‹ Précis de sociologieChapitre 29 sur 49 · LA STRUCTURE D'ENSEMBLE DES SOCIÉTÉS · texte numérisé non relu

LA STRUCTURE D'ENSEMBLE DES SOCIÉTÉS

CHAPITLE I.

Les agrégats sociaux.

Antérieurement ù son analyse, le snperorganisme social nous apparaissait comme un tout complexe et mj^stérieux ; nous en connaissons maintenant les éléments, les organes, les systèmes et leurs fonctions. Un agrégat social peut être défini : la masse produite par la réunion de substances diverses, territoire et population, unies ensemble au cours do leur développement.

Tout agrégat social, cxuelquo simple qu'il soit, est donc par lui-même une combinaison d'éléments anorganiques, organiques (^t psychiques impliquant dès lors une différenciation et une coordination supérieures à celles des organismes même les plus élevés. L'agrégat social doit donc être considéré comme un superorganisme.

Cet agrégat superorganique peut être petit, c'est-à-dire réduit à un groupe très restreint de population sur un étroit tel'ritoire ; il pourra embrasser l'ensemble de l'humanité et de la planète, ses conditions seront dans tous les cas les mêmes; seulement, dans le premier cas l'agrégat social sera limité par d'autres agr('gats sociaux ou il sera isolé au milieu de territoires non encore socialisés; dans le second il sera entièrement combiné avec le milieu terrestre.

Partout où territoire et population se trouvent combinés, le phénomène société apparaît. Voilà la loi statique, la loi la plus générale de la structure socii-le, celle do sa formation et de tout son développement.

Le point de vue de l'école mésologique, celui de l'école anthropologique, celui de l'école psychologique, sont également vrais mais à condition de se fondre dans une interprétation plus vaste; en sociologie, l'homme et son milieu ne font qu'un bien entendu dans toute société particulière ou dans une société universelle, car nous venons de dira qu'une société particulière peut se constituer dans un milieu plus vaste que celui où s'étend son activité et que dans ce cas il existe un milieu territorial relativement extérieur à elle. La première loi générale de toute structure sociale est donc que cette structure est superorganique, c'est-à-dire une combinaison supérieure de toutes les forces de la nature.

Une deuxième loi constante et nécessaire est que l'apparition du phénomène dit Société implique la production spontanée de la série entière des phénomènes ou propriétés de la matière sociale : propriétés économiques, génésiques, esthétiques, psycho-collectives, éthiques, juridiques et politiques. Cette loi n'est pas en contradiction avec celle de la filiation naturelle des phénomènes sociaux exposée dans la partie analytique ci-dessus du Livre I*^"". Seulement la coexistence de toutes les propriétés sociales est, dans les sociétés rudimentaires, encore confuses et indivises, faiblement ou nullement différenciée au point de vue organique. La plupart des propriétés sociales y sont encore impliquées dans la structure et dans la vie économique et génésique.

Tout fragment de matière sociale est donc un agrégat social complet, tant que cet agrégat n'est pas réduit à une seule unité humaine ou à une portion de territoire sans unités humaines.

Pour compléter la notion de structure sociale, et de superorganisme social, il faut ajouter à celle d'agrégat la notion indispensable d'un certain arrangement des parties constitutives de l'agrégat. Cet arrangement doit toujours être tel que l'agrégat puisse se tenir en équilibre à l'état de repos, lequel n'est qu'une abstraction de l'état de mouvement, mais également à l'état de mouvement proprement dit. La structure sociale représente la statique des sociétés, comme la vie sociale en représejite la dynamique. L'expression structure et vie sont plus convenables que celles emx3runtées à la mécanique, vu que les sociétés sont des superorganismes.

— 2iâ —

Toute substance peut être dite organique dès qu'elle est constituée par des principes immédiats plus ou moins nombreux appartenant aux trois groupes ou classes de phénomènes distincts mais unis par combinaison spéciale et dissolution réciproque. Toute force ou matière est dans ce cas organique; c'est le caractère le plus simple, le plus élémentaire de tout organisme. Il faut ajouter que chaque élément anatomique possède en outre cet autre caractère propre, c'est d'avoir une structure, c'est-à-dire un arrangement particulier approprié à un service général. La structure implique donc un arrangement corrélatif, avec continuité médiate ou immédiate des éléments, des organes, des appareils et des systèmes constitutifs de la structure générale.

