CHAPITRE VI
Il y a longtemps déjà que Czermak a signalé la différence qu’il y a entre voir le mouvement de l’aiguille des secondes, quand l’œil la suit sur la montre, et remarquer qu elle a changé de position tandis que nous regardions un autre point du cadran. Dans le premier cas nous avons une sensation originale à qualité spécifique que nous ne retrouvons plus dans le second. Choisissez une des régions de la peau, le bras par exemple, où les deux pointes d un compas écartées de 25 millimètres ne donnent en s’appliquant qu’une seule sensation de piqûre ; tracez à cet endroit des lignes de 2,5 millimètres avec la pointe d’un crayon, et vous aurez un sentiment fort net des mouvements de cette pointe avec un sentiment plus vague de la direction de ce mouvement. Or il faut bien renoncer ici à rattacher la perception du mouvement à la connaissance préalable des deux points extrêmes des lignes et de l’intervalle qui les sépare, puisqu’à ce même endroit les pointes du compas ne donnent aucune sensation de l’intervalle dix fois plus grand interposé entre elles. Pareil phénomène a lieu pour la rétine : faites tomber sur une portion de sa périphérie l’image de vos cinq doigts et vous ne pourrez les compter; ils impressionnent cinq parties de la rétine mais ne déterminent pas la perception nette de cinq positions spatiales distinctes ; or remuez tant soit peu les doigts, et vous aurez immédiatement une perception vive de ce mouvement, et rien que de ce mouvement. Il est donc certain que notre sens du mouvement, étant infiniment plus délicat que notre sens des positions spatiales, ne saurait dériver de lui.
A peu près à l’époque où Czermak faisait ses analyses Vierordt appelait V attention sur certaines illusions tenaces dont voici quelques exemples. Si quelqu’un trace doucement une ligne transversale sur
SENSATIONS DE MOUVEMENT
notre poignet immobile (ou sur un de nos doigts) nous croirons le sentir se mouvoir en sens inverse du mouvement dessiné. Si au contraire nous le faisons glisser sur une pointe immobilisée, il nous semblera que la pointe aussi se meut. Touchezvous le front avec l’extrémité de votre index immobile et tournez la tête en gardant les contacts, il vous sera impossible de ne pas sentir votre doigt se mouvoir en sens contraire de votre tête. De même si vous faites le mouvement de «décoller» vos doigts en gardant les uns immobiles tandis que les autres s’écartent, ceux qui sont immobiles auront aussi la sensation de s’écarter des autres. D’après Vierordt ces illusions sont des survivances d’une forme de perception primitive ; à l’origine le mouvement est perçu comme mouvement et attribué a tout le « contenu » de la conscience et non, comme il arrivera plus tard, exclusivement à l’un de ses éléments. Il faudra que la ception acquière tout son développement et se différencie pour qu’on dépasse le stade de ce mouvement d’ensemble de l’objet et du fond sur lequel il est projeté; alors on attribuera à Fun un mouvement absolu et à l’autre un repos absolu. C’est ce qui se remarque dans la vision, par exemple ; quand tout le champ visuel donne l’impression de se déplacer d un mouvement d’ensemble, nous rectifions cette impression et croyons que c’est nous ou nos yeux qui nous mouvons ; et alors tout objet d’avant-plan qui paraît se mouvoir par rapport à l’arrière-plan est jugé par nous être en repos. Mais ce sont là des distinctions mal faites à l’origine. Alors la sensation de mouvement enveloppe et pénètre tout ce que nous voyons ; que ce soit l’objet qui se meuve, ou que ce soit la rétine, à chaque fois nous avons l’impression et d’un mouvement de l’objet et d’un mouvement de notre corps. Maintenant encore, dès que tout notre champ visuel