CHAPITRE V
La loi de solidarité se rattache directement à la loi fondamentale de la conservation sociale. La solidarité agit d'une part en effet pour triompher des ennemis extérieurs, et d'autre part pour anéantir les éléments intérieurs dangereux ou réfractaires. Elle s'efforce de fortifier le lien social qui existe déjà. Elle réunit dans une communauté d'intérêts et de défense tous les individus qui font partie à un même moment d'un même groupe. La solidarité est pour ainsi dire une continuité sociale dans l'espace, comme la continuité sociale est une sorte de solidarité dans la durée entre les générations qui se succèdent pendant la vie d'un groupe.
La loi de solidarité s'applique à tous les domaines de l'activité humaine. Il y a une solidarité économique ; une solidarité politique (au sein d'un même parti) une solidarité religieuse, une solidarité professionnelle (esprit de corps), une solidarité de classe (esprit nobiliaire, esprit bourgeois, solidarité prolétarienne). La solidarité a été très étudiée de nos jours. De nombreux auteurs en ont étudié les effets (Izoulet, Bourgeois, etc.). Malheureusement les idées ont été plus d'une fois obscurcies ici par l'abus des métaphores biologiques et par la prétention d'assimiler une société à un organisme et les individus pensants à des cellules vivantes. Le point de vue exclusivement optimiste sous lequel on a envisagé la solidarité a aussi contribué à fausser les idées.
Nous l'avons dit plus haut. La solidarité est par elle-même indifférente et amorale. Elle peut être, suivant son but et ses effets, juste et bonne ou criminelle et malfaisante. Au point de vue dune exacte psychologie sociale, la solidarité n'est rien autre chose qu'un égoïsme à plusieurs, une intensification et une exacerbation des égoïsmes individuels. Les rancunes déclasse et de corps sont cent fois plus aveugles, plus tenaces et plus implacables que les rancunes individuelles. L'esprit de solidarité est essentiellement anti-individualiste, il se défie de toute individualité qui tranche un peu sur la teinte grise des moyennes. Un homme n'a pas besoin d'être supérieur pour être haï. On ne lui pardonnera pas d'être différent, original.
L'esprit de solidarité hait les apathiques et les délicats qui restent étrangers aux intérêts et aux petites intrigues du groupe. Il préfère les intrigants, les combatifs, ceux qui se mettent en vue. On comprend les persécutions que Trousseau essuya, étant donné sa tournure d'esprit qu'il a lui-même décrite. « Je me trouve naturellement soumis, dit-il, à ce grand précepte de morale, mais destructif de tout l'ordre social, de ne jamais me mettre en situation à pouvoir trouver mon avantage dans le mal d'autrui. Celui qui veut suivre ce précepte à la rigueur n'a point d'autre moyen pour cela que de se retirer tout à fait de la société, et celui qui en vit séparé suit par cela seul ce précepte sans avoir besoin d'y songer'. » C'est pour avoir pratiqué ce précepte que Rousseau fut haï. Et quand il s'en plaignit et protesta, la société ne s'embarrassa pas pour si peu. Elle cria au délire de la persécution !
Autant que les apathiques l'esprit de solidarité hait les esprits critiques. Car ils ne se plient pas aux obligatoires mots d'ordre.
L'Esprit de solidarité est essentiellement conser-