CHAPITRE II
La méthode ex sociologie
Pascal, Format, Bernouilli essayèrent les premiers, en France an XVIP siècle, d'étendre le calcul des probabilités aux phénomènes moraux de manière à y introduire un certain ordre et de rendre possible le prévision de leur apparition et de leur retour réguliers et même de leur disparition. Le pari de Pascal, applicable d'abord aux jeux de hasard, fut étendu par lui jusqu'au problème de l'existence de Dieu. Vers la même époque en Angleterre W. Petty (Graunt) et, en Hollande, de Witt, Huygheus et Hudde donnèrent à la théorie un caractère plus positif en l'appliquant non seulement à la natalité et à la mortalité, mais aux assurances et au crédit public.
Tous ces grands penseurs furent en rapport notamment avec Leibnitz, l'inventeur du calcul-différentiel et le formulatcur de la grande loi de la continuité historique ; tous à des degrés divers, subirent son influence.
La principale application de la théorie des probabilités se fit aux tables do mortalité et par extension aux assurances, aux rentes viagères ; de là elle s'étendit à l'étude des problèmes les plus généraux relatifs à la population.
Ces premiers théoriciens étaient tous et surtout des mathématiciens, des astronomes et des physiciens ; tous étaient imbus d'une philosophie sociale mécaniste aussi bien ceux qui se rattachaient à Descartes q.ie ceux qui, surtout en Hollande et en Angleterre, partageaient les idées du philosophe allemand.
Au XVIIP siècle, avec Buffon, la théorie des probabilités fut utilisée en Biologie et finalement étend ue par d'Alembert, Coudorcet et Lavoisier aux faits sociaux. Elle se compléta plus tard, sous ce rapport, avec Laplace et J, Fourier par la théorie des moyennes, (lire dansmaSociolog^ieEconomiqiie,\G chapitre relatif à l'Ecole mathématico-physique,pp. 142 à 214).
Au XIX^ siècle, Quetelct essaya d'étendre la théorie des probabilités et celle des moyennes « à tous les faits physiques, intellectuels et moraux ». Il fit de ces deux théories la base de sa Physique sociale.
Ainsi so coustitaa la science sociale positive ; ses premières interprétations de la structure et de la vie des sociétés furent naturellement demandées aux sciences les plus simples et les plus générales, les mieux connues.
La base de l'une et de l'autre théories est que plus les expériences ou observations sont nombreuses, plus la probabilité tend à se rapprocher de la certitude sans jamais y atteindre absolument : les erreurs possibles sont seulement de plus en plus limitées : « Partout où l'on peut dire plus ou moins, on a nécessairement trois choses à considérer, un état moyen et deux limites ». La théorie des moyennes est donc étroitement liée à celles des probabilités.
On évalue la probabilité mathématique en divisant le nombre des chances favorables par le nombre total des chances. Par exemple, dans un jeu de 32 cartes dont 12 portant des figures, la probabilité de sortie d'une figure sera :
12 figures 1
32 cartes 3
Dans ce cas, le plus simple, le nombre de chances est limité strictement. Le problème devient plus difficile quand ce nombre ne l'est pas. Prenons, avec Quetelet, l'exemple des marées. Si ce phénomène n'a pas encore été observé, il y a autant de chances pour son apparition que contre. La formule sera : y
S'il y a eu dix observations, elle sera ,^j-vc ou — -
Cent Observations
Mille observations
lOOO-hl 1001 1000-f2 ~' 1002
L'accroissement de la certitude sera donc proportionnel au nombre des observations ; mais poussez ce nombre aussi loin que vous voulez, le résultat sera toujours une fraction, jamais vous n'atteindrez l'unité, la certitude absolue.
La difficulté croît encore quand on passe aux phénomènes biologiques. Supposons que le problème soit de rechercher le type moyen de la taille humaine.
Ce type moyen, Quetelet le reconnaît, n'existe que pour des groupes déterminés des mômes variétés, du même âge, etc. Par exemple, 100 Patagons de même âge ont une taille variant do 1 m. 75 c. à 1 m. 95 c. ; leur taille moyenne sera de 1 m. 85 c. ; le plus grand nombre se rapprochera de cette moyenne.
Cent Lapons ont, dans les mêmes conditions, de 1 m. 55 c. à 1 m. 75 c. ; leur taille moj'^enne sera de 1 m. C5 et le plus grand nombre s'en rapprochera. Si maintenant on mélange les deux variétés, que voit-on ? Le maximum sera de 1 m. 95, le minimum de 1 m. 55 et la moyenne arithmétique do 1 m. 75 c. Or 1.75 [le maximum chez les Lapons) est l'exception et c'est également l'exception (le minimum) chez les Patagons.
La théorie semble donc ne s'appliquer qu'à des unités homogènes ; elle n'est en outre que quantitative ; elle ne s'applique qu'aux éléments numériques et géométriques susceptibles de mensuration ; elle est inapplicable aux formes qualitatives, aux organes, aux appareils, aux systèmes biologiques et sociaux susceptibles seulement de descriptions qualitatives.