Il en est de même, mais à un plus haut degré, en sociologie où l'agrégat est superorganisé. Celui-ci est composé de facteurs anorganiques, organiques et psychiques dont les combinaisons manifestent les sept classes de propriétés sociales. L'agrégat ainsi constitué a de même une structure, c'est-àdire un arrangement approprié à un service général. De là aussi une disposition corrélative et une continuité médiate ou immédiate de tous les éléments, institutions, appareils et systèmes d'institutions dans une structure sociale d'ensemble. Le superorganisme social, nous l'avons vu, se distingue des organismes en général non seulement quantitativement, mais qualitativement ; le contractualisme qui constitue sa propriété originale résulte précisément du caractère plus vaste et plus complexe de la structure sociale et légitime son appellation de superorganisme en même temps que la constitution de la sociologie en science relativement distincte.

Il n'y a donc pas de société amorphe, d'autant plus que toute société est nécessairement limitée. Toute société est une organisation limitée. Toute société existe et se maintient en équilibre grâce à sa structure interne en rapport avec les milieux externes.

Il y a donc toujours une double équilibration sociale, l'une interne, l'autre externe, également^ en corrélation et continues. Ce double équilibre, comme celui de tous les êtres vivants, est constant, bien que mobile et variable dans les limites déterminées par la structure sociale d'un côté et par les milieux externes, sociaux ou non, de l'autre.

La structure sociale n'est donc pas, comme le soutient H. Spencer, déterminée exclusivement par la nature de ses unités humaines composantes ; la société, comme telle, est toujours en partie différente de chacun de ses facteurs et le facteur humain n'est pas du reste l'unique. En sociologie, plus encore qu'en biologie, les unités constitutives de la structure sont hétérogènes, et les produits de leurs combinaisons le sont également relativement aux composants; ceux-ci ne sont pas seulement additionnés, mais combinés.

Tout agrégat social, comme masse, peut augmenter ou diminuer a) par l'accroissement ou la diminution de ses facteurs physiques; b) par l'accroissement ou la diminution de ses unités humainçs; c) par l'augmentation ou la diminution de ces deux facteurs réunis. Aucune de ces conditions n'est à elle seule un signe de progrès ou de regrès de l'agrégat social. Toutefois un agrégat social considérable au double point de vue peut être considéré comme une situation favorable virtuellement, parce qu'une masse plus considérable est susceptible de variations plus nombreuses et dès lors, par sélection, d'adaptations plus avantageuses. Cependant il n'y a véritablement progrès que quand les différenciations ainsi produites sont coordonnées et intégrées dans l'ensemble de l'agrégat social modifié.

Des observations qui précèdent sur les conditions les plus géaérales de la structure des sociétés, il suit que l'étude de la structure d'ensemble des sociétés a pour objet la connaissance des lois des sociétés considérées, par abstraction, à l'état de repos dans tous les temps et en tous lieux. Il en résulte aussi que la structure ou statique générale des sociétés est essentiellement relative; elle l'est par le fait seul que tout équilibre social est double, à la fois interne et externe et que l'un et l'autre résultent d'un ensemble de relations de forces toujours en mouvement et toujours équilibrées.

A. Comte, donna le nom de statique sociale à l'ensemble des conditions communes à toutes les sociétés humaines et des lois d'harmonie correspondantes ; tout en subordonnant la dynamique à la statique, il ajoutait cependant que la dynamique est plus intéressante en tant que montrant les progrès graduels de l'humanité. En fait, la partie dynamique de sa sociologie est plus importante que sa statique. Chez

