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I. La loi de limitation

A. Comte a consacré le VIP et dernier chapitre du Tome II, de son Système de politique positive à la Théorie positive des limites générales de variation propres à l'ordre humain. Il fait de cette étude le dernier chapitre de la statique comme transition à la Dynamique. Pour nous, la loi de limitation est la loi la plus générale de la structure d'ensemble des sociétés. Xous nous sommes étendu un peu plus sur elle que sur les autres, i)arce qu'elle a été la moins observée et étudiée ; nous l'avons exposée en détail dans notre Structure générale des Sociétés, en inème temps que ses applications aux frontières politiques et aux frontières sociales en général. Nous avons basé sur elle toute notre théorie des classes.

Tous les phénomènes, toutes les propriétés ou forces, mathématiques, mécanii^^ues, phj^siques, chimiques, biologiques, psychiques sont limités dans leurs variations. Il en est de môme des formes, des agrégats concrets où ces phénomènes et CCS propriétés se manifestent. L'astronomie terrestre, la géographie, la climatologie, la géologie, la minéralogie, la botanique, la zoologie, nous montrent partout des formes distribuées suivant un certain ordre et dans des limites déterminées. Cet oidre et ces limites sont relativement fixes au point de vue cliraatérique, géographique, géologitiue ; ils deviennent moins inflexibles en ce qui concerne les frontières et la distribution des espèces végétales, moins encore pour les espèces animales surtout les plus élevées. Les limites de distribution de l'espèce humaine senties moins fixes, d'autant plus que l'humanité constitue une espèce unique dont les variétés sont le résultat de variations produites par adaptation, !^ élection et hérédité. Si l'homme est répandu sur presque toute la superficie du globe terrestre dans une plus grande mesure que toute autre espèce animale, il le doit à sa puissance

d'adaptation manifestée par la différenciation progressive de son espèce en races, sous-races et variétés de plus en plus spéciales, différenciation, sociologiquement complétée par celle en castes, classes et professions dont la multiplication croissante tend à maintenir et à fortifier l'unité originaire et simple de l'espèce, en atténuant ses différences et ses limites dans la mesure môme où celles-ci se multiplient.

Toutes les forces et toutes les formes de la nature tant inorganique, qu'organique et psychique étant limitées et toutes ces formes et forces entrant dans la composition des forces et des formes sociales, toutes, en se combinant sous le nom de territoire et de population, donnent naissance aux forces et aux formes sociales ; on s'explique dès lors que les agrégats sociaux, les sociétés, sont également limités dans toute leur conformation et leur activité.

Ceci cependant ne serait qu'une simple déduction et une lij'potlièse, et demande à être confirmé par une A'érification directe.

Cette vérification, dans le Tome II, de Structure générale des Sociétés, a été faite par l'étude la plus approfondie possible de l'évolution des frontières et des limites sociales dans les diverses civilisations et dans la pratique ; l'évolution des croyances et des théories relatives au môme problème, a confirme notre point de vue. L'histoire des limites et des frontières sociales et politiques, est l'histoire de l'équilibration constante mais mobile des forces sociales entre elles. Les limites des sociétés ne sont ni géographiques, ni ethniques ; en ce sens les sociétés n'ont pas de limites naturelles ; toutes leurs limitations tant internes qu'externes sont toujours des limites exclusivement sociales. La géographie et réthnologie entrent certes dans la composition des forces qui fixent à chaque moment les frontières, mais c'est la combinaison de toutes les forces anorganiqnes, organiques et psj'chiqucs de la nature qui produit le phénomène social dit limite ou frontière de la môme manière qu'elle donne naissance à tous les autres phénomènes sociaux.

Toutes les forces et formes sociales sont limitées ; par conséquent toute société est délimitée. La loi de limitation est la condition primaire de tonte structure sociale.