Signalons cependant que peut-être Quetelet a lui-même trop rapidement concédé que la théorie des moyennes, en ce qui concerne spécialement la taille humaine, ne peut avoir pour objet que des groupes homogènes particuliers. L'espèce humaine n'est-ello pas une espèce homogène et unique, un groupe particulier ? La taille d'un autre côté n'est-elle pas un élément quantitatif caractéristique de la qualité humaine?
Il n'est donc pas impossible a priori que la plupart des hommes se rapproche de la moyenne universelle dont Lapons et Patagons, par exemple, représenteraient les types extrêmes de variation ; malheureusement, à notre connaissance, ce calcul n'a pas été fait.
Toutefois, le problème se complique encore davantage quand il s'agit de la prévision scientifique et de la certitude en sociologie, proprement dite, dont la population n'est qu'un des deux facteurs constitutifs. Là, la théorie des probabilités, même complétée par celle des moyennes est insuffisante, sauf en ce qui concerne les éléments quantitatifs c'est-à-dire statistiques des problèmes sociaux.
Ce qui reste établi, c'est que pour les données quantitatives et statistiques des faits sociaux, au même litre, bien que plus difficilement que pour les pliénoraènes purement physiques, les résultats des observations ne tombent pas indifféremment des deux côtés de lu moj'enne, ils se répartissent au contraire dans un ordre déterminé, le plus grand nombre se rapprochant de la moyenne, le plus petit nombre des limites.
Cela est aussi vrai dans l'exemple physique de la mensuration d'une montagne ou d'une tour ou de la taille humaine que dans l'exemple sociologique des variations du prix du froment en Belgique de 1817 ii 1903 et dans celui des décès en Belgique de 1841 à 1905 dont nous avons donné les tableaux dans le chax)itre précédent.
Nous avons même déjà signalé, dans le cas du prix du blé, que le resserrement des limites d'oscillation coïncide généralement avec un accroissement numérique des variations et se trouve être, dans ces conditions, un indice non seulement du développement mais du progrès social,
La méthode des moyennes reste donc en partie utilisable dans les sciences sociales. Elle leur a rendu et peut encore leur rendre d'inappréciables services, mais à condition de ne pas dépasser les domaines où elle s'applique naturellement. Elle est insuffisante, à elle seule elle présente des défectuosités incontestables. Elle dégage surtout les caractères statiques et quantitatifs des faits sociaux, plus imparfaitement leur caractère évolutif et dynamique et surtout leur caractère qualitatif. Toutefois si l'aspect statique domine chez Quetelet, il faut l'attribuer à ce que ses observations statistiques n'embrassent pas des périodes suffisamment longues et on ne peut môme le lui reprocher puisqu'il eut lui-même un des premiers à réunir et à coordonner les matières statistiques dont il fit usage dans ses publications.
Il eut à créer à la fois l'instrument de la science et la "science même. Etendue à de longues périodes, la statistique peut figurer dans ses tableaux et ses diagrammes la dynamique sociale au point de vue quantitatif. Nous avons déjà signalé ailleurs que tout progrès qualitatif a généralement son point de départ dans un développement quantitatif ; cela suffit à démontrer l'importance de la statistique et des théories quantitatives des moyennes et des probabilités.
Néanmoins et surtout, la statistique ne s'applique ni à l'organographie spéciale, ni à la structure générale des sociétés, ni à leur fonctionnement, c'est-à-dire à leur vie en tant que superorganique.
Toutefois, l'emploi de cette méthode, son souci constant de l'observation exacte, de plus en plus exacte, ont fortement agi sur les sciences sociales particulières et par elles sar la Sociologie, en faisant ressortir le caractère régulier de certains phénomènes sociaux tels que la natalité, la matrimonialité, la mortalité, le suicide, la folie, la criminalité et surtout l'influence dominante exercée sur ces derniers par les conditions économiques. Qiietelet principalement a donné sous ce rapport à la Sociologie, au socialisme scientifique et même à l'économie classique une base commune destinée à développer leur conciliation progressive. Grâce à la méthode scientifique, la conscience individuelle et collective s'est fortifiée de plus en plus dans la conviction qu'il était possible de constituer une science sociale et d'en tirer des prévisions non plus utopiques mais réellement positives.
Cependant, c'est surtout l'histoire qui, en fortifiant la mémoire collective, a préparé l'avènement de la Sociologie en développant la notion indispensable d'un ordre continu dans toutes les variations humaines ; l'histoire a été la méthode naturelle des sciences sociales. Les autres méthodes ont surtont été des outils, des procédés de cette méthode, outils et procédés communs à la formation de toutes nos connaissances.
Un exemple remarquable de la croyance fondamentale à un ordre naturel des sociétés dans les temps les plus reculés se trouve chez tous les théoriciens depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Depuis Aristote jusqu'à Emile de Laveleye, il n'est pas un seul théoricien important qui n'ait observé et proclamé que, dans tous les Etats politiques, l'inégalité économiques, a entrainé non seulement la ruine économique, mais, comme conséquence, la destruction des formes politiques les plus élevées, libérales et démocratiques. Seule la démonstration en a été faite de mieux en mieux, et cela même est dû au perfectionnement des méthodes.
