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CHAPITRE XI

L'P^VOLUTIOX.

L'Evolution ne fait pas partie du mécanisme de la vie sociale; elle représente simplement les résultats successifs de ce mécanisme. L'évolution consiste donc dans les phénomènes successivement réalisés au point de vue de la structure et de la vie des sociétés conformément aux lois de cette structure et de cette vie.

Evolution ne signifie pas progrès, celui-ci implique une amélioration de la structure et de la vie, de même que regrès en suppose une dégradation. L'évolution ne signifie pas non plus développement; celui-ci part d'une forme originaire et aboutit à une autre forme qui en dérive. L'évolution au contraire n'a pas de limites déterminables; elle n'a ni commencement ni fin; elle n'a ni cause première ni but final et définitif. A vrai dire elle n'est pas une loi mais le fait universel et par conséquent aussi social dont la science a pour objet de rechercher les lois. L'évolution a des lois; elle n'est pas la loi. Les lois de l'évolution sociale sont celles que nous avons reconnues en étudiant la structure et la vie des sociétés : la loi délimitation, la loi de connexité, la loi d'agencement, la loi de corrélation, la loi de continuité, la loi de simultanéité et de coexistence, la loi d'universalité et d'homogénéité, la loi de subordination et d'équivalence. Toutes ces lois surtout statiques en tant que relatives à la structure des sociétés sont également dynamiques en ce que, dans la vie sociale, quand celle-ci est soit progressive, soit régressive, elles se manifestent toujours avec une intensité soit croissante soit décroissante.

En ce qui concerne les lois de la vie sociale, de môme que la structure des sociétés se rattache au monde à la fois anor-

ganique et organique dont cette structuro constitue une combinaison supérieure, de même nous avons rattaché la vie sociale aux lois du transformisme universel dont la plus générale est le mouvement. Le mouvement est la loi la plus universelle de tout ce qui nous apparaît, de tout le monde phénoménal, le seul accessible à notre connaissance; tout ce qui est nous apparaît toujours dans un état d'équilibre instable, dans un état de mouvement équilibré.

Cet équilibration variable se manifeste aux degrés les plus élevés dans la vie organique et surtout superorganique ou sociale. Cette dernier.', n'est qu'une forme plus complexe de la vie en général. La variabilité sociale est la loi la plus générale de la vie sociale. Cette variabilité a pour conséquence que les sociétés tendent <à s'adapter spontanément ou méthodiquement aux conditions changeantes de leur existence ; cette adaptation a comme mécanisme principal une sélection soit naturelle, soit méthodique non moins naturelle, mais consciente, des formes les plus avantageuses relativement aux conditions existantes ou même simplement prévues. Avec le développement de la vie sociale en masse et en complexité, l'adaptation et la sélection donnent naissance à des formes sociales de plus en plus nombreuses, de plus en plus complexes et spéciales, en un mot à des différenciations lesquelles ne peuvent être avantageuses à la société que si elles sont accompagnées d'une coordination également croissante de ces différenciati(ms dans la structure d'ensemble, à défaut de quoi il y aurait dissolution sociale. La différenciation est donc le mécanisme même de la fusion intersociale et inlrasociale.

Nous avons insisté sur l'importance du mécanisme constant de la différenciation en montrant notamment que c'est lui qui, dans les sociétés progressives, tend naturellement à réduire de plus en plus les inégalités sociales lesquelles furent d'abord intercollectives, puis représentées par les castes, par les Ordres et États et en dernier lieu par les classes sociales lesquelles, toujours par le même mécanisme de la différenciation, tendent maintenant à être nivelées par les innombrables divisions professionnelles dont la tendance sera de plus en plus vers l'équivalence de leur évaluation sociale. Nous avons en outre indiqué que, dans les sociétés progressives, la diffé-

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renciation croissante est toujours accompagnée d'une coordination parallèle non seulement dans chaque profession ou fonction, mais dans toutes les professions et fonctions entre elles. Cette coordination, dès à présent, a même revêtu un caractère international et finira par se résoudre, sans doute, en un Etat mondial embrassant l'ensemble de toutes les différenciations sociales dans une structure unique avec agencement réciproque de toutes les parties dans un service général. Cette différenciation et cette coordination sociales progressives ont leurs bases dans l'interdépendance réelle de tous les phénomènes et fonctions sociaux; cette interdépendance est l'aspect djmamique de la corrélation de structure des formes collectives.

Nous avons vu également que tout ce mécanisme social se complète par la loi d'hérédité, loi à la fois, comme toutes les autres, statique et dynamique. L'hérédité accumule, fixe et transmet les acquisitions sociales réalisées par la variabilité, l'adaptation, la sélection, la différenciation et la coordination. Il ne faut pas exagérer son rôle en disant avec Comte et Spencer que les vivants sont de plus en pins gouvernés par les morts; non, ce sont toujours en réalité les vivants qui gouvernent, l'héritage des morts est toujours et de plus en plus accepté sous bénéfice d'inventaire et cela même devient de plus en plus possible, malgré la loi de continuité et malgré celle d'hérédité qui en est une application, par le fait que les sociétés les plus élevés sont aussi les plus malléables et les plus plastiques, malgré leur structure en partie héritée. D'autant plus en est -il ainsi qu'elles se rajeunissent aussi d'une façon continue, de telle façon que les mutations sociales sont actuellement bien plus nombreuses et plus rapides qu'autrefois ; tout progrès, en suscite de plus grands encore. Seulement le cours du progrès à mesure qu'il se prolonge et qu'il se développe, devient de plus en plus régulier. Le rythme de la vie sociale est de plus en plus représenté par une foule de plus en plus considérable de mouvements à la fois simultanés et successifs dont l'amplitude diminue dans la mesure où leur nombre augmente. C'est dans cette régularité croissante, c'est dans ce nivellement progressif de toutes les oscillations et inégalités réalisé par le mécanisme de la différenciation, non pas par la suppression

des variations et du mouvement, mais au contraire par leur' multiplication, que les fusions intersociales et intrasociales s'effectuent et rendent possible la constitution de sociétés plus vastes et meilleures.

Le bonheur social et le bonheur individuel, bien que toujours relatifs, sont, dans ces conditions, également progressifs. Bien que la souffrance soit inséparable du bonheur, les souffrances sociales et individuelles et aussi les joies correspondyntes ne feront que se diversifier et se multij)lier, mais par cela même s'établiront un rythme plus régulier, des inégalités moindres entre la peine et le plaisir. Le bonheur social et le bonheur individuel, liés eux-mêmes l'un à l'autre, nous apparaissent comme soumis aux lois les i)lus générales de la vie. Le bonheur consiste surtout à ne pas se sentir vivre, c'est-à-dire à fonctionner avec le moindre effort, avec la moindre résistance, avec le plus faible mouvement possible et cependant avec le maximum d'ampleur, d'intensité et de variété. Ce bonheur est réalisable dans la vie sociale et par la vie sociale ; il ne peut l'être autrement, ni ailleurs. L'évolution nous donne, lorsque nous enregistrons ses résultats, une image de ce que pourra être la vie future, cette vie bienheureuse que les religions reléguèrent dans un monde surnaturel.

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