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CHAPITRE X

L'ordre régressif en Sociologie.

Dans espèces et variétés, H. de Vries a très bien observé en biologie, comme je l'avais fait en sociologie, que l'existence simultanée et constante de la progression et de la régression constitue, comme il dit, l'un des principes importants de l'évolution des êtres. En biologie, elles agissent presque toujours simultanément et la régression y consiste dans la disparition de certaines qualités dont le caractère peut devenir latent sans être supprimé complètement et peut dès lors, dans des conditions favorables, redevenir actif. Régression n'imi)lique donc pas nécessairement disparition absolue. En psychologie et en sociologie dont la nature est plus discrète, l'ordre régressif est aussi bien simultané que successif ; même celui-ci devient prédominant.

Le progrès social n'est pas continu, non seulement des sociétés particulières ont décliné, mais un grand nombre ont disparu ; d'autres il est vrai leur ont succédé mais dans l'intervalle il y a eu des chutes de civilisation ; il y a eu dans le déveloj)pement général des sociétés des hauts et des bas. Du reste n'en remarque-t-on pas toujours même dans les

sociétés les plus avancées au point de vue du cours de chacune des catégories de phénomènes sociaux ? Les diagrammes si nombreux que nous possédons par exemple en matière économique n'illustrent-ils pas d'une façon frappante, que tout le développement économique ne peut être figuré par une ligne régulièrement et continuellement ascendante ? II en est encore bien plus ainsi en ce qui concerne le cours général de la civilisation. Une régression relative semble donc bien faire partie du rythme même de la vie sociale. Seulement nous constatons aussi qu'au fur et à mesure que la civilisation s'étend et progresse, les oscillations parfois formidables qui ont perturbé son cours, se transforment en fluctuations de plus en plus légères et régulières lesquelles, avec une bien moindre déperdition de mouvements et de forces,réalisent des mutations qui envisagées dans de longues périodes et sur de grandes distances et en ne considérant que leur point de départ et leur point d'arrivée semblent et sont en réalité des mutations ou révolutions brusques et profondes. Le cours de la civilisation devient d'autant plus régulier que la civilisation en s'étendant établit un niveau de plus en plus commun tout en multipliant les fluctuations particulières. Comme je l'ai exposé en détail à.a,\i» Structure générale des sociétés, c'est en cela même que consiste le mécanisme de la fusion intersociale et intrasociale. Dans les sociétés devenues internationales et surtout dans une société mondiale, ces innombrables fluctuations constituent ellesmêmes un progrès dans la méthode de réalisation du progrès. La chute des sociétés particulières a eu ses avantages dans les périodes où la vie internationale n'était pas encore régularisée et stabilisée ; leur décadence et même leur mort ont pu être des modes avantageux et nécessaires du progrès, comme la mort des individus, l'est pour l'espèce humaine ; même encore aujourd'hui, dans notre stade de développement mondial, une lutte existe certainement entre les sociétés, d'où une sélection qui tend à maintenir et à fortifier celles qui parviennent les premières et le mieux à s'adapter au stade nouveau ; il se produira donc encore sans doute des régressions et même des destructions de sociétés particulières ; dans tous les cas, maintenant comme autrefois, ces régressions ne seront que relatives et pourront elles mêmes

être considérées comme des conditions préparatoires à une structure supérieure.

Il faut aussi considérer que souvent aussi les regrcs sociaux ne sont pas mêmes préparatoires à des progrès ; ce sont des regrès absolus en ce sens qu'ils constituent le retour, à une vie et à une structure inférieures mais plus avantageuses dans les conditions sociales existantes. Ainsi, il a été observé que certaines îles océaniennes, dépourvues de mammifères, étaient peuplées par un grand oiseau appelé moa par les indigènes dont il formait le principal aliment. Dans de nombreux tumulus on a retrouvé des coquilles d'œufs et des os de cet oiseau gigantesque {Dinrnis gignnleiis paloptcrix nigens). Quand il ne resta plus de moa, les insulaires devinrent ou redevinrent anthropopliages. Ce fut daiis tous les cas une régression sinon nn retour à leur vie antérieure, une mutation avantageuse mais régressive. Ce cas n'a pas été isolé.

11 n'y a pas de différence absolue au point de vue des phénomènes de régression entre la biologie et la sociologie. Léo Errera a montré, par des exemples, que la prétendue loi que l'évolution est irréversible est loin d'être absolue ; seule l'e^acte succession à rebours des mêmes étapes de variation parcourues lui paraît improbable, mais chaque fois que des organes acquis au cours de l'évolution se perdent, c'est en somme l'état antérieur qui reparaît ; de même quand reparaissent des organes ancestraux supprimés. Ce sont en effet généralement les caractères latents, ataviques qui réapparaissent.