Quels sont donc les méthodes ou procédés communs à la
formation et au développement de toutes nos connaissances ? On peut les classer comme suit :
a) L'analyse ;
b) La classification ;
c) La classification dans un ordre hiérarchique ; cl) La généralisation et l'abstration ;
e) Le raisonnement ;
/) Le raisonnement méthodique ;
g) La synthèse.
Exemple de généralisation ou de synthèse croissantes résultant des procédés antérieurs à la synthèse : homme, famille des bimanes, ordre des primates, mammifère, vertébré, règne animal, être ou organisme.
Exemple d'abstraction évoluée comme la s^mthèse : la blancheur, l'idée, le temps, l'espace, la matière, la force, le mouvement.
Les méthodes sont hiérarchisées comme le sont les sciences ; comme celles-ci elle vont du simple au complexe, du général au spécial.
Toute connaissance est le résultat individuellement acquis ou hérité d'une observatiou , d'une expérience, d'une adaptation de notre structure individuelle ou de la structure sociale aux circonstances, c'est-à-dire aux divers milieux.
L'innéité absolue de l'intelligence est aussi fausse et incompréhensible que l'empirisme absolu au point de vue de la formation de nos idées, de nos connaissances et de nos concepts ; il en est ainsi même pour les concepts d'espace, de temps et de cause. Il n'y a qu'une innéité relative résultant de nos expériences vagues antérieures même à la naissance et intégrées dans notre organisme et aussi de celles résultant de l'hérédité ; celle-ci cependant ne nous donne pas d'idées; mais des aptitudes organiques à former dos idées ; il n'y a donc pas de facultés innées au sens absolu, mais d'un autre côté nos connaissances ne sont pas absolument empiriques ; elles sont toujours en rapport avec notre organisation.
La méthode a i)riori ne correspond pas aux procédés natu. rels de notre intelligence ; elle ne correspond pas davantage aux procédés scientifiques artificiels. La méthode déductive n'est pas l'instrument de la formation de nos connaissances ; elle est au contraire un mode dérivé, la conséquence d'une
certaine formation antérieure de celles-ci par des expériences particulières plus ou moins complètes ; elle est une capitalisation de connaissances acquises dont on essaie de tirer des connaissances ultérieures ; elle est pour ainsi ce que le capital est par rapport au travail ; celui-là dérive de celui-ci mais intervient à son tour dans le travail.
L'expérience acquise ou héritée, tant individuelle que collective, résultant de nos rapports avec les divers milieux est donc la source unique de notre savoir et de nos prévisions. En résulte-t-il que l'hypothèse est absolument illégitime? Non, elle est légitime du moment qu'elle est scientifique et elle est scientifique du moment qu'elle part de certaines données déjà vérifiées que l'on cherche à étendre à des faits non encore expliqués. La vérification s'impose toujours à l'hypothèse, aussi bien à son point de départ qu'aux stations successives qu'on essaie de lui faire parcourir. L'hypothèse n'est qu'une idée spéciale ou générale anticipée d'une possibilité.
Par exemple le mouvement de la Terre autour du Soleil a été conçu tout d'abord comme une hypothèse meilleure que celle de la fixité de la Terre ; l'hypothèse a précédé la démonstration ; ce qui n'était encore qu'hypothèse chez Kopernic devint une vérité scientifique et expérimentale chez Kepler et Galilée.
Comme exemple d'hypothèse générale, on peut donner la théorie de l'unité des forces ; comme exemple d'hypothèse spéciale, la théorie de la descendance de l'homme. L'une et l'autre partent de connaissances acquises et tendent, à donner à d'autres faits une interprétation plus exacte et plus compréhensivo que les interprétations précédentes do faits non encore complètement expliqués avant elles ou moins bien.
L'expérience classique de C. Bernard.sur les lapins montre très clairement, dans un cas tout-à-fait spécial, le rôle utile et légitime de l'hj'pothèse scientifique. Des lapins sont apportés du marché à son laboratoire ; ils urinent sur la table ; cette urine est claire et acide. Etonncmeut ! En général, les lapins en leur qualité d'herbivores l'ont trouble et alcaline. C. Bernard émit l'hypothèse que ces lapins étant à jeun ont vécu aux dépens de leur propre ori^anismc ; il fait des expériences sur d'autres lapins, sur des chevaux, etc,, dont
il modifie le nourriture ; sa proposition générale, fou hyi)otlièse, sont démontrées : à jeun, tous les animaux sont carnivores.
La méthode scientifique est donc essentiellement inductivc car même la déduction est subordonnée à des inductions tant antérieures que postérieures.
