‹ Précis de sociologieChapitre 40 sur 99 · Simmel, Anjiée sociologique. 1896-97, p · texte numérisé non relu

Simmel, Anjiée sociologique. 1896-97, p

par s'identifier îi elle et même par s'absorber en elle. Il épouse tous les préjugés et toutes les causes, — bonnes ou mauvaises, de sa caste. Il subit cette tare, cette dépression mentale qu'on appelle l'esprit de corps.

La loi des Élites se rattache directement à la loi de différenciation sociale. L'action de cette loi doit être signalée dans un relevé des influences conservatrices d'une société. Car les aristocraties et les élites de tout genre sont un élément essentiellement conservateur. Toutefois, le rôle des élites s'est modifié au cours de l'histoire.

Au début, l'élite, étant fondée sur la force, était forcément despotique. De nos jours, il n'en est plus nécessairement ainsi. L'élite sociale (intellectuelle, artistique et scientifique) reste souvent étrangère au Gouvernement. Les personnes qui composent ce dernier sont rarement celles qui composent l'élite. Il s'ensuit que les élites d'aujourd'hui ne sont plus nécessairement autoritaires et misonéistes. Elles peuvent même parfois se montrer philonéistes et progressistes. Ce fait se remarque particulièrement en Russie, où beaucoup de personnes appartenant à la fois à l'aristocratie de naissance et à l'élite intellectuelle se montrent dévouées aux idées progressistes et révolutionnaires.

M. Xovicow explique d'une manière ingénieuse qu'il n'y a pas incompatibilité entre les élites et le progrès. Les élites (non seulement savants, mais littérateurs et artistes) contribuent au progrès des idées nouvelles et paradoxales par une certaine finesse de sentiment, un sens artistique qui les rend capables de mettre au point ces idées pour les faire pénétrer dans la grossière conscience commune. « L'élite, dit M. Xovicow, n'élabore pas seulement les idées d'une société, elle élabore aussi ses sentiments. Or, les sentiments ont une importance encore plus considérable que les idées sur les désirs et les volitions... De plus, le sentiment est d'une puissance énorme par rapport aux idées extérieures. Quand elles

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le blessent, il se raidit et fort souvent chasse les intruses. Pour faire son chemin, une idée doit se présenter sous un aspect sympathique : Ouvrez un livre. S'il est écrit par un esprit marqué au cachet de la distinction, vous sentez l'attrait se réveiller en vous. Vous allez jusqu'au bout du volume. Quelque chose de mystérieux vous rapproche de l'auteur, chaque phrase pénètre dans votre entendement. Le livre exerce une impression profonde et durable. Même s'il est paradoxal, vous retenez des opinions de l'auteur ce résidu de vérité qui souvent se trouve mêlé à l'erreur. Au contraire, si le livre heurte votre sentiment, aucun de ces phénomènes ne se produit, et vous pouvez le jeter au bout de quelques pages.

» Or, c'est l'élite qui, à chaque époque de la vie d'une nation, détermine ce qui est distingué et ce qui ne l'est pas. La distinction d'aujourd'hui n'est pas celle de la veille et ne sera pas celle du lendemain. Mais il y en a toujours une qui est celle de l'heure présente \ »

1. Xovicow, Conscietice et Volonté sociales, p. 109. — M. Anatole France, aussi admirable comme sociologue que comme artiste, s'exprime ainsi au sujet des élites : a Toute une ville, toute une nation, résident en quelques personnes (|ui pensent avec plus de force et de justesse que les autres... Ce qu'on appelle le génie d'une race ne parvient h sa conscience que dans d'imperceptibles minorités : ils sont rares en tout lieu les esprits assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir eux-mêmes la vérité voilée » (A. France, M. Bei-ffcrct à Paris).

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