Ce qui est contesté surtout ce n'est pas la régression même, c'est le mode spécial de régression caractérisé par le retour aux formes antérieures bien plus môme que par le retour aux modes d'activité antérieurs. C'est beaucoup moins l'ordre dynamique du retour que son ordre morphologique qui est controversé.

Weisman admet la régression dans la nature ; les organes superflus tendent à disparaître, c'est une condition du développement organique, ou bien ils sont utilisés pour une autre fonction. Il ajoute que « le retour en arrière des facultés intellectuelles est toujours accompagné d'une régression du pnême genre des qualités physiques et vice versa. Dans tous

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les cas l'équilibre parfait entre la structure du corps et ses formes est toujours rétabli et, dans ces conditions, la régression peut donc faire partie ou non du progrès.

Ribot a montré qu'il y avait une loi de dégénérescence non seulement fonctionnelle mais organique de la mémoire. Son affaiblissement porte d'abord sur les faits récents non encore inscrits dans les centres nerveux ; cet affaiblissement correspond à une dégénérescence des cellules nerveuses. Puis la régression porte sur les acquisitions intellectuelles, en commençant par les plus élevées et les plus récentes et toujours avec une dégénérescence correspondante du système nerveux; les facultés affectives s'éteignent plus lentement ; les dernières manifestations qui persistent sont celles dont l'activité surtout automatique est réglée par les ganglions cérébraux, le bulbe et la moelle. La mémoire régresse donc de l'instable au stable et sa guérison se fait en sens inverse confirmant ainsi sa loi de régression.

lien est de même pour la régression du langage et des signes : les mots, le langage se perdent avant les phrases exclamatives, les interjections émotionnelles, celles-ci avant les gestes ; l'ccriturc se perd avant tout. Un ordre analogue a été observé dans l'ivresse croissante, dans les maladies de la volonté. Les dégénérés en général se rapprochent du type animal, non pas il est vrai par une régression correspondante de tous leurs organes mais par la perte des caractères surtout extérieurs et supérieurs acquis par l'espèce humaine et par une dégénérescence organique ainsi qu'une désintégration fonctionnelle do leur système nerveux.

Y a-t-il régression en sociologie et dans l 'affirmative quelle en est la loi ?

Ici encore une fois il faut distinguer les régressions particulières et les régressions globales. Les premières peuvent être comme les secondes avantageuses à la société quand celle ci se voit obligée do restreindre ses conditions d'existence et de s'adapter par un équilibre inférieur à une existence inférieure. Cette régression est alors avantageuse à la conservation de la société. Rappelons le cas ci-dessus des populations redevenues anthropophagiques par suite de la disparition de leur aliment ordinaire. Waitz le confirme en signalant que dans l'Amérique du Sud, aux Iles Fidgi,

on a vu même des Européens retourner à la sauvagerie et au cannibalisme, dans des conditions analogues. Dans ces cas il y a évidemment mutation régressive avantageuse mais l)as du tout progrès. Cependant une variation régressive particulière peut être à la fois utile et une cause de progrès ; c'est ce qui arrivée toutes les fois que certaines institutions sociales reculent, s'atrophient, disparaissent ou même cèdent la première place à d'autres qui les remplacent en tout ou en partie ou deviennent simplement dominantes.

Le regrès social est l'opposé du progrès et on ne peut se le représenter qu'agissant en sens contraire, à rebours de ce dernier. Cependant si l'on ne considère que les origines de l'humanité et son état actuel, nous sommes tentés de rejoindre ces deux points extrêmes par une ligne continue et régulièrement ascendante. Dans la réalité, une foule de sociétés et de civilisations particulières ont décliné et même péri et il serait facile de démontrer que l'espèce humaine considérée dans toutes ses parties à la surface du globe a pendant certaines périodes présenté une situation inférieure à celle qu'elle occupait antérieurement. Ces grandes oscillations sont indéniables.

Quels sont les grands caractères de ces périodes de regrès, quels en sont les lois principales ? Nous savons déjà que tout progrés social coïncide en général 1" avec un développement de la matière sociale, territoire et population combinés dans une même structure, 2" avec une différenciation croissante des parties de cette masse ; et enfin 3'^ avec une coordination également croissante des parties ainsi différenciées.

L'expérience lii.-.Loriquc semble démontrer que le regrès social s'effectue en sens inverse 1" par une diminution de la masse sociale, 2° par une indivision croissante de ses parties; 3° par une incohérence croissante de ces dernières. Le regrès continuant dans ce sens peut aboutir à la dissolution sociale complète.

