s’ajointent pas d’eux-mêmes, et comme par nécessité interne : il faut l’association des idées pour nous apprendre à les accorder et à traduire le visuel en tactile. Les personnes guéries par opération chirurgicale de cataractes congénitales, éprouvent un embarras amusant à nommer les objets qui leur tombent sous les yeux, et qui sont tout neufs pour des gens n’ayant connu jusque là que le monde tactile. Mis en présence d’une bouteille de dix litres, placée à trente centimètres de son visage, le dernier aveugle-né guéri dont on ait fait 1 objet d une étude, dit : « ça pourrait bien être un cheval » (1). Ces sujets sont également incapables d’apprécier, à l’aide de leurs images musculaires, les distances qui séparent de leurs yeux les objets qu’ils voient. Mais la pratique dissipe rapidement ces imprécisions, et les sensations visuelles se transposent bientôt d’elles-mêmes en sensations tactiles : il se fait comme une traduction de la nouvelle langue dans l’ancienne. Tout cela ne prouve pas le moins du monde que les sensations

(1) Cf. Raehlmann, Zeitschrift fur Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane, II, 79.

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