La loi de limitation de toutes les forces et de toutes les

formes de la nature, y compris les forces sociales, est à la fois subjective et objective ; elle repose à la fois sur les limites mômes de notre connaissance et sur le monde phénoménal tel que celui-ci nous apparaît ; elle exprime en mémo temps la relativité de toutes choses et celle de toutes les sciences. La science sociale surtout est une science de relations ; les phénomènes dont elle s'occupe sont les plus enchevêtrés de tous les phénomènes, les plus conditionnés, les plus limités les uns par les autres, à un degré bien plus compliqué que les phénomènes biologiques et psychiques. Leur limitation réciproque est en raison directe de leur organisation, mais, dans tous les cas, môme la société la plus simple est une organisation plus complexe que n'importe quel organisme individuel, par conséquent ses formes et ses fonctions comportent un nombre bien plus considérable de divisions et de subdivisions, en un mot de limites. Qui dit limites dit relations ; là où il n'y a pas de limites, il n'y a plus de relations, il n'existe plus que l'absolu.

La loi de limitation naturelle de toutes les forces sociales et dès lors de leurs formes et des variations possibles de ces dernières explique bien mieux que la loi de l'imitation pourquoi et comment l'évolution des sociétés humaines a été généralement la môme partout ; elle l'a été précisément parce que les variations des éléments constitutifs de toute société, le territoire et la population, sont non pas infinies mais limitées. La structure et la vie sociales son soumises à des conditions constantes et nécessaires, lesquelles, snuf certaines variations relativement accessoires, sont partout identiques et font que toutes les structures sociales, manifestent une unité de plan non pas préalable à ces conditions mais résultant des limites de variation de celles-ci.

Le procédé naturel de la fusion de l'espèce humaine en un type de plus en plus susceptible d'unification, malgré son extension croissante, a consisté précisément dans la multiplication des différences dans l'espèce ; le nombre des formes intermédiaires entre les formes extrêmes a augmenté tandis que l'importance relative des typels extrêmes tendit à diminuer. C'est la différenciation croissante des formes et par conséquent des limites sociales qui doit être considérée comme le mécanisme naturel de la fusion des sociétés progressives de

leur extension et de leur unification. Tout progrès dans la différenciation entraîne à moins de dissolution, un progrès de la solidarité.

Tout groupe social est délimité vis-à-vis du dehors et puis aussi au-dedans. Sa fonction extérieure n'est pas seulement séparative; en mô:i.e temps que limite, elle est l'organe par où les sociétés distinctes sont en contact et se pénètrent ; la frontière est un organe de relation intersociale, d'équilibration extérieure.

Cette équilibration extérieure représentée par les frontières est toujours en rapport avec l'organisation de chaque société à l'intérieur ; les frontières sont sociales et soumises aux lois du transformisme général des sociétés.

Une société mondiale serait elle-même limitée extérieurement, mais elle nécessiterait encore bien plus de limitations intérieures que nos sociétés actuelles, une organisation économique, génétique, esthétique, psycho-collective, morale, juridique et politique bien supérieure et plus compliquée.

Le mécanisme de l'évolution des classes est le même que celui des frontières ; à tous les stades, le nivellement des frontières extérieures s'est produit parallèlement au nivellement des conditions sociales intérieures. Ce nivellement s'est toujours opéré, dans les civilisations progressives, par la multiplication numérique des divisions sociales, multiplication qui entraîne nécessairement la réduction des différences sociales excessives et leur nivellement, comme nous le montre l'histoire des Castes, des Ordres, des Classes dans les divers pays. Et maintenant, sous le régime de la suppression légale des castes et des ordres, à leur tour les classes se morcellent en un nombre extraordinairement croissant de divisions et de subdivisions professionnelles qui sous peine do désagrégation sociale devront nécessairement se syndiquer et so solidariser et par cela même se niveler. Au contraire, dans les sociétés décadentes, partout et toujours l'évolution régressive a tendu à la division de la Société en deux grandes classes seulement, celle des riches et celle des pauvres. Alors le problème social est résolu, mais par une banqueroute de la civilisation, et les riches eux-mêmes deviennent pauvres.

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