Dans cette évolution régressive, il faut tenir compte que pour autant qu'elle s'effectue dans une société particulière, cette régression peut constituer la condition d'un progrès, par exemple quand l'ancienne cité, les anciennes nations se dissolvent comme telles pour entrer dans une structure plus élevée et agrandie. Dans tous les cas cependant le mécanisme

sera le mémo : le mécanisme ne subit pas les lois du but qui se réalisera, mais le but subit les lois du mécanisme.

Dans le mécanisme de la régression nous voyons se dissoudre d'abord les centres les plus élevés et les plus spéciaux de la coordination sociale et puis successivement les autres suivant leur ordre de complexité et de spécialité décroissantes ; dans le même ordre disparaissent les différenciations sociales supérieures, les dernières acquises, les plus instables ; de môme se disloquent de plus en plus le territoire et la population au point de vue de leurs masses combinées. Apparaît alors dans tous son réalisme la cause la plus générale de cette mutation en réalité régressive au point de vue des structures sociales particulières qui en sont l'objet mais qui, nous l'avons dit, peuvent être aussi la condition préalable et nécessaire de progrès en voie de réalisation. Cette cause relativement la plus générale est une mutation économique, un changement opéré en fait dans les rapports économiques intérieurs et extérieurs de lasociété en questicm et qui nécessitent un autre réarrangement social complet, un nouvel équilibre. Cette mutation économique peut présenter un caractère uniquement pathologique, ne constituer qu'une lésion du corps social, lésion au contraire nuisible à tout développement ultérieur ; dans ce cas nous serons, si la société est incapable de réagir, en présence d'une régression absolue, toujours suivant le même mécanisme.

C'est ainsi qu'en réalité ont succombé la Grèce et Rome et que toute la fin de l'Empire Romain et la première partie du moyen âge doivent être considérées comme une période de régression intégrale déterminée par des lésions économiques profondes qui ne firent que s'aggraver et dont la répercussion retentit sncce-sivement sur toutes parties du corps social. L'écroulement se fit de haut en bas, conformément à la loi régressive, mais il était lui-même déterminé par les mutations économiques profondes et notamment parles inégalités économiques contre lesquelles ni la Grèce ni Rome ne par vinrent à réagir. (Transformisme social, p.p. 444-449). Telle fut la régression, que même toutes les formes les plus simples et les plus essentielles de la société disparurent ou déclinèrent : les routes, les moyens do transport, la monnaie, les échanges, le crédit, etc. etc. et tout le reste fut entraîné dans

cet effondrement : la consommation, la j)roduction, le développement de la population, l'art, la science et sa philosophie, le droit et la politique. Celle-ci notamment fut représentée on dernier lieu par des monarchies barbares et par le régime féodal.

Il y a donc eu des régressions sociales totales de sociétés particulières et même, comme nous l'avons vu, des périodes pendant lesquelles toute l'humanité sans doute subit un déclin. De ces régressions totales de sociétés particulières on peut aussi donner comme exemple les grands royaumes qui existaient encore en Afrique au XVII*^ siècle et dont les populations sont retournées à des formes inférieures.

Il y a donc des regrès de civilisations, c'est-à-dire de formes sociales embrassant des sociétés particulières encore en partie distinctes par exemple au point de vue politique et même juridique, mais déjà unies entre elles par une culture morale, psychique et esthétique commune ainsi que par leurs rapports génésiqucs et surtout économiques. Ces civilisations, déjà soumises à un niveau commun, peuvent être entrainécs dans une régression commune par une dissolution en sens inverse de leur intégration antérieure. Il y a de même des regrès de sociétés particulières et aussi seulement de catégories spéciales de phénomènes dans des sociétés particulières. Ces dernières régressions seront plus au moins graves et importantes. Elles ne sont du reste pas toujours absolues ; parfois elles ne sont que relatives et même seulement apparentes, comme nous l'avons observé à propos des phénomènes de superposition de certains centres à d'autres. Pnr exemple, certains centres locaux, qui étaient jadis dos villes d'étape ou des stations d'arrêt, perdent de leur importance en roison de la rapidité et de la facilité des moyens de transport ; ces villes deviennent des localités où l'on ne fait que j)asser, des centres subordonnés et subalternes; de même il arrive pour les autres j)hénomènee sociaux quand par exemple, des centres mondiaux du marché économique se supcrj)osent aux centras nationaux et locaux.