La méthode mathématique n'échappe pas à cette règle. Les mathématiques ont pour objet la mesure des grandeurs et et des nombres les uns par les autres. Ce sont les premières, les plus simples, les plus générales et les plus universelles parmi nos connaissances ; elles sont les plus solides ; la déduction a été le résultat de cette antériorité de constitution, mais leui's origines remontent à l'intuition directe ; les axiomes et les théorèmes n'ont été formulés qu'après observations nombreuses. Il suffit de remarquer la faible capacité mathématique des populations primitives ; certaines sont incapables de compter au-delà de deux ou de trois ; au-delà elles ne possèdent qu'un mot : beaucoup. Il a fallu des siècles de dévelopi)ement mental avant d'arriver à formuler que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles ; que les triangles qui ont un angle égal compris entre deux côtés égaux chacun à chacun, sont égaux entre eux, etc.
La méthode mathématique est dite intuitive non pas parce qu'elle ne repose pas sur l'observation, mais, au contraire, parce que l'intuition représente l'observation la plus directe, la plus immédiate, le minimum de raisonnement ; elle représente des vérités évidentes, non par elles-mêmes, mais la vérité corroborée par la plus grande acccumulation possible d'observations toujours conformes. Les sciences maLliématiques étant les plus simples et les plus générales sont les plus parfaites, aussi les premières sont-elles devenues déductives ; elle n'en continuent pas moins à s'enrichir d'observations nouvelles.
Il en est de môme de la mécanique. Quant à l'astronomie, ses premiers progrès sont également dûs à l'intuition, à l'observation directe ; mais il s'y ajoute l'observation indirecte et nul n'ignore le grand rôle joué, en ce qui concerne cette dernière, par l'hj'pothèse scientifique au point de vue de la découverte des corps célestes dont la situation et l'exiS'
tence arrivent à être présumées antérieurement à leur observation. Ici donc l'observation directe se complète par l'observation indirecte.
Dans les sciences pliysico-cliimiques viennent se superposer aux méthodes précédentes mais sans les exclure, d'autant plus qu'elles n'en sont qu'un perfectionnement, les méthodes expérimentales. La méthode expérimentale consiste à reproduire artificiellement un phénomène en réunissant ses conditions d'aj^parition.
La Biologie use de toutes les méthodes antérieures mais s'enrichit de la méthode de comparaison qu'elle développe surtout et tout d'abord dans l'anatomie ; l'exemple ci-dessus de l'expérience de C. Bernard suffit à montrer que la méthode comparative vient s'ajouter simplement à la méthode expérimentale elle-même surajoutée à l'observation.
Ensuite la psychologie introduit de nouvelles méthodes, les méthodes logiques proprement dites, lesquelles ne sont qu'une application et une combinaison pratiques du mécanisme de l'esprit humain. Nous avons vu en effet qu'il faut considérer la Logique comme une branche de la Psychologie et non comme une science antérieure par sa généralité à toutes les autres sciences, même aux mathématiqjies.
Les méthodes logiques sont l'induction et la déduction, l'une et l'autre conformes aux procédés spontanés de notre intelligence. Elles aussi ne font que compléter par leurs procédés spéciaux les méthodes précédentes sans les éliminer.
Quant aux sciences sociales et à la Sociologie, elles ont comme instrument original et approprié à leur domaine, la méthode histoi-ique. Celle-ci s'adapte merveilleusement à l'étendue, à la continuité des phénomènes sociaux dans l'espace et dans le temps ainsi qu'à leur complexité et à leur plasticité supérieures.
Il faut ajouter maintenant que toutes les méthodes des sciences les plus complexes et les plus spéciales s'appliquent par réaction à toutes les sciences antécédentes plus générales et plus simples ; elles arrivent à coopérer au profit de chacune d'elles, elles s'entre aident ; la méthode historique, par exemple, contribue aux progrès do chaque science à son perfectionnement, en montrant la direction constante de ce déveloi^pement ; c'est ainsi que l'historien même des inveu-
lions et des découvertes non seulement théoriques mais pratiques dégage et ouvre les voies à des théories scientifiques et même à des inventions et à des découvertes ultérieures. De môme la méthode expérimentale s'applique aux démonstrations astronomiques, comme nous le voyons dans la célèbre expérience de Plateau sur la formation des mondes.
Ce n'est pas tout et ceci vient compléter la grande loi de la corrélation et de l'interdépendance do toutes les sciences et de toutes les méthodes : à leur tour, toutes les méthodes des sciences antécédentes s'appliquent aux sciences plus complexes et plus spéciales, notamment aux sc'cnces sociales et à la Sociologie : la statistique est une méthode d'observation directe; l'histoire et la législation constituent des expérimentations continues ; l'histoire comparée des institutions et des civilisations est un des instruments les plus précieux de leur appréciation critique et de leur perfectionnement organique.
La méthode expérimentale seule est contestée au point de vue de son applicabilité aux faits sociaux. Dans ma Sociologie économique pp. 42 à 49, j'ai indiqué divers exemi)les d'expérimentations très scientifiques dans le domaine économique. Rappelons seulement :
a) L'expérimentation de la loi de 1847 en Angleterre limitant à 10 heures par jour et à 58 heures par semaine le travail des femmes et dos enfants dans les fabriques ;
ij) la limitation actuelle à 8 heures du travail des adultes eux-mêmes dans les arsenaux ei ateliers do l'Etat également en Angleterre ;
c) Les diverses expérimentations privées, dans le même ordre de questions sociales, instaurées et poursuivies dans des conditions très scientifiques pai* des industriels anglais, allemands, etc.