Spencer, toute la Sociologie devient en réalité dynamique, évolutionniste ; c'est la vie sociale qui explique la structure sociale. A vrai dire, statique et dynamique, structure et vie, sont inséparables ; elles sont les deux faces du phénomène social lequel, comme nous l'avons dit se ramène, en dernière analyse, aux lois du mouvement dont la statique et la dj'namiquc ne sont que des modalités particulières. D'après Comte, au contraire, la statique est et sera de plus en plus prépondérante ; elle représente la maturité du tjqjo humain dont le passé n'est que la préparation graduelle ; la dynamique a pour objet les lois de succession préparatoires à la constitution du type humanitaire futur. Il est à remarquer que, dans son cours de Philosophie positive, Comte n'admet pas la vaiiabilité des espèces ; de même il proclame l'invariabilité de l'organisme humain dont le développement social ne peut Jamais altérer la nature ni intervertir la mutuelle pondération primitive des parties. Au contraire, la caractéristique de la sociologie est, d'après lui, l'influence graduelle et continue des générations humaines les unes sur les autres. Il ajoute même qu'ici la déduction biologique devient insuffisante et qu'il faut recourir à l'observation directe. En ce qui concerne l'influence inorganique, elle ne peut altérer la constance de lois sociales et, d'après lui, elle n'agit que sur la vitesse de l'évolution. On comprend dès lors qu'une notable partie des sociologues postérieurs ait accentué encoie la thèse dualistique de Comte, en ne faisant plus intervenir dans le phénomène social que les unités humaines ou même, plus étroitement encore, leurs cerveiuix

Comte concluait qu'en sociologie, il n'y a donc pas de t^^pe politique immuable sur le modèle du type biologique. Il rejetait les théories de Lamarck et de Geoffroy St-Hilaire qui allaient bientôt triompher avec Wallace et Darwin. Comte admettait donc en principe le transformisme en sociologie ainsi que la loi de continuité ; il l'ejetait au contraire l'un et l'autre en biologie. Tout en déclarant que le type politique n'est pas immuable, en fait sa conception de l'ordre social restait immuablement hiérarchique et très rigide, de même que sa conception de l'Etat.

L'Etat, au sens abstrait, peut se définir l'équilibre, status, d'une société quelconque à n'importe quel stade ou moment

de son évolution, pour autant que cet équilibre résulte de l'enseniblc dôs institutions sociales rectrices présentant en caractère d'ordre public et d'intérêt général. En réalité toutes les institutions d'une société présentent ce caractère ; tout notre droit privé est également droit public, par exemple le régime de la propriété, de la famille, des successions, etc. La distinction du public et du privé n'est possible qu'historiquement : elle est toujours relative ; le droit privé se transforme continuellement en droit public et vice-versa. Au point de vue abstrait l'Etat, est en somme la société ellemême, mais la société organisée. Ce que nous entendons encore aujourd'hui par l'Etat, c'est le gouvernement, c'est-àdire l'ensemble des institutions politiques qui sont affectées à la direction de la société. Cette notion de TEtat n'est qu'historique ; elle se transforme avec le développement des fonctions de l'Etat et elle est destinée à se transformer de plus en plus au fur et à mesure que toutes les fonctions de la société, même celles qui revêtent des formes privées et individualistes, seront considérées comme sociales.

L'Etat moderne se confond actuellement avec l'ensemble des institutions gouvernementales. Les origines de cette confusion sont à la fois militaires, religieuses et métaphysiques en correspondance elles-mênies avec l'ordre essentiellement hiérarchique des sociétés anciennes. Cette confusion erronée bien que naturelle a eu sa répercussion sur l'appréciation historique des structures sociales successives. L'ordre hiérarchique de l'Etat a été lui-môme conçu comme immuable, comme caractéristique de l'ordre social.

L'Etat n'est que la société organisée ; l'état de toute société, comme celui de tout être vivant, est un équilibre à la fois constant et variable, un équilibre mobile et vivant. C'est la société qui toujours, en réalité, se dirige elle-même, quel que soit son organisation et conformément à son organisation. L'Etat est toujours l'organisation do l'Etat social. Toute autre définition n'est qu'historique et transitoire.

Au point de vue de l'étude et de la méthode, rappelons que la connaissance de la structure générale et abstraite des sociétés est subordonnée à la connaissance de leur structure concrète, cette dernière à la connaissance de leurs institutions ]îarticulières dont l'étude elle-même doit reposer sur tous les éléments quantitatifs de la statistique.

Page 1