IV. La loi de corrélation
Elle est de la plus haute importance mais plus compliquée encore que les précédentes. Comme ces dernières, elle a été
tout d'abord observée en biologie. C'est le principe dont Cuvicr faisait la base de l'anatomie comparée. Chez lui, cette conception était encore en rapport avec ses théories d'après lesquelles, contrairement à Geoffroy St-Hilaire lequel prétendait qu'il y avait dans la nature un type unique d'après lequel sont modelés tous les animaux, il distinguait quatre types irréductibles et sans transition entre eux : les vertébrés, les articulés, les mollusques et les zoophytcs. Il restait cette observation féconde que, d'après lui, les parties d'un même être devront toutes avoir une convenance mutuelle ; il est tels traits de conformation qui en excluent d'autres ; il en est au contraire qui les nécessitent. Quand on connaît tels ou tels traits dans un être, on peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là ou ceux qui sont incompatibles avec eux. Les propriétés qui exercent sur l'ensemble de l'organisme l'influence la plus marquée sont les caractères dominateurs ; les autres sont les caractères subordonnés. De là découlait le principe appelé par Cuvier la corrélation des formes. Cuvier montra que, dans les êtres organisés, chaque fonction a besoin du concours de toutes les autres ; la respiration est en rapport avec la circulation du sang, celle-ci avec l'action du cœur qui l'est avec l'action nerveuse ; cela nécessite une harmonie des organes correspondants ; c'est la loi de corrélation organique. Cette loi s'applique aux transformations : tout changement dans le mode d'activité d'un organe entraîne par sa répétition un changement dans la structure de cet organe et la transformation de ce dernier se représente dans les autres i^ar suite de la connexion de toutes les parties de l'organisme.
Il faut du reste distinguer la corrélation de structure de la corrélation de croissance ou d'évolution ; l'une est statique, l'autre dynamique. Il arrive parfois aussi que, surtout dans les structures complexes, les parties de l'organisme sont dans des rapports mutuels de connexion ou de corrélation très faibles. Ainsi, chez les animaux supérieurs, certaines parties ne sont pas parfois en corrélation intime ; l'une peut être tout à fait supprimée ou devenir monstrueuse sans qu'aucune autre partie du corps soit affectée. Il s'agit alors d'organes exceptionnels non indispensables ou devenus inutiles ou de cas pathologiques ; cela n'infirme pas la loi. Dans tous les
cas, ce n'est qu'exceptionnellement que les organismes ne différeront entre eux que par un seul caractère.
Et. Geoffroy Saint-Hilaire érigea en principe une observation de Buffon : l'unité de plan de composition de tous les êtres vivants ; il conçut ce plan comme essentiellement le même à l'origine et iîxpliqua les différences ultérieui'cs par les différences de développement de certains organes. L'accroissement de certains entraînait nécessairement, par une loi générale de compensation ou do balancement, l'atrophie de certains autres. Ainsi les mêmes parties constitutives se retrouvent cliez tous les animaux et c'est à leurs connexions réciproques qu'on peut reconnaître ces parties quelque altérées qu'elles puissent être. Dnrwin admet qu'une modification légère de structure chez les êtres organisés peut amener de nouvelles fonctions ; il en cite de nombreux exemples. M. A. Forel, dans ses Etudes sur les fourmis de la Suisse, comparant le volume du cerveau chez les trois sexes de fourmis, suppose que l'accroissement des facultés mentales a pu amener la stérilité des ouvrières.
A. Comte et H. Spencer ont eu le mérite d'étendre la loi de corrélation à la sociologie. La science politique, dit Comte, suppose et impose de ne jamais considérer aucun élément social comme absolu et comme indépendant mais comme relatif à tous les autres ; c'est ce qui constitue, d'après lui, le consensus social (la convenance de Cuvier) évident en dynamique et en statique ; le consensus, ajoute-t-il, s'affaiblit quand les rapports sont moins étroits comme entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale. On admet déjà que certaines institutions politiques s'excluent, de même on admet que l'état politique est en rapport avec l'état civil, c'cst-à dire que les forces sociales prépondérantes tendent aussi à devenir dirigeantes.
Depuis et même avant Aristole, on a reconnu que les lois sont subordonnées aux mœurs. Cependant, pendant vingt siècles on a continué à considérer le système des institutions comme indépendant de l'état général do la civilisation. Cette loi de corrélation est néanmoins constante malgré toutes les perturbations les plus graves ; elle ne pourrait cesser qu'avec l'entière dissolution de Vovganisme social. Le consensus de tous les phénomènes naturels, ou leur solidarité,
devient d'autant plus fort qu'il s'applique graduellement à des phénomènes plus complexes et moins généraux, spécialement aux structures organiques ; le consensus animal est plus complet que le végétal, l'iiumain plus que l'animal ; cbez riiomme, l'appareil nerveux devient le siège principal de la solidarité biologique, à plus forte raison l'organisme social est caractérisé par une corrélation plus étroite do toutes ses parties (T. IV. Cours de Philosophie positive). Comte considère que la loi do corrélation deviendra de plus en plus le guide de l'étude des faits sociaux. Malheureusement il conclut de cette loi à l'indivisibilité de la science sociale « au moins actuellement », ce qui était soutenable de son temps, et en même temps à la nécessité de modifier la méthode positive en biologie et en sociologie, c'est-à-dire à la nécessité d'aller du composé au simple, de l'ensemble aux éléments, tandis que dans les sciences inorganiques, la solidarité étant très faible on va des éléments à l'ensemble. Il confondait ici les nécessités historiques de l'empirisme avec les lois de la méthode scientifique. Les sciences inorganiques elles mêmes n'ont-elles pas passé par le stade préparatoire de l'empirisme ?