L'objection théorique tirée de ce que les phénomènes sociaux sont tr(>p vastes et trop complexes pour faire l'objet d'expériences, objection que nous avons déjà rencontrée à propos deleuranalyse etde leur classification, doit être rejetée précisément parce que ce sont ces phénomènes qui a raison de leurs caractères sont les plus modifiables non seulement d'une façon spontanée mais méthodique ; c'est ainsi qu'en biologie on est arrivé à créer des races ; seulement, il est évident qu'en Sociologie l'instrument d'expérimentation et
de modification sera d'autant plus efficace qu'il sera lui-même collectif. Une législation basée sur de bonnes statistiques constitue par exemple une excellente méthode expérimentale surtout si les effets de cette législation sont soigneusement notés.
Pour compléter les considérations précédentes, il nous reste à indiquer de façon i)lus précise la nature et les procédés des méthodes logiques, spécialement inductives, en Sociologie.
Le iiroblème scientifique consiste toujours à dégager nettement les causes, non seulement les lois, mais des lois causales.
Dire d'une façon vague que le crime et la misère sont causés par la société, c'est presqu'un truisme ; crime et misère sont évidemment des phénomènes sociaux ; cela nous apprv nd seulement, que la partie est en rapport de dépendance vis-à-vis du tout ; cela nous fournit une explication mais insuffisante, comme lorsque le médecin diagnostique que notre maladie tient à un état morbide général. C'est ainsi que dans un passage du reste éloquent de sa Physique sociale, t. II, pp. 427 et suivantes, Quetelet développe l'idée que c'est le milieu social qui produit le vice et le crime dont les individus ne sont que les agents et les victimes. Il n'est rien de plus vrai. Mais quelles sont les causes spéciales et parmi celles-ci, les causes relativement les plus constantes et les plus générales du vice et du crime ? Allant encore plus loin que la pensée de Quetelet, j'incline même à croire que dans une société où le vice et le crime sont en réalité constitutionnels au même titre que nos institutions les plus respectées, la Société entière est vicieuse et criminelle, mais tout de même notre besoin de savoir et aussi notre devoir et notre droit de savoir nous poussent à mieux éclaircir le problème.
Ce sont précisément les méthodes logiques, fondées ellesmêmes sur les lois de la psychologie en tant que procédés naturels de l'esprit mais rendues systématiques et théoriques par la science logique, qui nous permettent de mettre un certain ordre dans la série des causes auxquelles nous cherchons à relier les phénomènes de la nature y compris les phénomènes sociaux.
Nous avons assigné à la méthode déductive son rôle légitime
en le délimitant nettement, nous n'avons en vue ici que les méthodes ou plutôt les procédés de la logique inductive.
On peut les ramener avec J.-S. Mill, à quatre procédés différents : a) la méthode de concordance ; b) la méthode de différence ; c) la méthode des résidus ; d) la méthode des variations concomitantes.
Méthode de concordance. — Un même phénomène se reproduit dans les mêmes conditions :
A, B, C ont pour conséquences a, b, c ; A, B, D » » » a, b, d ;
Toutes nos observations concordent, disons-nous dès lors, pour établir que A est la cause de a puisque l'antécédent A et son conséquent a sont en rapport constant :
Un exemple sociologique de la méthode de concordance se trouve dans le tableau des naissances illégitimes par rapport aux salaires des bouilleurs du Hainaut et aux salaires agricoles du Luxembourg (Lois Sociologiques, 4^ éd., pp. 108, 109, 183). Il résulte de ce tableau que le taux des premières varie en concordance avec le taux des salaires ; celui-ci peut donc être considéré comme une cause spéciale du phénomène naissances illégitimes.
Il y a souvent des variations concomitantes entre deux ou plusieurs phénomènes sociaux, sans qu'il y ait entre ces variations une relation de cause à effet. On se trouve alors généralement en présence d'effets et rien que d'effets qui ont eux-mêmes certaines causes communes et d'autres causes propres à chacun des effets; ainsi s'expliquent ces variations souvent concomitantes d'effets. Notre tableau ci-dessus de la natalité et de la mortalité en Belgique en est un exemple. Toutes les variations de la mortalité et de la natalité ne sont pas régulièrement concomitantes; il n'y a pas concordance constante; cela indique que leurs causes doivent être cherchées ailleurs.
Il en résulte souvent des vices de raisonnement très graves. Ainsi, certains auteurs, s'appuyant sur des statistiques, montrent que là où l'instruction progresse, la folie, le suicide, etc. se développent également; cependant le développement de l'instruction n'est pas la cause et surtout la cause la plus générale et la plus constante de ces cas de pathologie sociale,
bien que le développement de la cérébralité, surtout s'il est peu équilibre, puisse exercer par réaction une influence accessoire sur cette pathologie en ce sens qu'il augmente notre sensibilité et notre moindre résistance vis-à-vis des causes essentielles.
