Sighele, Psy<-IioIofjie </c.-< Sectes, p
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mutuelle ; admettons que déjà dans cet état de la société agissent tous ces instincts que l'on honore plus tard du nom de (( vertus » et que l'on finit par identifier presque avec l'idée de « moralité » : à cette époque, ils n'appartiennent pas encore au domaine des appréciations morales, il sont encore on cle/toj's de la morale. Un acte de ])itié par exemple, à l'époque florissante des Romains, n'est qualifié ni de bon, ni de mauvais, ni de moral, ni d'immoral: et, si même on le loue, cet éloge s'accordera au mieux avec une sorte de dépréciation involontaire, dès qu'on compare avec lui un acte servant au progrès du bien public, de la i-es publica... L'instinct de troupeau tire pas à pas ses conséquences. Quelle quantité de danger pour la communauté et pour .l'égalité contient une opinion, un état, un sentiment, une volonté, une prédisposition, voilà qui est la perspective morale : là encore la crainte est mère de la morale. Ce sont les instincts les plus hauts, les plus forts, quand ils se manifestent avec emportement, quipoussent l'individu en dehors et bien au-dessus de la moyenne et des bas fonds de la conscience du troupeau, qui font périr la notion de suprématie de la communauté et détruisent sa croyance en soi, en quelque sorte son épine dorsale; ce seront ces instincts que l'on flétrira et que l'on calomniera le plus. L'intellectualité haute et indépendante, la volonté de solitude, la grande raison semblent déjà des dangers ; tout ce qui élève l'indi vidu au-dessus du troupeau, tout ce qui fait peur au prochain s'appelle dès lors hier/tant; l'esprit tolérant, modeste, soumis, égalitaire, ayant des désirs nia^uvéa et médiocres, arrive à un renom et à des honneurs moraux \ »
Si nous récapitulons le bilan moral de la solidarité, nous voyons qu'il faut se garder de voir en elle le lien
1. Nietzche, Par delà le Bien et le Mal, § 201. Édition du Mercure de France, p. 120.
social idéal. Il y a en elle plus d'égoïsme que d'altruisme, plus de crainte que de force. Elle est plus souvent un principe de servitude que de libération.
Elle favorise l'esprit moutonnier et l'intelligence (( vulpine » au détriment de l'intelligence vraiment humaine, elle engendre et conserve les mensonges de groupe et perpétue les fausses élites : elle anéantit le plus souvent la vraie force sous l'effort des médiocrités bien embrigadées, comme les Lilliputiens enchaînaient Gulliver sous la multitude de leurs minuscules liens. Toutes les fortes individualités, les plus utiles pourtant à la Société, ont eu peu de sympathie pour la solidarité.
L'individualiste Descartes réprouvait à toute promesse par laquelle on retranche quelque chose de sa liberté \ c'est à-dire en définitive tout gage donné à la solidarité ambiante.
Concluons qu'il convient de faire les plus grandes réserves sur la solidarité comme principe social. La symbiose ou solidarité organique de M. Isoulet explique la formation des sociétés grégaires fondées sur une coopération inconsciente qui subordonne l'individu au groupe aussi étroitement que l'organisme vivant se subordonne la cellule ; mais elle ne peut expliquer la formation et l'existence de sociétés plus avancées caractérisées par ce que ^L Bagehot appelle le « régime de la libre discussion » et par le sentiment de Tindépendance individuelle. Le lien social ne reste pas toujours semblable à lui-même au cours de l'évolution historique. Il tend, semble-t-il, à devenir moins fixe et moins rigide. On peut dire de lui ce que Guyau dit quelque part '^ des sanctions naturelles : c'est une « entrave mobile » qui peut devenir de plus en plus lâche, sans peut-être disparaître jamais complètement.