V. La loi de continuité
Il y a continuité dans les structures sociales aussi bien dans le temps que dans l'espace ; les formes sociales futures et actuelles sont toujours la continuation ininterrompue des formes antécédentes et les structures sociales présentes sont toujours en partie déterminées par les formes des sociétés coexistantes, même par les formes des sociétés avec lesquelles elles ne sont pas en rapport, car n'étant pas en rapport avec celles-ci leur structure et en rapport avec cette absence de rapports ; la stucturc de l'Europe avant la fin du XV^ siècle s'explique en partie par exemple par l'absence de relations avec le continent américain. Il y a toujours nécessairement des rapports do séquence et de coexistence entre
toutes les sociétés et au sein de chacune d'elles, par conséquent, continuité fonctionnelle et organique.
11 ne faut pas du reste attribuer à la loi de continuité un caractère trop absolu, comme on l'a fait ; ce serait lui donner un caractère métaphysique et alors très naturellement une autre école métaphysique placerait en opposition également absolue vis-à-vis d'elle la loi de discontinuité. H. Spencer fit lui-même remarquer que les phénomènes sociaux sont plus discontinus que les phénomènes biologiques. La loi de continuité sociale comme toute loi est une loi relative ; la continuité est moindre dans le monde social que dans le monde organique et dans celui-ci que dans le monde anorganique ; il n'y a ni continuité ni discontinuité absolues au point de vue de notre connaissance, il y a plus ou moins de continuité, plus ou moins de discontinuité ; de leurs caractères absolus nous ne pouvons rien affirmer ni nier. La loi délimitation énoncée ci dessus s'oppose du reste par ellemême à toute interprétation absolue de ce genre. La loi do continuité ainsi comprise est le corrollaire de celle du déter^ minisme universel ; tous les faits sociaux actuels sont reliés causalement à tous leurs antécédents et de même à leurs conséquents dont ils deviennent à leur tour les causes. La chaîne de l'histoire est ininterrompue ; par exemple la société dite médiévale a été le développement naturel de la civilisation romaine antérieure. A. Comte, A. Thierry et plus tard Fustel de Coulanges ont eu le grand mérite de relier le présent à l'antiquité en éclairant la période obscure qui semblait constituer entre eux un abîme.
La loi de continuité est l'expression même dé l'unité des forces physiques ec des forces biologiques et des forces sociales. Il y a continuité et enchaînement de toutes les forces ; l'unité physique c'est l'enchaînement, la continuité des forces physiques les unes à l'égard des autres, leur transformabilité et en même temps leur persistance, leur conservation ; de même, en biologie, l'unité de la structure cellulaire veut dire la continuité d'une même organisation fondamentale dans toute la série des êtres vivants ; au point de vue sociologique, l'unité des formes sociales consiste dans leur enchaînement avec le passé et le futur. C'est de la seule continuité sociale qu'il s'agit ici, bien qu'il y ait également
Ime continuité plus générale entre les forces physiques, biologiques, psychiques et sociales.
Ajoutons que la loi de continuité est à la fois statique et dynamique. Il y a continuité dans le temps, c'est-à-dire dans la succession des faits sociaux comme il y a continuité de structure à chaque moment. Rien ne montre mieux que toutes les lois relatives à la structure se retrouvent également dans la vie des sociétés.
Cela est tellement vrai que nous traiterons notamment de la loi de différenciation, de la loi de persistance et de superposition des forces et des formes sociales et aussi de la loi d'hérédité dans la partie consacrée à la vie des sociétés bien que ces lois soient également relatives à leur structure. Nous le faisons uniquement pour rendre plus lucide le mécanisme de révolution sociale.