Nous avons vu que toutes les lois statiques et dynamiques sont en réalité des lois tendancielles et dès lors relatives. Il n'y a pas par exemple continuité absolue, bien qu'il y ait toujours une certaine continuité : dans les sociétés qui se

développent et progressent, la continuité devient de moinâ en moins discontinue ; elle croît sans jamais atteindre l'absolu. Une ligne même tracée par nous n'est continue qu'en apparence ; de même un mouvement continu se compose d'une succession de mouvements. Cela n'empêche qu'en sociologie il y ait toujours continuité dans le sens de déterminisme. Il y a aussi continuité dans le regrès par rapport au progrès et de même du progrès par rapport au regrès. Tout permet d'affirmer que les régressions réelles, les chutes ou décadences proprement dites tendront à diminuer au moins en amplitude tout en pouvant se multiplier en nombre ce qui sera le mécanisme même de leur atténuation et de leur régularisation. Le mouvement est à la base de la vie sociale ; il ne faut pas s'imaginer qu'il puisse être supprimé ; il ne peut que se transformer en un rythme de plus en plus harmonieux.

Nous avons vu du reste et reconnu qu'il y a des régressions qui sont les accompagnements naturels et nécessaires du progrès. Même les régressions réelles laissent généralement subsister, comme traces de l'existence antérieure de leur activité, certains caractères latents comme on l'a observé en botanique et en zoologie. Ces caractères latents peuvent, dans de nouvelles conditions favorables, revivre et donner naissance à toute une série de d(veloppements progressifs. En sociologie il en a été ainsi par exemple et comme l'avait prévu Périclès, pour la civilisation grecque : elle ne périt pas tout entière ; la chaîne entre les temps modernes et l'antiquité classique, fut renouée, grâce à l'intermédiaire des Arabes, à l'époque si bien nommée la Renaissance. C'est là un exemple remarquable de reviviscence sociale, de rétablissement de la continuité sociale dans la conscience collection, continuité au surplus déjà réelle et effective mais obnibulée et même dissoute au point de vue de ses caractères les plus apparents.

Au contraire, un caractère organique absolument disparu ne peut évidemment réapparaître ni en biologie ni en sociologie. Il en est autrement quand il est resté intégré bien que mis en non activité pendant plus ou moins de temps, par retrait d'emploi ; alors il reste disponible et peut être rendu à l'activité quand les circonstances

se présentent. C'est co qui arrive surtout aux institutions qui ont laissé une trace profonde dans l'histoire de l'humanité.

Ce qui a complètement disparu ne peut ni en biologie ni en sociologie réapparaître, mais des formes semblables ou plutôt analogues aux formes antérieures peuvent se produire et de là l'idée très répandue chez les théoriciens d'un retour possible aux formes primitives. Ce retour relatif que nous avons constaté dans le regrès social en ce sens que celui-ci se manifeste par l'écroulement successif des formes sociales en commençant par les dernières acquisitions pour finir par les plus anciennes n'est jamais en sociologie qu'un retour apparent quand il est question de progrès et môme de simple développement. Par exemple on dit aujourd'hui qu'avec la concentration capitaliste une nouvelle féodalité tend à se constituer et à transformer l'Etat moderne à son image. Cette assimilation n'est que superficielle : l'Etat moderne est par lui même très différent dos monarchies antérieures au régime féodal et de son côté la féodalité actuelle, surtout industrielle et financière, est très différente de l'ainée qui fut essentiellement agraire. Le phénomène actuel ne constitue pas une régression absolue ; ce n'est pas davantage un progrès ; c'est un développement qui suivant les circonstances, et parmi celles-ci il faut comprendre notre propre intervention systématique et méthodique ou notre abstention, peut devenir l'occasion d'un progrès ou d'un regrès de l'organisation sociale.

Le retour en tant que loi progressive est inadmissible en sociologie. Hegel avait érigé en loi du progrès la ressemblance des formes dernières avec les formes premières ; par l'effet d'une évolution dialectique, l'idée devenue consciente se repliait sur elle-même. Malheureusement, plus la structure sociale se développe et se complique, plus les retours deviennent difficiles et plus les cas de régression réelle tendent à devenir difficiles ; les retours ne sont plus qu'apparents. Les anciens théoriciens politiques croyaient au retour périodique des mêmes formes de gouvernement ; de même aujourd'hui on croit au retour périodique des crises économiques ; cependant celles-ci ne sont en fait que le rythme même du développement, seulement ce rythme est

encore peu régulier bien qu'il tende à le devenir dans les sociétés progressives.

