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Matteuzi, op. cit., p

autre direction, selon une loi ph\'siologique. elle ne peut plus que se cristalliser. » M. Matteuzzi cite l'exemple des Grecs et des Italiens de la Renaissance. Cette loi est un corollaire d'une loi physiologique qu'on peut formuler ainsi : Les variations acquises, mais non organisées, ne peuvent se transmettre. Et cette loi est elle-même un corollaire de la loi de Ribot que dans la dissolution de la mémoire le nouveau périt avant l'ancien, le complexe avant le simple. (( Quand l'activité mentale, avec la complexité toujours croissante faite de l'hérédité des caractères acquis, s'affirma, sans plus alterner avec des intervalles suffisants de repos, l'affaiblissement de cette énergie complexe des fonctions apparut, et par conséquent il y eut une moindre nutrition et une diminution de volume ; la reconstitution ne s'équilibra plus avec la déperdition; par suite, la disposition acquise des éléments nerveux devenait moins stable et les associations dynamiques entre ces éléments n'arrivaient plus à la fusion com plète. Par conséquent, il était naturel que ces variations moins stables et plus complexes devinssent plus rebelles à la reproduction que les variations antérieures ([ui avaient été répétées un nombre infini de fois par les ancêtres. Les associations instables et confuses ne pouvaient plus faire corps avec l'organisme et se transmettre aux descendants. Elles n'étaient plus que juxtaposées aux anciens souvenirs, bien autrement forts, qui tendaient toujours aies chasser'. »

Les causes économiques de la dissolution des sociétés sont nombreuses. Nous en avons plus haut indiqué une quand nous avons parlé du parasitisme social. On pourrait de plus citer ici les gaspillages de richesses et les erreurs économiques de tout genre qui ont souvent une répercussion sur l'évolution sociale entière. M.Novicow a analysé plusieurs de ces causes dans son livre :

1. Matteuzzi, Les Facteurs de VéKolution des peuples, p. 400.

Les Gaspillar/es des sociétés modernes. (( La cause de la décadence des nations, dit cet auteur, doit être cherchée dans le funeste cortège des erreurs humaines ; le parasitisme, l'intolérance, l'excUisivisme, le misonéisme. » Le même auteur cite encore ce qu'il appelle les démptations artificiplles engendrées par les erreurs économiques. Ainsi, suivant lui, l'erreur protectionniste engendre une désaptation artificielle de l'humanité à la planète.

Une cause d'ordre à la fois économique et politique est ce qu'on pourrait appeler la sélection sociale à rebours, par suite du renversement du fonctionnement normal des mécanismes de sélection. Les mécanismes sociaux de sélection sont les institutions destinées à sélectionner les individus et à mettre chacun à la place qu'il est le mieux à même de remplir. Ces institutions, d'après ^L Ammon, sont de deux sortes : les unes ont pour but d'arrêter au passage les non-valeurs; les autres de pousser plus haut les individus bien doués. Lorsque ces mécanismes se trouvent faussés, sous Tac tion de certaines causes politiques ou sociales, c'est-àdire quand au lieu de favoriser les plus capables, les plus intelligents, les plus actifs, ils favorisent les mieux apparentés, les plus dociles, les plus habiles à se pousser dans le monde par l'intrigue, en un mot ceux qui sont doués de ce que Carlyle appelle (( l'intelligence vulpine », il en résulte la formation d'une oligarchie ambitieuse et présomptueuse, fondée sur le népotisme et le favoritisme, bientôt justement méprisée et qui contribue pour sa part à pré('ij)iter la décadence de la société.

Passons aux causes psychologiques de la dissolution des sociétés.

D'après ^L Tarde, l'élément essentiel de la formation et de la permanence des sociétés étant le fonctionnement des lois de l'Imitation, il est naturel que si par suite de quelque influence externe ou interne les lois

de limitation cessent de s'appliquer, les ressorts sociaux, se détendent, la société se dissout et meurt. Ajoutons que le facteur corrélatif de l'Imitation, le facteur Invention joue également ici un rôle important. Lorsque dans une nation ou une race la faculté inventive diminue au delà de certaines limites, lorsque l'originalité individuelle disparait devant les progrès de l'Esprit grégaire, lorsque le sentiment de l'individualité se perd et qu'il s'y substitue je ne sais quelle veule et niaise sociabilité qui fait que chacun compte sur les autres et non sur soi, la conscience socialeressent les effets de cette torpeur des consciences individuelles : la société sans ressort est prête à se dissoudreà la première secousse un peu forte.

Il faut dire un mot ici de l'antinomie souvent établie entre l'Intelligence et le caractère. Certains sociologues ou moralistes prônent en termes dithyrambiques ce qu'ils appellent le caractère et affectent de dédaigner l'intelligence. Le développement très grand de cette dernière serait même pour eux une cause de décadence. On en arrive à parler très dédaigneusement du talent comme d'un facteur insignifiant, au point de vue social. Il est vrai que plus d'un sociologue ou éducateur de cette école plaide probablement pro domo i>ua, en dépréciant le talent. On peut toujours dire et faire croire qu'on a du caractère ; malheureusement, il n'est pas aussi facile de faire illusion en ce qui concerne le talent et les dons de l'intelligence. — Quoi qu'il en soit, cette doctrine infeste notre pédagogie tout entière.