Quant à la méthode de différence, ce que nous avons dit des infanticides en France de 182G à 1880 en est un exemple. Nous avons reclierclié les causes qui influent sur l'infanticide et nous avons même pu déterminer leur influence relative. Les causes véritablement sociales y interviennent pour 99 p. c. Les causes relativement individuelles seulement à raison de 1 p. c.
Si l'on introduit parmi les antécédents ou conditions qui causent les infanticides en France et ailleurs, un élément modificateur, c'est-à-dire une différence; si par exemple les ouvrières agricoles et les servantes de la ville et de la campagne étaient transformées en entrepreneuses de services ayant une rémunération convenable grâce à leur organisation s^mdicale, si elles étaient lettrées, si elles jouissaient de la j)ossibilité d'avoir un ménage, il en résulterait pour elles une moindre dépendance ; il se produirait grâce à ces différences causales des différences dans les conséquences actuelles de leur dépendance, conséquences dont une des plus terribles est l'infanticide. Les infanticides féminins ayant des causes sociales dans la proposition de 99 p. c. pourraient, avec la disparition de ces causes, être réduits dans la même proportion. En effet, n'observe-t-on pas déjà une différence sensible dans les pays où la domesticité en général et spécialement la domesticité féminine tend à décliner comme aux Etats-Unis, en Angleterre et môme en France postérieurement à 1880? S'il est vrai, comme on l'a signalé, que le chiffre des domestiques a considérablement diminué dans ce dernier pays, au point que dans ces 28 dernières années il aurait décru de moitié, on peut être convaincu que cette diminution, sur tout si elle s'applique à la domesticité féminine, a influé sur le mouvement des infanticides.
Comme exemple de la méthode des résidus, prenons celui de la recherche de la cause de la floraison anticipée d'un plant de lilas.
Ce plant est dans des conditions géographiques qui lui sont
communes avec les autres arbrisseaux de même espèce; il y a identité d'altitude, de longitude, de latitude; les conditions locales sont les mêmes, identité du sol, de l'exposition, etc. ; il en est de môme des conditions individuelles, il y a identité de constitution et d'âge des plants. Eliminons ces causes communes. Il subsiste un résidu de conditions non identiques, uu résidu de causes météorologiques ; le lilas à floraison précoce est soumis à plus de chaleur et d'humidité. Ce résidu est la cause de sa précocité.
On peut rechercher et découvrir de la même manière les causes des différences de taille, de poids, de matière cérébrale, etc. dans des groupes de population vivant dans le môme milieu géographique, climatérique, etc. et de même origine ethnique. On arrive ainsi à dégager un certain nombre de causes sociales auxquelles se rattachent ces différences, par exemple : l'alimentation, l'hygiène, la profession, le revenu, l'habitat, etc.
En ce qui concerne les divers procédés logiques que nous venons d'indiquer, il convient de rappeler ce que nous avons dit antérieurement : nous ne connaissons que des phénomènes, des i)ropriétés, des rapports, des lois ; tous les rapports observables dans le temps et dans l'espace, y compris le temps et l'espace eux-mêmes, peuvent se ramener à : 1° des rapports de séquence ou de coexistence ; 2° des rapports de ressemblance ou de différence. Même les premiers peuvent se ramener à ces derniers.
Les divers procédés logiques ci-dessus ne sont que des procédés méthodiques qui ont leur fondement dans le mécanisme et le processus spontanés et naturels de notre sensibilité psychique.
Si l'expérimentation absoluement exacte en matière sociale est plus difficile que dans les autres sciences à raison de la grandeur, de la masse, de la continuité et de la complexité des faits sociaux, cette expérimentation est loin d'être impossible ; elle devient d'autant plus facile que ces faits en apparence indivisibles, sont mieux analysés et classés; à raison même de leurs caractères variables, ils sont plus modifiables et perfectibles que les phénomènes d'ordre plus simple et plus général ; nous ne pouvons guère modifier le milieu astronomique, nous pouvons davantage intervenir en biologie et
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psychologie, plus encore en sociologie. En fait et liistoriqueraent la méthode expérimentale s'est étendue successivement des sciences i)liysico-chiraiques dont elle est la méthode originale, aux sciences plus spéciales et plus complexes. Nulle part du reste, nons l'avons vu, nous n'atteignons la certitude absolue. En sociologie, l'exactitude de nos connaissances dépendra surtout du perfectionnement de notre technique d'investigation, de nos instruments, de nos procédés et spécialement du perfectionnement de la méthode historique au sens large de ces mots; par sa continuité et par sa flexibilité, l'histoire est l'instrument naturellement indiqué ; elle représente l'expérience collective; elle su constitua, dès les plus lointaines origines, sous forme de transmission orale des événements passés aux générations nouvelles et futures, dont le capital expérimental s'accrut et se consolida de plus en plus en môme temps que s'accrut et se coordonna dans la conscience collective la conception d'un ordre et d'une évolution réguliers des sociétés.
