Xietzche, Le Créjiuscule clos Idoles, trad. II. Albert
Ob COMMENT LES SOCIETES SE FORMENT
et par force ils en expulsent ceux quelle pourrait^ nourrir à leur place ou à leurs côtés, à moins dailleurs^ qu'ils ne les réduisent en servitude. Aussi dès que deux hommes se rencontrent, l'injustice est entre eux. Les plus robustes ou les plus rusés s'emparent des terres et des hommes, et au lieu de travailler contraignent autrui à travailler. Si quelque changement a lieu dans cet état de choses primitif, c'a été généralement par la force encore ; et des conquérants plus, astucieux ou mieux armés ont réclamé leur part du bien et du labeur des premiers \ »
Ainsi la lutte économique est le terrain où prend racine la vie sociale. C'est aussi le terrain où nait et croit le droit qui est en grande partie l'expression des besoins et des revendications économiques. Tels sont les trois droits qu'étudie Menger et qui sont les assisesmême du droit socialiste : le droit au travail, le droit à l'existence et le droit au produit intégral du travail.
Mais si importantes que soient les considérations^^ économiques, elles ne sont pas tout. Quand Menger lui-même montre l'évolution qui subordonne de plus en plus la lutte économique à des idées de justice et de respect de la personne humaine, quand il montrequ'au droit (( des classes dirigeantes » fondé sur la force et caractérisé (( par la haine des personnes et la protection des biens matériels», se substitue un droit plus humain, il fait appel à d'autres considérations qu'à des considérations économiques. De même E. de- Laveleye, quand il montre que la civilisation est caractérisée par le triomphe de la loi et de la raison sur la force ou la ruse. De même l'économiste Roscher, quand il définit l'Économie politique : « la gestion éthique des intérêts économiques de l'humanité. » Au fond, rÉconomismeest déjà une Psychologie et une Idéologie.
La philosophie sociale de ^L Bougie semble tenir
1. Ch. Andler, Introduction au Droit au Produit intégral cita, trac ail, par A. Menger.
THEORIES SUR LE PRINCIPE DES SOCIETES Oi
une place intermédiaire entre les théories biologiques ou mécaniques d'une part et les théories psychologiques de l'autre. — En effet, dans son explication de la genèse des formes sociales, ce sociologue fait une part à la fois aux considérations mécaniques et aux considérations psychologiques. S'il explique la formation d'une société ou d'une forme sociale par les conditions extérieures de population (quantité, densité, homogénéité ou hétérogénéité), il tient compte aussi des effets psychologiques de ces influences mécaniques et il s'efforce de rattacher ces effets aux lois générales de la psychologie.
Toutefois, à y regarder de plus près, il nous semble que M. Bougie finit par pencher du côté du mécanisme. Il subordonne au fond l'intérieur à l'extérieur. Il n'admet, semble-t-il, aucun facteur présocial ou suprasocial dont dépendent elles-mêmes les formations sociales. Il croit que les idées qui agissent dans une société tirent leur puissance non de leur valeur intrinsèque, mais de l'action favorable du milieu où elles se développent. — On peut se demander pourtant si certaines idées ne peuvent exercer une puissance par leur seule vertu logique, ou leur utilité vitale ou leur beauté morale. Les conditions extérieures de population sont une forme dans laquelle il faut introduire une matière. Cette matière ne peut être fournie que par le facteur économique ou le facteur psychologique, ou les deux à la fois.
Les théories sociales qui font appel à des facteurs proprement psychologiques sont les théories de Rousseau (le Contrat), de M. Giddings, de M. Tarde et de H. Mazel.
Nous n'insisterons pas longuement sur la théorie d'après laquelle la formation des sociétés serait le fruit d'un contrat intervenu entre les individus. — La réfutation topique et définitive de ce système est bien connue. On fait un cercle vicieux en attribuant la
formation des sociétés à un contrat, puisque l'idée même de contrat présuppose la vie sociale. — L'influence de l'idée de contrat est indéniable dans nos sociétés modernes (Encore est-elle combattue par certains penseurs, tels que par exemple Tolstoï). Mais dans tous les cas, l'influence de cette idée était nulle dans les sociétés primitives. — Dans les premières phases du développement des civilisations, comme le remarque Anton Menger, le contrat ne fut qu'une expression de la contrainte, et encore aujourd'hui que de contrats ne sont libres qu'en apparence et ne sont qu'un déguisement de l'oppression! Quoi qu'il en soit, et quelle que soit aujourd'hui la valeur morale de la plupart des contrats, il est certain que l'idée de contrat n'est pas un point de départ, mais un produit ultérieur, qu'elle est non une cause, mais un effet de la vie sociale.
Le principe invoqué par ^L Giddings est moins artificiel. C'est la Conscience cVEspèce. Ce fait consiste en ce qu'un être en reconnaît un autre comme étant de la même espèce que lui. Ce sentiment une fois donné pourrait devenir générateur de contrats et d'alliances.
On peut faire à cette théorie plusieurs objections. Qu'entend-on au juste par conscience d'espèce? Si l'on entend par là la conscience de race^ c'est-à-dire la conscience des similitudes physiologiques et ethniques, nous rappellerons que le facteur race nous a déjà paru insuffisant comme élément explicatif de la formation des sociétés.
Entend-on par là la conscience &'espèce proprement dite, c'est-à-dire la conscience de ce qu'il y a de commun à toute l'humanité, ce principe est trop général et trop vague pour pouvoir expliquer la formation de tel groupement particulier ou celle de telles formes sociales particulières.
Entend-on par là une entité moitié biologique moitié psychologique, analogue au Psychisme social de M. de
Hoberty? Recourir à un pareil principe serait tomber en plein réalisme et mysticisme social.
On peut enfin entendre par conscience d'espèce la similitude d'intérêts, de pensées, de désirs et de croyances que présente à un moment donné une agglomération d'hommes. En ce sens, nous serions disposés à admettre cette influence. Mais il ne faut pas substantijier cette conscience sociale ni oublier qu'elle n'a de signification et d'existence que dans et par les consciences individuelles. Chaque individu reflète à sa façon les idées ambiantes et y mêle sa propre substance. Et cette part de l'individualité devient de plus en plus grande au fur et à mesure que l'évolution intellectuelle, esthétique et morale devient plus complexe et plus riche et que la mentalité grégaire fait place à la mentalité individualiste. Nietzche remarque qu'une croyance philosophique ou morale est toujours Tex pression d'un tempérament individuel, la traduction des instincts vitaux froissés ou au contraire librement épanouis d'un individu.
Tant qu'un sentiment collectif ne trouve pas une conscience individuelle pour s'y refléter et s'y expri mer, il reste amorphe et ignoré de lui-même. M. Novicow, disposé pourtant à beaucoup accorder à la conscience anonyme des collectivités, reconnaît cette vérité. (( Encore en 181-i, dit-il, Arndt fut obligé d'exprimer catégoriquement dans des vers célèbres que la patrie de l'allemand s'étendait sur tout le territoire où résonnait la langue allemande'.» C'est donc que ce sentiment national sommeillait encore et qu'il ne pouvait éclore à la vie consciente qu'à la condition d'être affirmé et interprété par une conscience individuelle.
Ajoutons encore que ce qui détermine les formations sociales modernes, en particulier les formations juridiques, c'est moins l'idée de l'Espèce ou de la Société que l'idée de l'Individu.