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CHAPITRE V

ANTAGONISME DES DEUX LOIS d'aSSIMILATION ET DE DIFFÉRENCIATION SOCIALE

Nous nous trouvons en présence de deux lois contraires :1a loi de différenciation sociale, d'après laquelle révolution sociale consiste dans une marche du grand au petit, du simple au complexe, de l'homogène à l'hétérogène, et la loi d'assimilation sociale progressive d'après laquelle cette évolution consiste dans un passage du petit au grand, de l'hétérogène à l'homogène. Cette dernière loi est un corollaire des lois de l'Imitation, de même que la différenciation progressive est un corollaire des lois de l'opposition. D'après la loi d'assimilation progressive (Tarde), l'humanité marcherait vers un monisme absolu, vers un conformisme comj^let, scientifique, technique, intellectuel, esthétique et morar. D'après la loi de différenciation progressive (Simmel), les formes sociales et les consciences individuelles iraient en se compliquant et se diversifiant de plus en plus.

Telles sont les deux lois antagonistes qui semblent se disputer l'influence dans l'évolution des sociétés. Dans quelle mesure agissent-elles ? Comment combinent-elles leurs effets ? Quelle est celle de ces deux

1. M. Tarde ne pose pas d'ailleurs ce monisme comme un idéal absolument désirable. Il en reconnaît les dangers. « Puisse, dit-il, pour les libres esprits, se prolonger cette inappréciable anarchie intellectuelle qu'Auguste Comte déplorait! » (Tarde, Les Lois de l'Imitation, p. 313).

lois qui l'emportera ? Ce sont là peut-être les plus difficiles questions que puisse se poser le sociologue.

Nous nous contentons de poser ici ce problème, en in diquant quelques données pour sa solution. Il faut ici, croyons-nous, établir une distinction nécessaire. Il est un domaine où l'assimilation des pensées se fait et se fera vraisemblablement de plus en plus complètement. C'est le domaine scientifique. — Cette universalité dans l'adhésion des intelligences aux vérités scientifiques tient d'ailleurs à des causes psychologiques et logiques plutôt qu'à des causes sociales. Car la vraie raison de l'assimilation croissante des intelligences dans ce domaine n'est autre que le caractère relativement objectif, impersonnel, des vérités scientifiques.

Il est encore un domaine où la loi d'assimilation l'emportera vraisemblablement. C'est le domaine de l'économique et de la technique. La raison en est que ces deux branches de l'activité humaine sont étroitement liées à la culture scientifique et que l'assimilation croissante des esjorits sur le terrain scientifique entraînera une assimilation analogue sur le domaine de l'économique et de la technique. Le costume même, comme faisant partie de l'économique, tendra peutêtre et tend déjà à devenir uniforme.

Mais il est un autre grand domaine qui restera livré, suivant nous, à la loi de la différenciation sociale et où s'épanouiront en toute liberté la diversité et l'originalité individuelles. C'est le domaine esthétique et moral. Ce domaine restera celui de l'initiative et de l'inspiration individuelles. De plus en plus l'esthétique de l'avenir, la religion et la morale de l'avenir seront anomiques. Chacun se fera de plus en plus à ses risques et périls son idéal de beauté et de vérité morale ; chacun courra pour son propre compte le xaÀô:; -/.(vo-jvoc de la pensée métaphysique et esthétique. La conduite de l'Individu sera dominée non par des dogmatismes

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moraux et sociaux plus ou moins étroits, mais par un idéal qu'il se sera fait lui-même.

Suivant nous, la différenciation et l'individualisme ne reculeront jamais sur le terrain esthétique et moral, devant les progrès de l'uniformité. Le monisme esthétique et moral, s'il était réalisable, serait la torpeur, la mort même de l'humanité. Comme le croyait le vieil Heraclite, la lutte seule et la diversité sont capables d'engendrer la Vie et la Beauté.

M. Tarde, tout partisan qu'il soit de la loi de l'assimilation progressive, aboutit pourtant à un individualisme final qu'il expose ainsi à la fin de son livre sur Les Lois de r Imitation: (( Il se peut que le flux de l'imitation ait ses rivages et que, par l'effet même de sondéploiement excessif, le besoin de sociabilité diminue ou plutôt s'altère et se transforme en une sorte de misanthropie générale, très compatible d'ailleurs avec unecirculation commerciale modérée et une certaine activité d'échanges industriels réduits au strict nécessaire, mais surtout très propres à renforcer en chacun de nous les traits distinctifs de notre individualité intérieure. Alors éclorala plus haute fleur de la vie sociale, la vie esthétique qui, exception si rare encore et si incomplète parmi nous, se généralisera en se consommant, et la vie sociale, avec son appareil compliqué de fonctions assujettissantes, de redites monotones, apparaîtra enfin ce qu'elle est, comme la vie organique dont elle est la suite et le complément : à savoir un long passage, obscur et tortueux, de la diversité élémentaire à la physionomie personnelle, un alambic mystérieux, aux spirales sans nombre, où celle-là se sublime en celle-ci, où lentement s'extrait, d'une infinité d'éléments plies, broyés, dépouillés de leurs caractères différentiels, ce principe essentiel si volatil, la singularité profonde et fugitive des personnes, leur manière d'être, de penser, de -sentir. qui n'est qu'une fois et qui n'est qu'un instant'. »

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