Si les expériences et les expérimentations en matière sociale sont difficiles pour l'individu, si leur caractère est d'être surtout collectives, on comprend que les laboratoires sociaux eux-mêmes seront d'autant plus puissants qu'ils seront collectifs; tout dépendra du perfectionnement de la technique c'est-à-dire des méthodes. On dit souvent que l'organisation de l'économie urbaine était plus aisée que celle de l'économie nationale et plus encore que celle de notre économie internationale et mondiale. Rien de plus vrai, mais cela prouve seulement que nos laboratoires sociaux doivent être agrandis et mieux outillés; tout est relatif; il est aussi possible d'équilibrer les besoins de la consommation et les nécessités de la production dans une société mondiale que dans la cité médiévale; l'une et l'autre clientèle, l'une et l'autre économie productrice sont également limitées et fermées; le pi'oblème reste le même, il n'est qu'agrandi et plus compliqué ; développons donc et améliorons nos instruments de méthodes, nos statistiques, nos offices et laboratoires internationaux.
En dernier lieu, les méthodes logiques suppléeront dans tous les cas et toujours en grande partie à l'expérimentation proprement dite; elles sont elles mêmes des prolongements relativement artificiels, bien qu'au fond très naturels, de
l'observation directe et de l'expérimentation, car elles reposant sur les lois les plus générales du raisonnement, sur la psychologie même dont elles sont une application.
Les statistiques, les monographies, les enquêtes, etc. sont d'excellents instruments ou procédés qui nous permettront d'être exactement renseignés sur toutes les conditions sociales au sein desquelles peut et doit s'exercer l'action modificatrice de la volonté collective.
En somme, il y a unité de la nature, unité de la science et unité de la méthode. La méthode inductive est, par ses quatre procédés, le prolongement psychique, et par conséquent naturel et organique, de la méthode de comparaison en biologie, comme celle-ci l'est de la méthode expérimentale dans les sciences physico-chimiques ; la méthode expérimentale elle-même n'est qu'une extension perfectionnée de la méthode d'observation dont la forme la plus simple est l'intuition directe. Quant à la méthode historique, elle est un heureux perfectionnement de toutes les méthodes des sciences antécédentes. C'est toujours le même instrument, mais adapté à l'observation de phénomènes plus vastes, plus nombreux, plus étendus, plus compliqués et moins aisément divisibles, mais plus variables et par conséquent plus modifiables et organisables que tous les autres.
Il y a donc en somme unité de méthode, car, comme nous l'avons dit, la méthode déductive n'est qu'une capitalisation d'inductions dont on tire un revenu ou profit sous forme de conclusions soumises elles-mêmes à vérification.
Unité de méthode, et, d'un autre côté, les phénomènes naturels ne diffèrent les uns des autres que par leur complexité et leur organisation. Ainsi, il y a des phénomènes organiques partout où il y a irritabilité, mais l'irritabilité elle-même, peut se ramener à des modifications chimiques et physiques, celles-ci à des mouvements dans l'espace et le temps susceptibles comme ces derniers d'être comptés et mesurés. En dernière analyse toutes nos sciences se réduisent à un ensemble de connaissances statiques ou dynamiques et statique et dynamique ne sont que le double aspect en réalité inséparable de tout phénomène.
Il faut dès lors considérer également comme relative et non comme absolue la distinction des sciences en sciences concrè-
tes et sciences abstraites. La géographie, la géologie, la minéralogie, la botanique, la zoologie, l'anthropologie sont des sciences concrètes, à la différence des sciences dont nous avons indiqué la classification hiérarchique. En réalité les sciences abstraites sont le développement, par filiation directe, des sciences concrètes conformément à notre faculté d'abstraire qui elle-même n'est pas originaii'C mais s'estformée et développée peu à peu au cours du progrès de notre capacité mentale. La sociologie abstraite diffère, dans les mêmes conditions, de la sociologie concrète en ce que, à un certain stade du développement, cette dernière arrive à faire abstraction des formes et des mouvements des sociétés historiques et parvient à en dégager les caractères constants et nécessaires, communs à la structure et à la vie do toutes les sociétés quelconques; l'abstraction au fond n'est qu'un degré supérieur de généralisation à partir duquel on n'envisage plus simplement la structure et la vie des sociétés historiques mais cette structure et cette vie par-dessus leurs conditions historiques, particulières et indépendamment de celles-ci.
Néanmoins par cela même la sociologie concrète nous apparaît comme la matrice de la sociologie abstraite ; il y a filiation directe entre elles. De même l'histoire des faits particuliers, des institutions particulières à chaque société, est à la base de la sociologie concrète ou descriptive. A la base de tout est l'étude des éléments statistiques qui entrent dans la composition de tous les phénomènes sociaux et tout d'abord de ceux qui sont relatifs au territoire et à la population, c'està-dire aux deux facteurs dont la combinaison produit naturellement le phénomène dit social.
Il n'y a pas deux méthodes distinctes l'une applicable aux sciences antécédentes à la Biologie et à la Sociologie, l'autre à ces dernières ; la méthode est unique, comme la nature est unique. Il ne faut pas confondre l'empirisme avec la science. En Sociologie il faut partir de la statistique et des mi)nographies concrètes, pour s'élever insensiblement aux institutions, aux monographies, à l'histoire descriptive des civilisations particulières et en dernier lieu seulement à une Sociologie concrète et finalement abstraite.
