Tarde, Les Lois de ri/nitation, tin
130 COMMENT LES SOrlÉTÉS ÉVOLUENT
La science pourra assimiler les phénomènes dans ses formules de plus en plus larges. Elle n'assimilera pas les âmes au point de les identifier, au point de détruire ce je ne sais quoi d'individuel qui faisait dire à Schopenhauer : Omnc indiriclunn} incjfabilc. Non, pas plus que l'assimilation croissante des forces et des êtres de la nature opérée j^ar la mécanique et la physique ne suppriment dans l'univers l'infinie diversité et la toujours renaissante individualité des choses.
Il ne peut être question d'opposer ici, comme certains l'ont fait, la Morale et l'Esthétique à la Science. Nous croyons au contraire que le progrès moral et même esthétique peut être étroitement lié au progrès scientifique ' .
Mais la vérité esthétique et morale n'en reste pas moins différente, — plus subjective et plus complexe de la vérité scientifique. Elle ne se laisse pas emprisonner dans d'exactes formules mathématiques et laisse plus de champ à l'invention de chacun.
La science, par son progrès même, semble élargir le domaine dans lequel se meut la pensée esthétique et morale. En brisant les dogmatismes étroits et grossiers du passé, dogmatisme^s qui cachaient toujours une arrière-pensée politique et un égoïsme de groupe, la science a affranchi l'individu et la mis ou plutôt remis en présence de la nature. Elle a du même coup renou vêlé et diversifié à l'infini les points de vue esthétiques et moraux de l'humanité.
Pendant des siècles, l'humanité a (( pensé petitement », suivant l'expression de Nietzche. Elle pensait alors aussi étroitement au point de vue moral qu'au point de vue scientifique. Sa pensée s'est élargie simul tanément au point de vue scientifique et au point de vue moral.
1. Voir sur ce point Guyau, les Problèmes de l'EstJictique contemporaine (Paris, F. Alcan).
ANTAGONISME DES LOIS d'aSSIMILATION 131
Il serait inexact d'opposer ces deux termes : science et individualisme. Individualiste, la science Test d'abord par l'esprit de libre recherche, de non-conformisme intellectuel qui Tinspire. Descartes, en même temps qu'il est le fondateur delà science moderne, est le père de l'individualisme.
Individualiste, la science l'est aussi par ses résultats. Elle a brisé tous les dogmatismes métaphysiques, moraux et sociaux au nom desquels on prétendait imposer une norme uniforme aux esprits, auK cœurs et aux volontés. En exposant sa Morale sans obligation ni sanction, Guyau nous a montré ce que peut être la Morale issue de l'Esprit scientifique. On se rappelle que tous les équivalents de l'impératif catégorique qu'il propose dans ce livre sont empruntés aux idées scientifiques et en même temps qu'ils consacrent l'absolue autonomie, l'absolue anomie de l'individu. Il n'y a donc rien de contradictoire entre l'esprit scientifique et la marche progressive des idées d'émancipation individualiste. Nous pouvons admettre que dans l'avenir les deux lois d'assimilation et de différenciation agiront concurremment. L'Évolution sociale apportera de plus en plus d'uniformité entre les hommes en ce qui concerne les connaissances scientifiques, ainsi que le régime économique et la technique industrielle. Mais l'activité esthétique et morale restera le domaine de la différenciation et delà diversité. La complication et la diversité croissante des relations sociales, la richesse croissante de la vie esthétique et morale, la conscience de plus en plus délicate et de plus en plus complète que l'humanité prendra d'elle-même dans chaque individu, tout cela offre aux aspirations individualistes une carrière illimitée.
Ainsi l'individu ne s'absorbera jamais dans un monisme stérile, dans une triste et monotone uniformité. L'humanité échappera à ce faux idéal. Telle religion, telle civilisation pourra peut-être encore, comme cela
a eu lieu dans le passé, se cristalliser dans tel dogme métaphysique, scientifique ou moral. Mais l'humanité, dans son ensemble, ne veut pas de dogmes et les brise les uns après les autres. (( Q)uelle que soit la tendance de l'homme nouveau, dit M. Jaurès, à s'agrandir de toute la vie humaine et de toute la vie du monde, c'est l'individu qui restera toujours à lui-même sa règle. C'est par un acte libre qu'il se donnera aux autres hommes. Et il demandera toujours à l'univers comme aux autres hommes le respect de sa liberté intérieure ' . . . »
Il n'y a donc point d'incompatibilité entre la science et l'Individualisme, à condition que la science ne veuille pas s'ériger en papauté nouvelle, en (( pédantocratie », suivant une expression de Comte, à condition quelle n'oublie pas le caractère irrémédiablement relatif et symbolique de ses constructions, à condition qu'elle réserve toujours les droits de l'avenir, c'est-àdire ceux de l'individu, à condition quelle ne se croie jamais le droit de se fixer dans quelque formule étroite et dogmatique, telle que l'adaptation au milieu de Spencer ou la symbiose de M. Izoulet, à condition enfin qu'elle respecte, elle aussi, l'individu.
1. Jaurès, Socialisme et Liberté^ Reçue de Paris, V^ décembre 1898.