Bougie, Les Sciences sociales en Allemcifjne, p
commencent à perdre leur empire sur les âmes qu'elles multiplient les rites, les cérémonies, les prescriptions extérieures. Quelle idée fausse ne se ferait pas un sociologue qui voudrait juger de notre conscience sociale au j^oint de vue de la famille ou de la propriété par exemple, d'après les législations, les institutions et conventions existantes ? Il s'en faut de beaucoup que le dehors traduise toujours le dedans.
Ajoutons que la vSociologie doit devenir de plus en plus psychologique et idéologique au fur et à mesure qu'elle s'applique à l'étude d'époques historiques plus conscientes d'elles-mêmes, telles que nos sociétés modernes depuis la fin du XVI II'^ siècle. Pour la connaissance de ces sociétés, les faits ne suffisent plus, il faut la connaissance des idées. Comment comprendre la genèse et l'évolution du socialisme allemand sans remonter jusqu'aux idées de la philosophie allemande dont cette genèse est la mise en action? « Si telle mesure proposée en Allemagne sur les hypothèques foncières a sa source dans Hegel ou dans Saint-Simon, ne peut-on pas dire que l'esprit hégélien ou saint-simonien aujourd'hui légifère' ? »
Nous ne porterons pas un jugement plus favorable sur la méthode dite biologique (Schaeffle, Spencer, Worms), qui a eu un moment — vite disparu — de faveur. Cette méthode consiste, comme on sait, à considérer une société comme un organisme et à lui appliquer, par analogie, les lois physiologiques qui régissent les êtres vivants. — Une telle méthode a l'inconvénient de supposer une certaine métaphysique sociale (l'organicisme ou matérialisme social) et de conduire à une sorte de réalisme social qui accorde à la société une
1. Ch. Andler, L'».* Orir/ines du Sorialisme d'État en Ailemafjne. Introduction (Paris, F. Alcan). Voir aussi sur ce point : A. Aulard, Histoin; politique de la Rccoluti on française, Acertissement. Nietzche, Par delà le Bien et le Mal; Histoire naturelle de la Morale, § 186.
existence indépendante des individus et supérieure k eux. Remarquons pourtant que les comparaisons biologiques, si on ne les prend pas au pied de la lettre, ne présentent plus ce danger et peuvent même rendre quelques services. La preuve en est qu'on les trouve parfois sous la plume de sociologues qui ne partagent nullement la théorie de la société-organisme.
Ces deux conceptions éliminées, nous croyons qu'on doit faire la part la plus large aux diverses méthodes sociologiques, qu'il s'agisse de la méthode descriptive et historique (Barth), ou de la méthode classifiante (Steinmetz), ou de la méthode psychologique abstraite (Simmel), ou de la méthode psychologique concrète (Nordauj.Ces diverses méthodes n'ont d'ailleurs rien d'inconciliableet peuvent se prêter un mutuel secours.
Pour notre part, nous croyons qu'une psychologie sociale descriptive, analytique et critique peut rendre de grands services, ne fût-ce que pour mieux mettre en lumière les multiples données des problèmes sociaux et en préparer la solution.
Mais, comme nous l'avons dit plus haut, qu'on se garde des dogmatismes excessifs et des réglementations trop rigoureuses. Elles courraient risque de tout fausser. Nietzche a dit la vérité sur ce point, dans le passage suivant, sur la morale, et l'on peut appliquer exactement — mutatis mutandis — ses observations à la Sociologie. (( Le sentiment moral est maintenant, en Europe, aussi fin, aussi tardif, multiple, raffiné et délicat, que la (( science de la morale » qui s'y rapporte est jeune, novice, lourde et d'un doigté grossier... On devrait reconnaître rigoureusement ce qui, pour longtemps encore, est nécessaire ici, ce qui provisoirement seul a droit de cité : à savoir l'assemblage des matériaux, la conception et l'aménagement d'un domaine énorme de sentiments délicats et de différenciations de valeurs qui vivent, croissent, engendrent et périssent; — peut-être des tentatives de rendre intelligibles le
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retour périodique et les phases fréquentes de cette vivante cristallisation, ceci comme préparation à une doctrine des typea de la morale. Jusqu'à présent, on n*a pas été aussi modeste. Les philosophes exigeaient d'eux-mêmes quelque chose de plus haut, de plus prétentieux, de plus solennel, dès qu'ils s'occupaient de morale en tant que science : ils voulaient Xq fondement de la morale, et chaque philosophe a cru jusqu'à présent avoir fondé la morale. Combien se trouve loin de leur orgueil cette tâche de description, sans éclat en apparence, abandonnée dans la poussière et l'oubli, quoique pour cette tâche les mains et les sens les plus fins ne sauraient être assez subtils^ ! »
Si la méthode descriptive est le point de départ nécessaire de la Sociologie, et si elle doit, même plus tard, revendiquer une grande part dans les progrès de cette science, cela ne veut pas dire que la Sociologie doive renoncer à découvrir des lois. Il peut y avoir des lois en sociologie et en psychologie sociale, — lois, il est vrai, qui doivent pouvoir se déduire des lois de la psychologie individuelle et qui présentent, au point de vue de leur certitude et de leur valeur, beaucoup d'analogie avec ces dernières.
On s'est demandé quelle notion il fallait se faire de la vraie nature des lois sociologiques. Deux conceptions ont été émises à ce sujet.
D'après les uns (E. de Laveleye) les lois sociales sont celles qu'édicté le législateur, et non des nécessités naturelles. (( Celles-ci. a dit M. de Laveleye, échappent à la volonté de l'homme, les autres en émanent. »
D'après les autres (Comte, Spencer, de Greef), les lois sociales sont de la même nature que les lois physiques. Il y a pour les phénomènes sociaux des lois d'action et de réaction, d'opposition et de combinaison
1. Nietzche, Par delà le B ion et le Mal: Histoire naturdli de la Morale, § 186.
qui sont des nécessités naturelles identiques aux lois qui régissent l'univers matériel.
Nous croyons, pour notre part, qu'il existe un déterminisme sociologique comme il existe un déterminisme psychologique. Mais nous n'en concluons pas qu'il est impossible à la volonté humaine d'intervenir dans les phénomènes sociaux pour les modifier ou les diriger. Le tout est ici de s'entendre sur la manière dont doit se définir la volonté humaine.
Entend on par volonté un pouvoir d'indifférence sans commune mesure avec le milieu où elle est appelée à agir et susceptible de créer de toutes pièces par un Jiat absolu des conditions nouvelles d'existence, il est clair que la conception de l'intervention d'une telle volonté ne peut trouver place dans la science.
Mais, entend-on par volonté un pouvoir de réflexion et d'action susceptible de concevoir des idées et de les réaliser, en se conformant aux conditions ambiantes et aax lois générales de la nature physique et morale ? Alors,il est possible d'admettre rationnellement et scientifiquement l'intervention de la volonté humaine. Cette action n'est plus inintelligible, puisqu'elle s'exerce non contrairement, mais conformément au déterminisme naturel et en particulier à la loi psychologique des idées-forces.
Ainsi peuvent se concilier les exigences du déterminisme et cette contingence relative que M. Tarde se plaît à retrouver dans la marche des faits sociaux.