Il y a donc des lois sociologiques concrètes et des lois sociologiques abstraites ; celles-ci ne peuvent être dégagées
que de celles-là ; les premières sont historiques, les secondes constantes.
Quant à la méthode historique, elle peut se diviser en statistique et histoire proprement dite ; la première recueille, dénombre et classe les éléments les plus simples fournis par l'analyse ; elle est davantage en rapport avec la statique ; la statistique peut-on dire est moléculaire ; la seconde est surtout dynamique, évolutive ; elle est principalement en rapport avec la morphologie sociale laquelle est surtout descriptive et molaire.
Cependant l'histoire est aussi statique quand elle décrit une période, déterminée et caractérisée par des formes relativement constantes dans cette période et dans une société ou un ensemble de sociétés, une civilisation. De son côté, le statistique devient dynamique quand, par exemple dans ses graphiques, elle embrasse des périodes pendant lesquelles les mouvements de ses éléments sont variables et suivent une certaine direction.
Jusqu'ici la sociologie ne peut et ne doit être surtout que descriptive et concrète ; elle doit également ne pas perdre de vue les données statistiques ; cependant comme nous le verrons, elle est déjà parvenue à reconnaître certaines lois générales et abstraites aussi bien dans les sciences sociales particulières que dans leur philosophie commune.
Les sociétés sont des phénomènes naturels ; elles constituent des agrégats supérieurs comme masse et comi^lexité aux organismes en général et en partie différents de ces derniers ; elles sont les produits des rapports réciproques ou combinaisons qui s'établissent nécessairement :
1° entre toute population humaine et son milieu extérieur ou du moins considéré comme tel dans les sciences antécédentes à la sociologie ; ce milieu, y compris la faune, nous l'appelons territoire ;
2*^ entre les individus ;
3" entre les individus comme tels et les agrégats sociaux dont ils font partie ;
4° entre un ou des agrégats sociaux et un ou d'autres agrégats sociaux.
Dans toutes ces relations, la combinaison d'une certaine étendue de territoire et d'une certaine quantité de population
est toujours fondamentale ; sans cette combinaison, il ne se produit aucun phénomène social.
L'ensemble de ces combinaisons constitue chaque société ou milieu social ; ce milieu social chaque société le porte en elle-même ; c'est un milieu interne ; chaque société distincte est cependant elle-même sous l'influence d'autres milieux extérieurs lesquels peuvent être soit également des milieux sociaux, soit des milieux extérieurs simplement territoriaux.
La formation des sociétés est un développement naturel des phénomènes biologiques et psychiques lesquels euxmêmes constituent des combinaisons supérieures de la nature anorganique.
Les transitions biologiques sont : la cellule elle-même déjà combinée et différenciée, les associations de cellules, les organismes pluricellulaires où nous observons des différenciations organiques et fonctionnelles de plus en plus nombreuses et parfaites comme chez l'homme, les sexes, les sociétés animales : fourmis, castors, abeilles, singes, loups, éléphants; ces sociétés animales nous les voyons s'adapter par des structures ou combinaisons différentes aux milieux différents en rapport avec la constitution de leurs membres ; ce sont donc déjà des combinaisons de territoire et de population, des sociétés animales, inférieures, il est vrai, aux sociétés humaines, mais soumises aux mêmes lois, du moins aux plus générales. Tous les animaux vivent en sociétés plus ou moins durables.
Les transitions psychiques sont la sensibilité plus au moins générale ou spéciale, les états de conscience plus au moins précis qui en résultent, les associations d'états de conscience non seulement individuelles mais collectives, les phénomènes dits sympathiques, l'knitation réflexe ou volontaire des souffrances et des plaisirs, les émotions et les sentiments collectifs ; tout cela concourt à la formation de la psychologie sociale et de la société entière : les peines et les plaisirs éprouvés en commun, les paniques subies ensemble et donnant heu à des mouvements d'ensemble. Les sentiments esthétiques, ceux de pitié, de justice, d'altruisme aussi bien que ceux de répulsion, de cruauté, de domination et d'égoïsme ont tous des origines physiopsychiques en tant que phénomènes sociaux. En réalité, ce sont des phénomènes
sociaux résultant de la structure des individus combinée avec le milieu et avec la coexistence d'autres individus ou d'autres milieux.
La science sociale commence où finissent la biologie et la psychologie, mais son domaine propre est non seulement relié mais superposé à ceux de toutes les autres sciences dont elle est la continuation et le développement. Tous les phénomènes sociaux, toutes les propriétés sociales sont unis par filiation directe aux faits et propriétés psychiques et organiques et, par l'intermédiaire de ces derniers, indirectement à la nature anorganique. Ce lien est d'autant plus étroit que le phénomène dit social est le produit de la combinaison de toutes les forces ou propriétés de la nature.
En somme il y a unité dans la méthode, unité dans la science et unité dans la nature.
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