Comme conception théorique, l'idée d'un retour apparent toutes les fois que les formes sociales existantes sont ruinées par la critique et surtout en fait, comme du temps de Socrate, d'Aristophane, de Platon, du Christianisme primitif, de J. J. Rousseau, de Yico, et plus tard chez Marx, E. de Laveleye et certaines écoles socialistes.

Beaucoup continuent à l'admettre avec Hegel comme un retour intelligent et conscient (de Roberty, E. Ferri) ; on revient sur ses pas parce qu'on s'est trompé de voie. Comme exemples de retours on cite : le divorce, le mariage, l'égalité des sexes, la propriété collective, le droit de punir redevenant simple défense sociale, la souveraineté de tous, la législation directe, le référendum, le service militaire général, l'échange qui, d'après St .levons et Gide, redevient direct sans intermédiaire de la monnaie. Tous ces retours ne sont qu'apparents ; ils se font, en supposant que ce soient des retours, dans des conditions tout-à-fait différentes. Pour l'échange, par exemple, la différence sera qu'on troque les utilités non pas directement contre d'autres utilités mais contre des titres sociaux ou par d'autres modes de liquidation des ventes-achats. Entre les formes récentes et les anciennes il y a toute l'évolution qui sépare les sociétés primitives des sociétés contemporaines et dont nous avons exposé les lois principales

Les régressions réelles seules constituent des retours ; bien que, dans ce cas même, les formes du regrès ne soient pas absolument identiques à celles du x^rogrès au point de vue de leur succession, néanmoins les ressemblances sont incontestables. Toujours faut-il cependant que les anciennes conditions existent pour qu'une société puisse rétrograder de son état supérieur à son état inférieur d'autrefois. Ainsi un peuple devenu agricole après avoir été chasseur puis pastoral, s'il est chassé de son habitat no redeviendra pastoral et puis chasseur que si les conditions nécessaires à ces formes rétrogrades se trouvent à sa portée.

Toutes ces distinctions et restrictions concernant le progrès et le regrès des sociétés confirment la relativité des phénomènes sociaux et ne peuvent donner qu'une faible idée

de l'inextricable complexité de la vie collective. Une étude plus détaillée dépasserait le cadre de ce Précis.

Un dernier mot en ce qui concei^ne, un phénomène social qui a son analogie en biologie : le parasitisme.

Son importance est plus considérable qu'on ne le croit généralement, surtout dans nos sociétés actuelles. Le parasitisme y règne et sévit à tous les degrés de la société. Il n'est guère personne qui ne soit à la fois parasite et parasité, depuis le milliardaire jusqu'à l'indigpnt et au voleur à tel point qu'entre les extrêmes et à tous les points de vue la différence est difficile à tracer. Le parasitisme se rattache à la régression en biologie et en sociologie en ce que son résultat est la dégénérescence parasitique. L. Ward voit dans cette dégénérescence une forme du progrès social. D'après lui la dégénérescence ou décadence est pathologique, mais la dégénérescence parasitique fait exception ; elle est avantageuse, elle n'est ni en biologie ni en sociologie, une régression mais au contraire une forme du progrès. Le parasitisme est une application et le parasite est un produit de la loi de parcimonie qui agit au bénéfice de l'être, organisme individuel ou société qui le subit.

Nous le considérons comme désavantageux dans tous les cas, attendu qu'il entraîne une dépense de forces qui pourraient être mieux utilisées. Il agit au détriment du parasite et du parasité ; sur le premier il produit l'atrophie des organes les plus élevés et il finit par abêtir l'organisme tout entier ; il y peut développer des dispositifs et des adaptations nouveaux, mais secondaires au milieu. Le conquérant peut su transformer en noble oisif, en proi)riétaire ou rentier ; il peut au contraire développer ses moyens d'attaque ; le banquier peut se faire usurier, le commerçant agioteur et falsificateur ; le voleur proprement dit peut se doubler d'un savant. Le parasite reste dans tous les cas l'ennemi. Le parasité est exjîloité et s'affaiblit tandis que le parasite dégénère ; le parasitisme social est un mal, mais il est un mal social parce qu'il implique une société de fait entre deux êtres inconciliables, une communauté de vie sociale basée sur une déchéance réciproque. On observe heureusement chez les animaux et parfois aussi chez les hommes que les parasites se coalisent pour affranchir leur

existence d'un tribut qui ne profite pas même à ceux qui le prélèvent ou qui continuent à prélever ce tribut alors que les fonctions qui le légitimaient historiquement jadis ont cessé d'être des fonctions utiles. Le parasitisme est en rapport avec les inégalités sociales ; il est sous toutes ses formes, une nuisance.

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