H. Spencer établit par de nombreux exemples empruntés à toutes les croyances et institutions, la loi de corrélation en sociologie. Il admet que « les principes généraux qui prési dent au développement et à la structure des corps organisés s'appliquent également aux sociétés. Le caractère premier des sociétés comme des êtres vivants, c'est que les unes et les autres sont formés de parties unies par une dépendance mutuelle». Comment' s'établit cette corrélation d'ensemble ? En biologie, par le cerveau et les centres nerveux inférieurs, en sociologie, par les centres directeurs spéciaux et par le centre supérieur ou politique. Spencer cependant n'admet pas avec Cuvier que « chaque partie prise à part indique le reste » il trouve la loi trop absolue : « de ce qu'il n'y a pas deux individus exactement semblables ni pour la structure ni pour leur état, il suit que jamais les changements produits par une force perturbatrice ne seront semblables et qu'ils pourront différer du tout au tout ». Sauf pour ces derniers mots qui sont excessifs vu que toutes les variations sont limitées aussi bien en biologie qu'en sociologie, on peut
admettre les réserves de Spencer et les étendre à l'interprétation de la loi de corrélation en sociologie.
Dans mes divers ouvrages et spécialement dans mes études historiques consacrées à l'Egypte, au Pérou et au Mexique, à l'Inde, à la Chine, etc. j'ai surtout insisté sur la corrélation des stades économiques avec les formes génésiques, psychocollectives, morales, juridiques et politiques ; cette loi de corrélation est aussi la base de la conception marxiste de l'ordre social. On peut dire que toute la science sociale a progressé en dégageant de plus en plus instinctivement puis méthodiquement le point de vue corrélatif des phénomènes sociaux. Par l'adoration des forces extérieures physiques, l'homme a commencé à reconnaître ce qui était d'abord indispensable et ce que la sociologie a confirmé scientifiquement, l'influence du monde extérieur sur la société, la corrélation primitive du milieu naturel et de la collectivité humaine. Par le culte universel des ancêtres, l'homme a reconnu que le présent est intimement lié au passé et, comme ce culte se transmet aux enfants, il a reconnu qu'il y a corrélation non seulement du présent avec le passé mais de l'un et de l'autre avec l'avenir. La science ne fera qu'épurer la conception de cette grande loi sociale, sous le titre plus spécial, de loi de continuité. Par la formation de sociétés supérieures, de castes, de classes, de jjrofessions supérieures, l'humanité a conçu un ordre social sous forme hiérarchique, donc une corrélation de toutes les parties sociales ; cet ordre de corrélation d'abord conçu et réalisé hiérarchiquement tend de plus en plus à se rapprocher de ce qu'il est réellement au point de vue de la structure d'ensemble, structure essentiellement relative dont chaque partie est à la fois fonction et organe au service de toutes les autres. Ainsi s'est fait, d'abord spontanément au prix de mille douleurs, le lent et fécond travail de soudure social, d'articulation de toutes les parties de la société dans une structure d'ensemble.
Même les méthodes manifestent, dans leur évolution, une corrélation constante avec les sciences et avec la philosophie générale. La méthode déductive approi)riéc aux mathématiques a dominé corrélativement au stade métaphj'sique ; la méthode indnctive se consolida en corrélation avec les progrès de la physique ; il y eut au XVIIP siècle corrélation
entre le développement jdii matérialisme et de l'athéisme en rapport avec la constitution de Ui chimie ; le positivisme l'emporta avec les progrès de la biologie et de la sociologie.
En résumé, il y a corrélation constante et nécessaire entre toutes les parties de tout superorganisme ; il y a corrélation de chacune de ses parties avec chacune des autres et de chacune avec l'ensemble, il y a corrélation constante entre chaque organe et chaque fonction, corrélation générale de la statique et de la dynamique, de la structure et de la vie.
Comme exemples de la loi de corrélation on peut encore donner la corrélation entre les diverses formes de la circulation économique et spécialement les diverses formes monétaires avec les stades successifs de la civilisation ; l'usage de certaines marchandises, puis du bétail, puis des métaux et notamment du cuivre, du fer, de l'argent et de l'or, enfin l'âge du papier, etc. correspondent toujours à toute la série des autres institutions économiques et sociales et à la structure d'ensemble de chaque société. Dans Economie publique et Science des finances, j'ai particulièrement insisté sur la corrélation constante qui a toujours existé entre les diverses formes des ressources publiques et les autres institutions sociales notamment avec toute la construction économique de la société et l'organisation de l'Etat, P. Viollet observe de son côté que : « la royauté domestique et la vieille royauté politique tombent en même temps » sous la Révolution.