A notre avis, elle est fausse. Ce qu'on prône sous le nom de caractère, ce sont les qualités qui font Y arriviste ; un mélange de brutalité et de souplesse, d'obsti nation et d'habileté. Comme cette forme de mentalité astucieuse et brutale est fort répandue, on la décoredu nom de caractère, et on la représente comme un élément de force dans une nation ou une race. — Cette-

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mentalité est plutôt caractéristi(iue, à notre avis, d'une société en décadence.

Il est encore d'autres causes psychologiques de dissolution sociale dont nous dirons un mot.

En examinant les lois de la conservation des sociétés nous avons vu qu'une société, pour se maintenir, avait besoin de croire en eileniême, de s'appuyer sur un dogmatisme moral et social, au besoin même sur des mensonges utiles.

Par suite, lorsqu'une société cesse de croire en ellemême, soit que les dogmatismes sur lesquels elle s'appuyait s'effondrent, soit qu'on ait abusé des mensonges conservateurs, la désagrégation de la conscience sociale est proche. Cette désagrégation résulte en grande partie des contradictions sociales, contradictions entre la théorie et la pratique sociales, entre les dogmes professés de bouche et les actes réels, ou encore contradictions entre les différentes influences sociales en conflit. — Ces contradictions externes se répercutent dans la cons("ience individuelle sous forme de contradictions intimes qui déterminent dans l'individu un <lésarroi psychologique parallèle au désarroi social.

M. Max Xordau a très bien analysé ces causes de désagrégation sociale dans son livre : Les Mensonges conventionnels de notre cirilisatioji. (( Notre vie entière repose sur des hypothèses empruntées à un autre temps et qui, sur aucun point, ne répondent à nos idées actuelles. La forme et le fond de notre vie poli-^ tique sont en flagrante contradiction. Le problème dont la civilisation officielle semble chercher la solution, c'est de faire entrer un cube dans un globe de même contenance. Chaque mot que nous disons, chaque acte que nous accomplissons est un mensonge à l'égard de ce que, dans le fond de notre âme, nous reconnaissons comme la vérité. Nous nous parodions pour ainsi dire nous-mêmes et nous jouons une éternelle comédie... nous feignons un respect extérieur pour des personnes

et des institutions qu'au fond nous trouvons des plus absurdes, et nous demeurons lâchement attachés à des convictions qu'en notre âme et conscience nous savons manquer de tout fondement. . . Cet éternel conflit entre les conventions sociales et nos convictions a un contre-coup fatal'. »

Disons un mot enfin des causes sociales de la désagrégation des sociétés.

L'une d'elles est mise en lumière par Simmel, quand il remarque que souvent un organe de la société tend -à prendre une importance exagérée dans l'organisme dont il est un élément et s'érige en fin, alors qu'il n'est qu'un moyen. Telle est la bureaucratie, dans nos sociétés démocratiques qui n'ont rien à envier à cet égard aux sociétés monarchiques. Il est clair que cette hypertrophie de certains organes dans le corps social y détermine uu malaise très propre à précipiter la décadence.

M. Matteuzzi signale une cause sociale importante de décadence des sociétés. C'est l'action des peuples vainqueurs sur les peuples vaincus, a Un peuple qui s'est développé selon l'influence de son milieu et de l'hérédité des caractères acquis, arrive nécessairement à se constituer une individualité propre. Mais il peut être grandement troublé dans son évolution par l'intervention d'un autre peuple organisé militairement, plus fort, même s'il est moins civilisé ; dans tous les cas, ces deux peuples qui se rencontrent ainsi, ayant évolué dans des milieux différents, possèdent des caractères héréditaires différents. Le vainqueur en imposant ses idées et ses mœurs au vaincu, le force à sortir de la ligne de son évolution naturelle et porte le trouble dans toute son organisation physique et intellectuelle'. »

1. Max NordaUjLes Mensonr/es coricentio/iiiels,do notre ririlisation p. 29 (Paris. F. Alcan).

2. Matteuzzi, Les Facteurs de VÉcolutlo rides Peuples, p. 401.

La supériorité industrielle d'un peuple peut avoir à cet égard les mêmes effets que sa supériorité guerrière. Cest ainsi que de nos jours les j^euples du Nord, sans tenter la conquête d"un territoire, condamnent les peuples du Midi à la décadence, en les obligeant à soutenir avec eux la concurrence industrielle. Les habitants du Midi ont ainsi à s'adapter à un état social qui n'est pas conforme à leur hérédité.

Nous avons passé en revue les principales causes de la décadence des sociétés '.

1. Remarquons que le déclin d'une société n'exclut nullement l'apparition dans cette société de belles et puissantes individualités. Le parti i)ris d'établir un parallélisme constant entre la conscience sociale et la conscience individuelle et de taire dépendre la seconde de la première a donné lieu à ce suranné thème de rhétorique qui consiste à dire que c'est seulement dans les sociétés tlorissantes et, comme on dit, dans les «grands siècles que peuvent api)araître les grands penseurs et les frrands artistes. Il convient de taire justice de cette sottise consacrée. « L'intelligence est personnelle, dit M. Rémy de Gourmont, et on ne ])eut établir aucun rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un homme. » Bien l)lus, ajoiitoroiis-nous, les conditions les plus mauvaises pour \ivre sont parfois les meilleures pour penser et pour écrire.

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